Mois : juillet 2021

  • Romani 13

    Romani 13

    -Et vous savez, ça me fait plaisir de parler sauf si c’est moi qui vous embête pour le coup,

    -Mais pas du tout, j’ai l’impression de flotter, et..

    -Encore trois mots. Chanter, chanter c’est rire en musique, c’est se projeter dans l’éther, c’est s’entendre vibrer. La note, faire la note rien qu’avec sa gorge, son nez, sa langue qui ébranle tout l’intérieur, c’est magique. Manger, manger ça paraît nécessaire comme ça, mais c’est surtout un dialogue entre le plat et sa bouche, on en veut encore de ce goût-là, mais halte, pas trop vite, pas de goinfrerie, ça ne profite plus, calme le jeu, calme ton appétit avec des pommes de terre ou du pain et garde cette envie de jarret pour en profiter avec lenteur, si c’est possible, et délectation. Et parler, c’est un luxe de parler, et d’ailleurs je vais m’arrêter un peu car vous ne dites rien.

    -Oh, je ne dis rien parce que j’écoute, je suis un peu scotché par ce que j’entends, c’est assez dense alors ça rentre doucement. Si ça ne tenait qu’à moi je vous enverrais mes copains déprimés pour électrochoc virtuel, et …

    -Oh, n’hésitez pas ça ne me fatigue pas de parler, surtout après avoir écouté,

    -Ah voilà, dites, voulez-vous que j’aille vous chercher un peu de thé,

    -Avec plaisir c’est très gentil de votre part,

    -Je reviens.

    Je retourne voir Bulan pour préparer du thé comme l’aime sa maman. Je reviens dans la chambre avec la théière bouillante et je lui sers une tasse. Une question me vient à l’esprit :

    -Pouvez-vous me parler de la sœur de Bulan,

    -Sazak est une de ses sœurs, mais il en a une autre qui n’est pas avec moi,

    -Ah d’accord, et comment elle est Sazak ?,

    -C’est une fille extraordinaire, avec un vrai caractère. À la fois elle sait jouer de ses attraits et de ses sentiments. Quand ça ne va pas elle tape, c’est un peu surprenant mais elle tape fort,

    -Ah, euh pourquoi vous me dites ça ?

    -Je crois qu’elle est sortie avec votre ami, j’espère qu’il est prudent,

    -Timor est assez prudent mais s’ils se plaisent, il peut se passer des choses,

    -Pas de problème, Sazak je vous l’ai dit a des sentiments et elle aime ça, il faut juste se méfier des dérapages,

    -Et il se passe quoi alors ?

    -Quand c’est une fille elle disparaît et nous ne la revoyons plus jamais, quand c’est un garçon, il devient beaucoup plus attentif et ça peut continuer,

    -Je vois, peut-être je ferais mieux d’aller attendre mon copain quand il va rentrer,

    -Bien sûr, allez le voir, mais surtout revenez quand vous voulez ; comme vous le savez, je ne bouge pas beaucoup.

    Je dis au revoir et merci à tout le monde et je rentre chez moi. À ma grande surprise je n’attends pas longtemps avant le retour de Timor auquel je demande immédiatement comment s’est passé son après-midi. Très bien me répond-il. On a beaucoup discuté avec Sazak et je crois que l’on se reverra. Là elle doit partir quelque temps voir sa sœur et du coup moi aussi je vais retourner chez moi. Je pars demain et ce soir je t’invite au resto car j’ai pas mal à raconter. Tu sais que je suis pas fort en discussion mais cet après-midi ça m’a été facile de parler, ça me faisait plaisir. Et il faut que je te dise un truc.

    Michel Costadau

  • Romani 12

    Romani 12

    Après son départ je fais une petite sieste et en me levant je me dis que j’allais passer chez Bulan pour discuter cinq minutes. Heureusement il est là et m’offre thé ou café. En entrant j’ai vu à nouveau ce lit par la porte entrebâillée. Vu l’heure, j’opte pour un café qui en plus est correct chez lui.

    Il me confirme que sa sœur est partie se promener avec Timor et nous rigolons de ces comportements un peu secrets qu’affectionnent ceux qui n’ont pas envie que l’on connaisse leurs sentiments.

    Par contre, une fois engagés l’un par rapport à l’autre, il y a en général grand déballage d’affections : bisous, cadeaux que l’on montre à tout le monde, soirée où l’on ne se quitte pas et le sacro-saint : écoute il faut que je lui en parle et je te rappelle.

    Je me permets de lui demander qui est la personne dans la chambre. Il me répond que c’est sa mère et qu’il l’a prise chez lui parce qu’elle commence à se paralyser des jambes. Elle peut encore marcher en se tenant à quelqu’un, mais ça la fatigue. Il me dit : va la voir elle n’a pas beaucoup de visites.

    Nous finissons le café et par amitié autant que par curiosité, je frappe à la chambre. J’entends une vois claire et posée :

    -Venez, la porte est ouverte.

