Mois : décembre 2021

  • Romani 34

    Romani 34

    Ensuite nettoyage des moules et c’est assez long avec tous ces petits fils accrochés qui tiennent dur à l’intérieur. En attendant nos invités j’ai envie d’un pré-apéritif pour m’éclaircir les idées. J’en propose à Taqui qui me dit : pas maintenant, je vais voir les bouquins que vous avez et lire un peu. D’ac, je me sers un scotch et retourne dans la cuisine. Je suis bien et prêt pour une bonne soirée. Il faut quand même que je discute avec Timor de ses projets, s’il en a, car je voudrais, et même un peu plus, garder des relations avec lui qui reste un de mes meilleurs amis. Nous avons déjà pas mal de souvenirs ensemble qui nous relient, en particulier, quelques soirées avec des ennuis à répétition, y compris un trajet sous la neige pas piqué des vers pour un réveillon.

    Et voilà que, de même qu’après le déjeuner, mon esprit divague et part en shifting dans une espèce de rêve éveillé. Je ne vois pas le monde d’en haut, comme si je le survolais, mais au contraire mon intérieur avec ses terribles contradictions. Comment dire à Timor que je tiens à lui sans avoir pour autant une attirance physique. Mais, au contraire, peut-être est-ce ce qu’il attend parce que ce qu’il ressent est irrationnel, du domaine de l’émotion, alors qu’il n’en est rien pour moi qui joue simplement avec le registre de l’amitié comme si c’était une notion claire et bien partagée.

    Or l’amitié est une notion assez virevoltante, allant de la solidarité régimentaire entre hommes à un fluide éthéré entre homme et femme. La base de l’amitié repose sur le fait que ce n’est pas sexuel. Du coup ça n’habille pas les relations homosexuelles pas plus que les relations entre hommes et femmes. Certes, pas mal de femmes aimeraient ce type de comportement mais c’est une douce rêverie ambigüe dont profitent certains hommes.

    Bien sûr j’ai vu son lent rapprochement avec Sazak, qui me conforte dans mon attitude de seule camaraderie, mais… mais j’ai un doute comme toujours sur le bien fondé de mes comportements qui, je le sais par expérience, vont quelque fois à contrario de mes intentions. Il est souvent difficile d’avoir un parfait accord entre ce que l’on dit par la parole et ce que l’on exprime par ses attitudes, ses mimiques, ses comportements parfois inappropriés ou décalés car simplement tardifs ou trop tôt manifestés. Combien de fois dans une discussion, n’ai-je pas entendu : mais tu ne m’écoutes pas, alors que j’absorbais ce qui était échangé bien que mon interlocuteur ressente que ses paroles ne m’atteignaient pas, que j’étais en non-réception. Tout simplement parce que mon corps fortement concentré en moi-même, manifestait, le visage en particulier, une distance jugée comme un rejet.

    Comme nos invités arrivent, je sors de ma torpeur pour lancer la cuisine et proposer l’apéro. L’ambiance monte tout de suite et les deux sœurs lancent des blagues et se mettent à rire d’une manière communicative. Du coup tout le monde re-remplit son verre, sauf moi qui ai pris un peu d’avance tout à l’heure. En leur disant Santé je m’absente avec Taqui pour lancer les moules, le riz et préparer les entrées.

    En retournant avec les autres, je vois que même la mère de Bulan a le sourire aux lèvres, comme dans une espèce d’allégresse générale, pas entièrement due à l’alcool. Fait assez rare, la discussion est collective et tout le monde apporte son grain et surtout son humour. C’est pour ça que les discussions d’apéro sont gaies et décousues. C’est la preuve aussi que les gens aiment parler et échanger et tout simplement se retrouver ensemble. Le langage est, peut-être, ce qui différencie le plus l’homme de ses cousins animaux et il faut bien que cette aptitude trouve son emploi. L’homme est doté de la parole mais du coup il a besoin de parler et d’écouter, c’est une nécessité vitale comme de respirer.

    Taqui invite tout le monde à passer à table où chacun emmène son verre. Evidemment la discussion s’arrête et chacun s’assoit sans protocole, mais Sazak et Timor se retrouvent côte à côte, ainsi que la mère de Bulan et moi. C’est bien parti.

    Michel Costadau

  • Teulat 2

    Teulat 2

    De Montcabrier, Teulat et Pugnères,

    De Villeneuve les Lavaur et Bannières,

    Nous sommes venus vous rappeler,

    Que ce n’est pas ici qu’il faut vous installer.

    Honte à vous NGE Atosca et actionnaires,

    Qui voulez lancer une opération financière,

    Pour essayer de couvrir de goudron,

    La belle et douce terre que nous cultivons.

