Mois : juin 2021

  • Romani 9

    Romani 9

    Je rentre des courses puis je prépare le repas que nous expédions en deux temps trois mouvements et quatre petits rots pour arriver au moment de détente du café, que je prends dans le jardin en lisant le journal qui vient d’arriver avec le courrier. Timor m’explique qu’il veut acheter quelques fringues cet après-midi et qu’il rentrera ce soir pour aller chez le copain musicien.

    Quand il rentre, nous allons à pied chez Bulan avec un sachet de lucques et une bouteille. Il nous accueille dans sa villa, petite mais fort jolie, avec deux jardins : un devant sur la rue et un derrière assez bien protégé des voisins. Nous nous installons à l’intérieur autour d’une table basse et commençons un apéro calme et enjoué.

    Mais d’un seul coup je remarque que Timor a un regard fixe et extatique que je ne lui connais pas. Je suis son regard et je m’aperçois qu’il est braqué sur Sazak la sœur de Bulan. Il faut reconnaître qu’elle est pas mal sa sœur, brune aux yeux verts, le visage calme porté par un cou assez long s’appuyant sur des épaules hautes. Pour le moment, elle est assise sur un fauteuil bas et elle a les jambes étendues devant elle, fines avec des mollets très légèrement galbés.

    Je ne bouge pas, non pas parce que j’ai peur de réveiller Timor de son hypnose, mais parce qu’il me semble que Sazak n’est pas indifférente à l’impression qu’elle produit sur mon copain. Oh c’est presque imperceptible ces choses-là, car elle ne croise pas le regard de Timor, elle bouge plutôt légèrement la tête de droite et de gauche mais ses lèvres esquissent un très léger mouvement qui, s’il se continuait, irait vers un sourire.

    J’en profite pour lever mon verre et dire « santé » assez fort pour que tout le monde l’entende. Toute la tablée redescend sur terre et la conversation reprend jusqu’à ce que Bulan nous dise qu’il va chercher sa guitare pour nous distraire. Pendant son absence, Sazak, dans une grande souplesse, en profite pour venir s’asseoir à côté de Timor, pas contre lui mais sur le siège voisin.

    C’est parti. Sa musique est une sorte de picking assez lent avec quelques accords au moment où il chante. En fait il ne chante pas vraiment sur ses notes, il lance de temps en temps des phrases dans le même rythme que sa main. Ça fait quelque chose comme :

    …..le bruyant noir s’est posé sur la branche cassée……

    …..l’arbre porte déjà beaucoup de poids……

    …..les mots se sont usés avant même de servir…..

    …..ils pendent comme des lianes qui relient ciel et terre…..

    …..j’oublie les images, j’oublie les notes, je m’oublie et toi…..

    Nous consommons ça comme de la réglisse qui glisse lentement dans nos oreilles. La nuit est tombée sans nous prévenir et après un petit égarement des esprits, nous reprenons nos verres et disons quelque banalité de saison. Bulan j’ai rien à lui dire, c’est magique, c’est mon copain, j’ai moins soif et presque sommeil.

    -Dis Timor on rentre à la maison maintenant,

    -Eh attends un peu quoi,

    -C’est pas loin mais faut quand même marcher un peu,

    -Euh je rentre pas tout de suite, vas y toi,

    -Ah bon, mais c’est toi qui voulais rentrer pas tard,

    -Mais il est pas encore tard,

    -D’accord, pas de pb, écoute j’y vais.

    Je fais la bise à Bulan et à sa sœur et je me dirige vers la sortie. En passant devant une pièce à la porte entrebaillée il me semble voir quelqu’un couché dans un lit. Je ne m’arrête pas et je me retrouve dehors pour rentrer à la maison.

    En arrivant je me rends compte que je n’ai pas encore réparé la palissade. Il faut aussi que j’aille à Grenoble, et que je fasse les autres livraisons. Je me couche et je m’endors facilement après avoir lu dans mon lit trois lignes d’un bouquin qui me tombe sur la figure.

    Dans la nuit, j’entends du bruit ; mince, on frappe à la porte. Qu’est-ce que ça peut être ?

    Michel Costadau

  • Romani 8

    Romani 8

    Je le trouve dans le jardinet en train d’observer les bourgeons de la vigne. Il y en a beaucoup, il y en a toujours beaucoup, mais après la floraison il ne reste souvent pas grand-chose. Pourtant elle est à l’abri. Je lui dis que je vais faire des courses et lui demande si des tripes pour midi ça lui va. Il me répond plutôt oui, mais sans enthousiasme me semble-t-il. Je lui confirme tripes, pâtes, salade et corbières. Je m’éclipse avant qu’il réponde car je n’ai pas tellement envie de changer de menu et les tripes en boîte c’est bon et c’est facile. D’ailleurs faudra que j’essaie un jour les tripes en gelée chez le charcutier, une autre fois.

    J’attrape mon foulard et me voila parti pour l’épicerie locale, dont cependant les produits n’ont rien de locaux mais sont plutôt de diverses origines non contrôlées. Ce sont les ONC et ce qu’il y a marqué sur la boîte ou le sachet est un simple enfumage, comme si toutes les chips étaient faites à Paris.