    -Bonjour madame, excusez moi de vous déranger mais….,

    -Vous ne me dérangez pas du tout monsieur, au contraire pouvez vous m’aider à m’assoir dans le fauteuil,

    -Bien sûr, là euh comme ça c’est bien ?

    -Oui c’est parfait, d’abord  je vais finir mon thé, même s’il est froid c’est très bon,

    -Si je vous fatigue dites-le moi, je ne suis pas là pour vous embêter,

    -M’embêter, quelle question ! c’est si vous n’étiez pas venu me voir qui m’aurait fâché, ça oui,

    -Peut-être êtes-vous trop gentille avec moi, mais ….  ,

    -Je sais que vous êtes un ami de mon fils et qu’il vous apprécie, lui c’est un musicien mais vous, vous êtes un monsieur, vraiment,

    -C’est le contraire madame, Bulan est un type bien, lui il est quelqu’un, moi je ne suis qu’un vagabond sans réalité ni existence et …,

    -Ce n’est pas à vous d’en juger monsieur. Si mon fils vous accepte ici c’est qu’il sait que vous existez, que vous valez quelque chose. D’ailleurs peut-être le fait-il aussi pour moi, non pas pour m’aider à marcher mais pour m’aider à exister, c’est le plus important.

    Si vous saviez, monsieur, ce que j’ai pu aimer la vie. Marcher justement, marcher en forêt, sous la pluie, sur un sentier, dans le vent, marcher le long d’une falaise, marcher sur le sable les pieds dans l’eau. Ecouter, écouter un saxo glisser sa voix rauque dans votre nuque et même sur votre peau, puis lancer ses saccades percutantes et souples à la fois, et alors redescendre à la cave pour nous laisser pantois et vibrant de bonheur, écouter un torrent qui vous vivifie rien qu’à le regarder, écouter la mer qui court devant vous comme quand vous jetez un seau d’eau sur la terrasse, ou la mer quand elle est formée, blanche, roulante et grondante qui vous remplit les oreilles d’une unique note puissante, continue et prenante. Voir, voir les gens bouger, s’assoir, parler. Le spectacle des hommes est le plus infini théâtre que je connaisse, toujours nouveau, toujours animé, toujours vrai, inlassablement renouvelé, mais aussi répétitif à souhait comme les jeux des enfants.  Aimer, quelle chance de pouvoir aimer quelqu’un ou même quelque chose, c’est pareil, c’est le remue-ménage du cœur qui compte, l’envie et le souci, son double caché, voilà qui vous tient en haleine, qui vous maintient debout, qui vous redresse même, à la limite de s’envoler, parce que quand on aime on a toujours quelque chose à l’esprit, la tête est pleine, on est relié. Au contraire, quand on déteste, la tête est vide et c’est un écran noir derrière les yeux qui vous tient lieu de regard.

    -Vous savez que c’est formidable ce que vous dites, et…

    Michel Costadau

  • Romani 11

    Romani 11

    Je reste figé, il me semble que ma réparation de la palissade de ce matin est démolie. Je m’approche, effectivement les trois planches sont par terre avec les clous tordus qui dépassent. Ça ressemble à du vandalisme ce truc. Ou alors quelqu’un m’en veut pour quelque raison que je ne connais pas. Il me vient aussi une idée. Si une personne voulait voir chez moi et que cette partie de la palissade le gênait il aurait alors fait cette échancrure. C’est bien sûr peu probable mais je me mets au pied de la maison et je regarde ce que je vois par le trou de la palissade. Rien, je ne vois rien à part la façade de la maison d’en face, même en bougeant le long de mon mur. Ce n’était pas une bonne idée.

    Je retourne voir Timor pour faire le menu de midi. Nous convenons qu’un bon steak avec des pommes sautées fera l’affaire. Je vais donc faire les courses en passant quand même sur le trottoir d’en face pour regarder ce que l’on voit de la maison à travers le trou de la palissade. On voit une fenêtre, celle de la cuisine ce qui me laisse perplexe.

    Je me mets donc à penser en moi-même et tous les avatars de la période actuelle me sautent à nouveau à la figure, car une chose est sûre c’est que l’ambiance actuelle me sort par les cheveux comme autant de tentacules de l’hydre de Lerne. Il faut dire que j’avais un peu galéré au magasin pour trouver mon steak. Ce que j’aurais voulu était un peu cher pour la qualité que je voyais et ce qui était abordable ne me plaisait pas trop genre basses-côtes ou joues. Ah certes le poulet n’est pas cher, le porc encore moins mais ça n’a aucun goût. Pour être clair, en magasin, seul l’agneau a encore un peu de relief, tout le reste n’est que du bénéfice sur pieds. J’hésite entre hampe et bavette et j’opte quand même pour de la bavette hors de prix, qui me paraît pas trop mal coupée, en espérant qu’elle sera assez savoureuse.

