Mois : mars 2017

  • Moutons

    Moutons

    Un ami me disait hier qu’en Chine, sur un chantier mené par des Européens, on constatait des pratiques assez extrêmes. D’une part, un mépris des règles de sécurité sur les matériels, pelle mécanique roulant sur des câbles électriques ou eau de vidange des bétonnières retournant dans la nappe. D’autre part, l’arrivée un beau matin de 2000 ouvrières pour faire en quelques jours le nettoyage du site. Les premières pratiques sont classiques et encore bien trop souvent en usage chez nous, pour des raisons de manque d’information, mais les secondes pratiques sont pour nous inimaginables. On voit mal les employés d’une usine d’automobile débarquer d’un seul coup sur un site de construction de route pour planter en trois jours 5 km de haies. En France, je veux dire.

    Ce coup de main n’est pas possible chez nous car, en fait, personne n’en aurait seulement l’idée. Sauf que je me demande si, avec le revenu universel, version Suisse je veux dire à 1500€/mois, ça ne deviendrait pas possible, mais il ne faut pas confondre revenu universel et planification centralisée. Bon, la seule entité qui joue de temps en temps un rôle de main-d’œuvre publique c’est l’armée, mais, à part trois pelés dans les aéroports et les gares, ça fait bien longtemps qu’elle a disparu de nos écrans locaux pour aller s’exiler dans le reste du monde. La dernière fois que l’armée a rendu service, c’était il y a longtemps pour emmener, avec ses camions, de la paille en Aveyron frappé par la sécheresse.

    Bref la question c’est de savoir pourquoi nous n’avons même plus l’idée de la mobilisation populaire pour des travaux d’intérêt général. Quand il y a un besoin, nous préférons faire appel à des organismes prévus pour ça, plutôt que de compter sur les citoyens. Il ne viendrait même pas à l’esprit d’un préfet de demander à la population de se mobiliser, par exemple, pour construire une digue contre les inondations. Et quand il y a une catastrophe, seuls les organismes estampillés sont autorisés à agir. 

    Alors certains diront que c’est le propre des sociétés dites développées d’avoir tout un tas de services plus ou moins publics d’assistance et de sécurité. Eh bien moi je ne dis pas ça, je dis qu’il y a sur notre planète divers modèles de société. Dans notre exemple, nous devons comparer des ouvrières propriété de l’Etat en Chine avec en France des ouvrières propriété de l’entreprise, c’est-à-dire des actionnaires. Y a-t-il un modèle meilleur que l’autre, ça se discute. En continuant notre réflexion, nous pouvons nous demander si les fonctionnaires sont propriété de l’Etat. La réponse est théoriquement oui et l’Etat français pourrait mobiliser tous les employés des impôts pour donner un coup de main, par exemple, dans des écoles ou des collèges. Mais, comme on l’a dit, c’est inimaginable. Attention je ne dis pas que les ouvrières chinoises ont un sens du collectif très développé, car il y a certainement un membre de l’appareil d’Etat qui leur a dit de se rendre sur le chantier, mais le fait est qu’elles ont rendu service et surtout qu’elles se sont retrouvées ensemble en foule à faire un travail de service public. Chez nous, les occasions de foule ne manquent pas : supermarchés, manifs, stades, mais aucune ne représente une démarche collective au service de la société. Je ne dis pas que c’est dommage, je dis que nous devons prendre conscience que notre modèle de civilisation produit des individus sans aucun apport collectif au fonctionnement de la société. Des moutons quoi, mais qui se plaignent d’être mangés. Cherchez l’erreur. Heureusement que les moutons ne votent pas.

    Michel Costadau

  • Bilan d’étape

    Bilan d’étape

    Allez on revient à la présidentielle pour faire un bilan d’étape. On va dire que c’est le sujet du moment, même s’il se passe des choses beaucoup plus importantes que ça dans le monde. Bon alors quelle est la situation ? Eh ! Eh ! il ne s’agit pas du tout de crier victoire, mais nous sommes en tête, les non-votants sont presque 1/3 des électeurs. Bien sûr la machine électorale considère que beaucoup sont des électeurs potentiels  pas encore décidés, mais ne boudons pas notre plaisir : l’abstention progresse considérablement.