    Le magasin est assez plein mais seules quelques rares personnes jettent un œil à mon foulard sous le nez. Je croise un voisin que je ne reconnais pas à cause de sa muselière. Je ne crois pas être beaucoup plus reconnaissable, puisque les foulards sont l’emblème des cow-boys, dévaliseurs de banques et autres cambriolages. Bref lui il me reconnaît, me dit « bonjour ça va très bien merci tant qu’on a la santé rien à dire le bonjour chez vous ». Je ne réponds évidement pas, à part « hum, hum, hum », de toutes façons pour dire quoi, que je le trouve laid et pénible, c’est peut-être pas la peine.

    Pénible c’est certain, laid ça se discute, pas avec lui bien sûr parce qu’en plus il est niais. Bon faut que je me calme parce que je n’ai aucune envie de me défouler sur lui. Si je réfléchis, c’est plutôt Timor qui m’agace un peu à ne pas vouloir quitter le Sud.

    En fait, je manque d’arguments pour le décider, tout en sachant que c’est lui qui a la clé et la porte, ce qui laisse une bien étroite marge de manœuvre à ses amis. Il est à la fois très facile et très difficile d’influencer les gens.

    Facile parce que le fait de dire à quelqu’un ce que l’on pense est la plus part du temps entendu, mouliné, digéré avec souvent des effets, bien que pas toujours dans le sens souhaité.

    Difficile parce que les paroles sont loin de suffire. Les gens ont souvent des modèles ancrés dans l’esprit qui impulsent leurs actions beaucoup plus que les copains ou autres relations. D’une certaine manière, ils n’entendent pas ou alors dévient ce qu’ils entendent vers les contours de leur mode de pensée et ne comprennent pas ce qui a été dit.

    Par contre il est certain que l’on ne parle pas assez ; le fait de dire a été très longtemps coiffé par l’esprit bourgeois et la religion, ce qui est un pléonasme, d’un relent d’incursion inappropriée dans la vie privée. Alors que c’est le contraire qu’il faut pratiquer : dire ce que l’on pense, ce que l’on sait, ce que l’on souhaite. Il faut vraiment être abruti pour croire que les gens vont comprendre tout seuls que leurs comportements ou leurs idées sont mal ressentis, en décalage avec la réalité voire fausses ou dangereuses. L’antidérapage est le cas le plus classique. Quand un groupe de copains se met à déblatérer sur les femmes, les arabes ou les homos, la pente naturelle est que tout le monde surenchérit avec la blague la plus bête, de plus en plus bête, tout le monde se marre et c’est vrai que c’est souvent drôle. Mais quand quelqu’un ose dire qu’il n’est pas d’accord et que ces propos sont dégradants pour celui qui les tient, il se crée un froid et en général ça se calme : bof on disait ça pour rigoler, mais dans le fond on le pense pas. Et moi il me semble que quand on le pense pas eh bien on le dit pas.

    Michel Costadau

  • Romani 7

    Romani 7

    Je me rends compte que l’enveloppe je l’ai gardée dans la main tout en discutant, heureusement parce que dedans il y a l’argent de quelques livraisons précédentes et ça peut faire une jolie somme. Je mets le carton et l’enveloppe à l’abri et je retourne finir mon café avec Timor.

    J’en profite pour lui demander quand est-ce qu’il compte retourner chez lui. Il me dit demain, ce qui nous laisse encore une bonne soirée en perspective.

    Je prends cinq minutes pour commencer à déballer mon carton, voir s’il y a des livraisons ces jours ci. Oui il y a en a une à Grenoble, il faut que je m’organise. C’est une livraison assez ouverte puisqu’il est indiqué « mat 8h 10h » ce qui veut dire n’importe quel jour de la semaine entre 8h et 10h. Il y aussi les trois questions et le colis pas trop gros ni trop lourd. Ça baigne.

    -Dis-moi l’artiste, est-ce que je peux te reposer la question de pourquoi tu montes pas à la capitale, c’est ton boulot qui t’en empêche, j’avais pas compris ça,

    -Un peu quand même, mais je pense que je retrouverai facilement ici, en plus si tu connais du monde,

    – Oui un peu, d’ailleurs ce soir on pourrait passer chez Bulan un copain musicien qui crèche pas trop loin d’ici,

    -Et le couvre-feu, ça craint pas ?

    -Non pas du tout, c’est juste de la dissuasion pour qu’un maximum d’imbéciles le respectent, mais il n’y a aucun contrôle. Et même s’il y en avait, il y a tellement d’exceptions qu’il est facile de trouver une raison,

    -Mais de quelles exceptions tu parles,

    -Ben la plus classique c’est le soutien à une personne vulnérable,

    -A deux plombes du matin ?

    -Y a pas d’heures pour les gens qui vont pas bien,

    -Bon ok pour ce soir mais pas coucher trop tard quand même,

    -Non juste la musique.