    Pendant le repas je demande à Timor s’il a des précisions sur son départ. Il me regarde de biais pour me dire qu’il verra ça cet aprèm, ce dont je me doutais et il repose ses couverts. Avec la main je détourne le couteau qu’il a posé dans son assiette et qui était dirigé vers moi. Je n’aime pas qu’un couteau soit pointé dans ma direction, surtout s’il est pointu. C’est une impression désagréable et je n’aimerais pas être à une table celui vers qui sont pointés tous les couteaux. C’est un très mauvais signe. Certes c’est un geste instinctif de poser fourchette et couteau soit en biais dans son assiette soit le long de celle-ci. Et souvent il y a quelqu’un en face ou de côté qui est dans la ligne de mire. Que l’on mange face à face ou sur des côtés contigus, le risque est grand d’avoir un couteau dirigé vers soi. Je suis assez vigilant là-dessus.

    Je lui explique donc que demain soir j’allais partir à Grenoble et que je lui laissais l’appart sans problème. C’est dehors que nous prenons le café, sans que la discussion dépasse le stade de : est-ce qu’il y a du sucre, c’est chaud, on est bien. Rapidement Timor s’éclipse en me disant « à ce soir » et je vois qu’il est bien habillé, tiens tiens !

    Michel Costadau

  • Romani 10

    Romani 10

    Je me redresse dans mon lit. Non on ne frappe pas à la porte, d’ailleurs elle est toujours ouverte. Il y a quelqu’un qui fait du bruit avec des tables, des sièges. Pas trop fier, ni éveillé, je me lève et je trouve Timor en train d’ouvrir et de fermer des placards.

    -Ah excuse moi, je t’ai réveillé, je voulais pas,

    -Ben t’es pas particulièrement silencieux, tu le fais exprès ou quoi,

    -Non je rentre me coucher c’est tout, je suis désolé voilà,

    -Attends tu me réveilles à minuit juste pour le fun ou quoi,

    -Si j’ai fait un peu de bruit c’est que je connais pas trop la maison,

    -Ouais tu la connais aussi bien que moi, depuis que tu viens,

    -Eh dis, je voulais te demander ce que t’as pensé de la soirée,

    -Ah voilà on y est, ça peut pas attendre demain ce truc ?

    -Non juste pour savoir, moi j’ai trouvé le musicien super non ?

    -C’est pas plutôt la soeur du musicien que t’as trouvée bien,

    -Oh non tu sais je l’ai à peine remarquée, elle était là ?

    -Ecoute je crois que c’est grave donc on verra ça demain,

    -C’est vrai que j’ai envie de parler, je sais pas à quoi ça tient,

    -Moi je le sais et toi c’est pas sûr. Bien le bonsoir camarade.

    Je retourne dans ma chambre en espérant que Timor va aller dans la sienne. Tu parles, je l’entends qui sifflote en allant vers la cuisine se servir à boire. Me v’là avec un souci de plus parce que je parie qu’il ne va pas rentrer chez lui demain qui est devenu tout à l’heure, mais vouloir rester quelques jours de plus. Bon je vais quand même pas lui balancer un seau d’eau froide sur la tête, mais franchement il me semble qu’il est bien atteint.

    ***

    C’est l’absence de bruits dans la maison qui me réveille. Ça fait comme un jour normal juste avant que ne remontent dans ma tête la soirée et la nuit d’hier. Je vais voir si Timor dort toujours ; bien sûr il est là, en train de faire de beaux rêves je parie. Je déjeune sans bruit puis je sors avec l’idée de réparer la palissade. Je récupère une planchette dans le garage, un marteau et des clous et je fixe les deux planches cassées avec celle que j’ai amenée. Ça tient, oh c’est pas très solide mais ma demi- palissade est globalement en état moyen, je ne vais donc pas mettre plus d’effort sur un coin que sur un autre. Je rentre pour organiser mon voyage à Grenoble.

    Compte tenu de l’horaire 8-10 il me faut arriver la veille. Ca fait donc taxi, avion, taxi, hôtel-resto, nuit, taxi, livraison, resto, taxi, avion, taxi. Je garde toutes les notes de frais et pour chaque livraison je reçois le double de toutes mes dépenses. Évidemment une livraison dans Paris ce n’est que du taxi, mais en province ça commence à douiller.

    Je passe les coups de fil nécessaires et l’internet qui va bien, car n’ayant pas de carte de crédit je suis obligé de tout négocier en liquide. La seule chose compliquée c’est l’avion. À vrai dire ça se passe assez bien puisqu’il me suffit de déposer une somme convenue dans une banque proche de chez moi pour qu’ils soient contents et même très contents. Tout cela a donné à Timor le temps de se réveiller. En prenant son café il m’annonce qu’il ne repart pas aujourd’hui car il a une promenade prévue avec Sazak, ce qui ne me surprend pas et me fait même assez plaisir, car la bonne santé de mes copains me tient à cœur. En préparant le déjeuner je regarde le jardinet par la fenêtre et qu’est-ce que je vois ?

    Michel Costadau