    Alors certains n’hésitent pas à dire que dans la pagaille actuelle il est normal que les gens soient un peu refroidis mais que, quand ça redeviendra normal, l’abstention baissera. Euh… je ne vois pas ce que la situation actuelle a d’anormal. Elle ne redeviendra pas normale, c’est ça la normale. Les candidats ont toujours été ridicules, la télé matraque à tout va pour faire croire qu’il se passe quelque chose et les ralliements vont au plus offrant. La routine habituelle quoi, la routine. Mais par contre, que certains électeurs ne se sentent plus concernés par le cirque médiatique qui soutient cette élection, je ne vois là que de la saine prise de conscience.

    Et cette prise de conscience se développe avec une grande logique.

    D’abord la non-candidature de Hollande. Il a fait là une erreur de plus, en espérant que c’est la dernière. Il faut croire qu’il a été poussé par des réseaux plus puissants que les siens, mais néanmoins il a complètement plombé la primaire socialiste en empêchant un vrai débat sur ce qu’a fait le gouvernement depuis cinq ans. Maintenant il pleure sur les dégâts, mais le mal est fait et bien fait. Et voilà quelques électeurs dont la conscience s’est réveillée et qui n’iront pas voter.

    Ensuite, l’élimination de Juppé. Les Français voulaient Juppé. Ils attendaient le duel Juppé-Le Pen. Ils souhaitaient une confrontation pour pouvoir choisir entre droite nationaliste et droite libérale. Hélas la mafia catho a frappé et la droite se retrouve empêtrée dans un vaudeville dont ils ne sont pas du tout sûrs de sortir vainqueurs. Et voilà, encore, quelques électeurs dont la conscience s’est réveillée et qui n’iront pas voter.

    Aussi le rôle trouble des candidats éliminés aux primaires. Ils ont beaucoup de mal à se rassembler derrière celui qui a été choisi. Mais ils oublient que si ça avait été eux les vainqueurs, ils auraient tenu à ce que tous les autres les soutiennent à fond. Je pense en particulier à Sarkozy et Valls qui sont passés de prétendants à disparus avec beaucoup de mauvais esprit. Et voilà, encore, quelques électeurs dont la conscience s’est réveillée et qui n’iront pas voter.

    Enfin les francs-tireurs qui ont délibérément sauté la case primaire pour profiter uniquement des sondages. Mélenchon et Macron forment un duo pittoresque en proposant des approches symétriques. Le premier en voulant n’être avec personne et le second en voulant être avec tout le monde. Avec Bayrou ils ont inventé cette figure dite du hors système ou de l’antisystème qui ne veut strictement rien dire, puisque ce qu’il faudrait qu’ils disent c’est hors du système financier, mais ils s’en gardent bien car, hélas, ils en sont les plus fidèles supporters. Alors ils disent hypocritement : le système. Et voilà, à nouveau, quelques électeurs dont la conscience s’est réveillée et qui n’iront pas voter.

    En plus, la rationalité du vote a volé en éclats. Les seuls qui votent pour un candidat sont les électeurs de Le Pen. Tous les autres votent contre un ou plusieurs candidats. Les électeurs de Fillon et Macron votent contre Le Pen, ceux de Hamon et Mélenchon contre Fillon, Macron et Le Pen. Alors ceux qui cherchent, ce qui parait logique, à voter pour leur candidat ne le trouvent pas. Et voilà, encore, quelques électeurs dont la conscience s’est réveillée et qui n’iront pas voter.

    Et nous, nous ferons pareil.

    Michel Costadau

  • Objectivité et neutralité

    Objectivité et neutralité

    Objectivité et neutralité c’est presque un sujet de bac. C’est sûrement le billet rasoir, juste fait pour s’endormir et je ne sais pas trop comment le rendre attractif. Mais bon ! Alors c’est en parcourant les règles déontologiques de Wikipédia que j’ai découvert que cette base de données ne revendiquait pas du tout l’objectivité mais la neutralité, le tout bien sûr dans le cadre d’une stricte vérification des informations. Evidemment je me suis demandé ce que ça voulait dire, si c’était mieux et tout ça. Bien que ça ne concerne que Wikipedia, dans le déluge de news que nous recevons, la question ne manque pas d’intérêt.