    On le prend en rigolant, mais cette histoire de couvre-feu c’est vraiment une honte. Ce qui me désole le plus dans la situation actuelle c’est que la notion de vérité a disparu. Il n’y a plus que de la com, des rumeurs et des sondages.

    Et pour moi les sondages d’opinion sont une véritable agression. La situation est la suivante. Toi tu penses quelque chose et c’est ton droit, mais voilà que l’on t’explique que les autres à 90 % ne pensent pas ça, par exemple sur le port du masque. Tu pourrais t’en ficher et dire moi je pense ce que je veux point à la ligne. Mais ce n’est pas possible parce qu’en gros les autres jugent que tu as tort car tu es minoritaire. Tu es jugé sans qu’il y ait la moindre discussion, sans le moindre échange de points de vue afin de comprendre les diverses possibilités offertes. Au contraire tu te sens montré du doigt parce que ce que tu penses ne compte pas, n’existe pas. Alors toi tu prends ça comme un coup de fusil. Et ça te perturbe parce qu’à l’inverse celui qui est dans le 90 % il est rassuré, conforté, ça lui donne des ailes pour ignorer les mauvais sujets qui ne pensent pas comme lui. Car tout cela ne sont que des opinions, c’est-à-dire de la pensée, autant dire du vent. Et pourtant rien de plus difficile que de penser, d’ailleurs plus personne ne pense, les gens consomment et ce sont d’autres qui pensent pour eux.

    J’appelle Timor pour lui dire que je vais faire des courses. Oh oh, pas de réponse, mais où est il passé ?

    Michel Costadau

  • Romani 6

    Romani 6

    Je fonce et je trouve mon copain aux prises avec le grille-pain qui ne veut pas remonter et est en train de cramer les tranches qu’il y a mises. Rien de grave sauf que tu peux te brûler les doigts en mettant tes mains dans les grilles, alors qu’il suffit de remonter la manette pour les récupérer tranquillement.

    Café, pain grillé beurre, c’est pas mal. J’en profite pour me laisser aller à mon péché mignon : la tchatche.

    -Tu sais que ça me désole de te voir toujours quitter tes copines. T’as peur de quoi ?

    -Ben, je sais pas exactement un peu de me priver d’opportunités et un peu de ne pas être à la hauteur,

    -A la hauteur tu veux dire t’occuper d’elle, faire attention à ses demandes ou c’est sexuel ?

    -Ouauf sexuellement y a pas de problème, enfin de mon côté, parce que du leur j’en sais trop rien. Je sais jamais si c’est pour me faire plaisir ou pour le sien, c’est vachement ténu,

    -Ah oui y faut pas réfléchir tout le temps ça te mine pour rien,

    -Bof je suis comme ça, je me suis habitué, mais y a des moments où ce n’est pas mon envie qui me pousse mais un début de caresse ou même de gentillesse et après c’est l’enchaînement inévitable,

    -Mais c’est très classique ça, y a rien à dire ni surtout à leur reprocher. C’est dans ta tête que ça se passe,

    -Ah bon, t’es docteur toi ?

    -Non heureusement mais qu’est ce que t’entendais par pas à la hauteur quand tu l’as dit,

    -Ça c’est simple, c’est par rapport aux autres mecs. Moi je suis pas un cador alors j’ai toujours peur que ma nana elle me trouve minable quand arrive un gros bras ou un coupeur de paroles,

    -Arrête tu te fais mal, je pense que t’as comme une espèce de complexe  mais moi je te connais et je connais aussi les autres et franchement t’es loin d’avoir à rougir,

    -Pas question de rougir, mais c’est pas ça, non tu vois c’est plutôt que j’ai même pas l’idée que je pourrais changer leur vie, que ça sera mieux avec moi parce que j’en suis pas du tout sûr,

    -Mince tu simplifies pas les trucs toi, les hommes c’est peut être seulement fait pour tondre la pelouse et faire les grillades, pour faire rire aussi,

    -Peut-être mais pour moi une femme elle compte sur moi pour rentrer de plain-pied dans l’avenir, inventer une relation qui lui aille bien avec du quotidien et du futur en bon mix,

    -Ça je peux comprendre, mais primo est-ce que tu mets pas la barre un peu trop haut et secundo c’est un peu vieux jeu ton truc, tu sais les femmes aussi elles font évoluer leurs relations, peut-être plus que toi,

    -Bon d’accord je parle que pour moi, mais si c’est pour rien leur apporter je vois pas l’intérêt qu’elles peuvent me trouver,

    -On y revient, t’as la déprime qui se pointe mon gars, pourquoi tu laisses pas les nanas décider si elles veulent arrêter ou pas, elles aussi savent choisir,

    -Oui eh bé justement, j’ai pas envie d’être largué sans comprendre alors je prends les devants,

    -Alors pour éviter de prendre une baffe c’est toi qui la donnes, bravo mister macho, est-ce que tu as essayé de discuter au moins ?

    -La discussion c’est pas mon fort,

    -Bé qu’est-ce qu’on vient de faire alors ? Milledieu où est-ce que j’ai mis l’enveloppe ?

    Michel Costadau