    Pourquoi dévaster notre vallée fertile,

    Avec un projet couteux, complètement inutile,

    Autant pour le climat que pour le sanitaire,

    Vous n’aviez rien prévu même pas les carrières,

    Dont, maintenant vous n’avez plus besoin,

    Preuve que votre projet ne repose sur rien,

    Mais nous veillons au dessus de vos têtes,

    Nous sommes le drone collectif qui vous embête,

    Et qui vous embêtera longtemps jusqu’à ce que vous compreniez,

    Que les preuves que nous amenons et que vous voulez nier,

    Vont vous éclabousser d’une onde salutaire,

    Car rien ne pourra nous contraindre à nous taire.

    Nous vous répétons que quelque soient vos déclarations,

    Jamais vous n’obtiendrez  notre adhésion,

    Mais notre main est ouverte si dès maintenant,

    Vous acceptez de parler du seul aménagement.

    Nous de Montcabrier, Teulat et Pugnères,

    De Villeneuve les Lavaur et Bannières,

    Nous sommes ici pour y rester jusqu’à ce que vous partiez.

    Michel Costadau

  • Romani 33

    Romani 33

    -Les araignées, ben justement ça attrape les mouches mais pas le punaises, c’est trop lourd, ça démolit les toiles, mais les mouches oui ça les embobine comme les égyptiens, c’est donc utile au moins pour ça. Mais les araignées c’est pas beau, c’est vrai qu’il y a des octo-pattes, velues, sombres, avec des yeux exorbités qui ne sont pas très agréables à regarder et provoquent une répulsion spontanée, presque comme les serpents, un peu moins quand même.

    -Donc les araignées vous les laissez tranquilles,

    -Dans la maison oui en général, mais quand on moissonne un champ de blé ou quand on roule en voiture, on fait un grand massacre d’insectes,

    -Ouh là ! vous êtes dans la philosophie indienne des vaches sacrées et du respect de tout ce qui bouge,

    -Oui pour les respect,  mais l’homme est un animal trop gros pour ne pas faire des dégâts à chaque pas, c’est compliqué à admettre et, surtout, ce n’est pas la peine d’en rajouter,

    -Bon d’accord vous être clairement border line mais on peut quand même discuter,

    -En fait de discuter, est-ce qu’on ne pourrait pas inviter ce soir votre frère et votre mère pour dîner ici ?

    -Pourquoi pas mais à ce moment-là je vais m’occuper du repas,

    -C’est sympa de bien vouloir m’aider …. et j’accepte avec plaisir,

    Je lui propose donc que nous allions faire des courses. Tout en marchant, nous convenons que nous n’avons pas le temps de préparer un plat comme un jarret de porc en gelée. Du coup, nous esquissons un menu à base de fruits de mer. Nous sommes bien tenté par les saint-jacques mais il n’y a évidement que du congelé alors nous optons pour des moules marinières avec des crevettes grises et des bulots en entrée. Le tout avec une salade verte et une cassolette de riz. Cassolette ça fait mieux que platée mais en fait c’est la même chose.

    Maintenant je trouve Taqui assez agréable et je ne reconnais pas pour le moment ce que sa mère m’avait dit sur son égocentrisme, mais bien sûr je n’ai encore rien vu. En passant nous allons dire à Bulan et sa maman que nous les invitons ce soir. Ils acceptent avec plaisir. En rentrant, nous passons sur le trottoir d’en face et Taqui me dit qu’elle voit une petite affichette collée sur la palissade de la maison. Nous traversons la rue et je lis un avis d’alignement avec un nom de société inconnu pour moi et un numéro de service d’urbanisme tout aussi inconnu. Alignement de quoi par rapport à quoi, je me le demande, à moins que ce soit moi qu’ils veulent aligner c’est-à-dire rentrer dans le rang. Déjà si c’est la maison ça sera pas facile mais alors si c’est moi ça va craindre un peu.

    A l’intérieur nous trouvons Sazak et Timor en train de boire un café. Je les informe de l’invitation du soir et ils disent pas de problème, qu’est ce qu’on peut faire pour aider. Réponse rien puisque je m’en occupe avec Taqui. Bon dit-elle on va repasser chez maman et revenir ce soir avec eux. Nous mettons les courses au frais et comme nous avons encore un peu de temps, je retourne voir cette affichette sur l’extérieur de la semi-palissade. J’y note un numéro municipal et je me dis qu’il faut que je l’appelle.