    Est-ce que le sens ordinaire de ces notions peut nous éclairer. L’objectivité, à ce qu’il me semble, c’est ne pas prendre parti et donner une version intégrale des faits sans idées préconçues. Un peu comme une caméra qui enregistrerait une scène.

    Mais alors la neutralité c’est quoi ? C’est semble-t-il donner toutes les versions d’un évènement sans préjuger de laquelle est la bonne, à supposer qu’il y en ait une. Peut être un peu comme plusieurs caméras enregistrant diverse images des faits.

    La différence apparemment c’est qu’avec la neutralité le lecteur doit se faire lui-même son jugement, alors qu’avec l’objectivité on lui propose directement une version.

    Evidemment Monsieur Untel est né le tant à tel endroit est à la fois objectif et neutre. Si, par contre on parle de 1000 ans en arrière, là ça devient plus compliqué et la neutralité prend son intérêt en proposant les diverses versions qui existent. Cependant l’objectivité aussi a ses vertus en proposant la solution la plus communément admise, ce qui permet de ne pas se perdre dans les détails mais est la source de bien déviations. En plus, dans notre exemple, la date exacte importe peu même si des histoires et des légendes se sont bâties dessus.

    Cependant, pour revenir sur nos images, il saute aux yeux que la ou les caméras ne montrent que ce que l’opérateur veut bien montrer.

    Alors si maintenant on propose : monsieur Untel est né le tant à tel endroit, dans une famille catholique et pratiquante. Est-ce que c’est objectif, est ce que c’est neutre ? C’est là où intervient la stricte vérification des informations. Selon que c’est plus ou moins vérifiable, on passe du neutre à l’objectif.

    Un peu plus compliqué : est-ce que les sondages sont objectifs ou neutres ou autre chose. La réponse n’est pas simple car on a la théorie  : les sondages donnent une photo de l’opinion à un instant, et la réalité  :  est-ce que les sondés sont crédibles, c’est-à-dire est ce que leur opinion est vérifiable. Réponse : bien sûr que non. Donc les sondages ne sont ni neutres ni objectifs, ce sont des sondages, c’est tout. Voila

    Plus amusant, si je rends compte d’une intervention de Trump est-ce que la transcription de son seul discours est objective ou bien faut-il aussi attendre le démenti ou la correction, puisque l’on constate qu’il fonctionne souvent par étapes : annonce, rectification, démenti, nouvelle annonce. L’ensemble de la séquence faisant la version neutre du discours.

    Finalement ce qui ressort de tout ça c’est que l’objectivité c’est rare, la neutralité c’est difficile et la vérification des  informations c’est un métier. D’ailleurs c’est peut-être ça le métier de Wikipédia.

    Michel Costadau

  • Pluralité

    Pluralité

    C’est la pagaille. La campagne actuelle ne se déroule pas normalement. A savoir que les sortants sont sortis, que les primaires n’ont servi à rien, que c’est une bataille de seconds couteaux pour le deuxième tour, et que personne ne parle de ce que les Français attendent, qui est tout simplement de mieux vivre, c’est-à-dire sans attentats, sans chômage et sans guerres. J’ajoute, parce que même si personne ne les défend, tout le monde y tient énormément, des services publics qui marchent.

    Mais, pour moi, cette situation est tout à fait normale. Ce qui se passe c’est uniquement la résolution de l’équation française : en France les gens ont des opinions différentes. Pas croyable. Bingo ! Euh il est temps de s’en rendre compte. La soi- disant élection présidentielle, clé de voute de notre république est un miroir aux alouettes où viennent se briser les projets politiques. Eh oui, il n’y a pas un point de vue unique, il y en a une bonne dizaine. Et le fait qu’ils existent est franchement rassurant.

    Du coup il est clair que chaque candidat est porteur d’une partie de notre stock d’opinions. Alors en élire un et un seul consiste tout simplement à éliminer 9 manières de voir les choses sur 10. Or notre richesse c’est cette diversité, ces différences, ce qui veut dire clairement que les régimes présidentiels sont des dictatures. Seuls, peut-être, les régimes parlementaires peuvent rendre compte de cette pluralité. Maintenant regardons ce que nous avons dans notre banque d’opinions en balayant symboliquement le paysage de gauche à droite.

    Dans le compte de Mélenchon, ce sont les utopistes qui veulent que le monde aille mieux. Ils réfléchissent pour essayer de trouver des solutions. Ils sont gentils. Ils ont bien sûr des idées de justice ou d’égalité un peu veillottes mais ils essayent d’être dans le coup, c’est-à-dire de partager les déchirements de notre société. Oublions leurs défauts et regardons ce qu’ils apportent. Leur apport c’est la solidarité, la liberté et l’évolution des institutions.

    Avec Le Pen, ce sont les irrités, les mécontents de leur sort. Ils ne réfléchissent pas, ils attendent. Ils s’engouffrent volontiers dans des solutions toutes faites, du moment qu’elles remettent en cause l’ordre établi. Cependant ils sont pour l’ordre et souhaitent que tout le monde s’entende bien mais sans savoir comment. Leur apport c’est le souci des petits, de la France d’en bas et la méfiance des élites.

    Avec Hamon, ce sont les paléo. Ils ont analysé l’histoire et croient à la révolution façon XVIIIe siècle. Ils savent comment changer les choses à condition que ce soit par le haut. Ils savent que la justice n’existe pas, mais seulement l’équilibre des forces. Volontiers sectaires ils ont besoin du rapport gauche-droite pour exister parce qu’en fait ils ne savent pas très bien où ils sont. Leur apport c’est la valorisation des différences, le respect de l’Histoire et le renforcement de l’Etat.

    Avec Valls ce sont les hommes de partis, intellectuels ou pas, mais ils veulent des structures, de l’encadrement. Ils croient aux technocrates et à leurs solutions parachutées. Ils croient que les pays peuvent s’entendre. Leur apport c’est l’entente internationale, les grands programmes et une valorisation des idées nouvelles.

    Avec Juppé, ce sont ceux qui veulent faire vivre les traditions républicaines : l’égalité a pour eux un vrai sens mais ils n’aiment pas la fraternité. Ils sont pour la séparation des pouvoir et celle de l’Etat et des religions. Ils sont plutôt riches ou aimeraient l’être. Leur apport c’est le maintien des services publics, la laïcité et l’équité.

    Avec Fillon ce sont plutôt les possédants, c’est-à-dire ceux qui possèdent quelque chose, la foi religieuse, l’argent, une femme, un patrimoine, un pays. Ils souhaitent surtout que rien ne change et sont donc défenseurs acharnés de l’ordre établi, les riches d’un côté, les pauvres de l’autre. Leur apport c’est le besoin de stabilité, la croyance dans le mérite et dans la réussite individuelle.

    Avec Macron, ce sont les aventuriers de la fuite en avant. L’avenir résoudra tous les problèmes, il n’y a qu’à laisser faire les forces en présence. Ils n’ont aucun respect pour les autres, pensant que le monde se gère depuis leur moi et il n’y a que ça qui compte. Leur apport c’est de ne pas avoir peur de l’avenir, de rompre avec les clichés et de défier l’ordre établi.

    Avec Bayrou, ce sont les intégristes, les hypocrites, défense du mariage mais maîtresse entretenue. Ils sont aussi pour l’ordre mais pas pour l’égalité. Ils prêchent la fraternité mais n’ont pas de cœur et sont prêts à mettre des bâtons dans les roues de tous les marginaux. Leur apport c’est le respect de la vie privée, les associations et les commémorations.

    Ce rapide survol permet de voir que chacun contribue à sa manière à notre pactole d’idées. Dans ces conditions, voter c’est diviser et ce n’est pas bon.

     

    Michel Costadau