    Je me décide à appeler tout de suite, pas la peine de créer du suspense inutile. Je tombe sur une suite de chiffres à choisir et j’aboutis sur quelqu’un qui me dit que ce n’est pas la bonne personne mais qu’il va essayer de me transférer. J’aurais du me méfier de ce « essayer » car je me retrouve avec la tonalité occupé qui m’oblige à raccrocher. Bon je verrai cela plus tard, ça commence à me courir sérieusement. Du coup l’heure tourne et Taqui me demande par quoi on commence. Par les oignons à éplucher, couper et faire sauter. On s’y colle sans trop pleurer, enfin Taqui, parce que moi ça me chatouille drôlement.

    Michel Costadau

  • Romani 32

    Romani 32

    -Pourquoi vous dites théoriquement ?

    -Oh, je dis théoriquement parce, certes, chaque individu a un degré de liberté, mais l’air que nous respirons, l’alimentation que nous achetons, les conditions dans lesquelles nous travaillons ou nous nous déplaçons dépendent en grand partie de la société. Il me paraît clair que la santé, par exemple, dépend exclusivement des institutions. Hélas elle est devenue seulement du business. Les voleurs ont envahi le domaine et les nouveaux sorciers prônent des médicaments ou des interventions, pas toujours très utiles, sauf pour augmenter leurs profits.

    -Bon, mais alors on dirait que vous attendez quelque chose de la société qu’elle ne vous donne pas,

    -Oui et vous allez me dire que je rêve, mais laissez-moi vous dire que la société pourrait et devrait essayer d’accumuler du savoir sur le fonctionnement humain, avec des techniques de prévention, de maintien et de réparation. Comme une connaissance collective qui serait mise au service de la population. C’est comme ça que la tuberculose fait beaucoup moins de victimes. Par contre de nouvelles maladies apparaissent, en partie dues justement au genre vie que génère la société et…

    -Pourrions-nous reprendre ce débat ultérieurement car je dois sortir avec Sazak cet après-midi ?

    -Oui volontiers.

    Nous finissons nos boissons et attendons que les jeunes nous rejoignent, ce qui ne prend pas longtemps.

    Quand elle le voit, Taqui lance à Timor, en souriant : vous avez eu le temps de compter les mouches je vois.

    Timor se retourne vers elle et lui répond un peu froid :

    -Ah,vous voulez que je parle des mouches ? ok on y va. Moi des mouches j’en tue dix par jours, en moyenne. En moyenne ça veut dire que ça peut être un jour plus de vingt et un autre jour moins de cinq. Les punaises je les touche pas. A part leur vrombissement d’hélicoptère, je ne connais pas leur mode de vie. Je ne sais même pas ce qu’elles mangent, ni même si elles mangent. Pour moi c’est un peu comme les dinosaures, des survivants d’un lointain passé, un peu dépassés par les évènements. Elles ont le comportement d’un tank, peur de rien mais qui ne voit rien non plus. Les mouches c’est vraiment embêtant. Quand ça vous marche sur le front ou sur le bras, j’ai l’impression d’être palpé par quelque chose de gluant. Surtout la nuit. Et puis une mouche c’est bête, elles sont toutes au même endroit. Elles pourraient aller ailleurs, non elles viennent sur la table juste au moment où l’on est en train de manger. Remarquez, les punaises c’est pas très intelligent non plus. L’avantage c’est qu’elles ne vous cherchent pas, ou alors par erreur, mais c’est excusable. Il y a de l’obstination chez la punaise. Elles montent en faisant des ronds comme un planeur, mais avec beaucoup plus de bruit et d’efforts, elles heurtent le plafond et là blam, elles retombent d’un coup avec un bruit mat en s’écrasant au sol ou ailleurs. Et elles recommencent inlassablement. A l’automne elles se cachent sous n’importe quoi, plutôt mal, un peu comme les enfants qui croient que si eux ne voient personne alors personne ne les voit. Elles ont une prédilection pour les stores roulants, ce qui est complètement idiot parce que dès qu’on le bouge elles tombent en grappes, encore endormies ou assommées. Et le coup d’après il y en a encore autant. Si les mouches sont les chasseurs supersoniques de la flotte, alors les punaises en sont les bombardiers lourds. Les mouches sont d’autant plus pénibles qu’attirées par les ampoules elles se brûlent et partent dans tous les sens sans plus savoir ce qu’elles font. Alors elles se posent et se frottent les yeux, les pattes et les ailes pour se soigner et recommencer. Elles constatent une grande amélioration avec les LED qui sont froides et ne les brulent donc pas. Bon ça c’est des histoires, car il ne faut jamais donner des sentiments humains aux animaux. Quand vous commencez à en tuer des petites, vous vous dites que la situation s’améliore puisqu’elles n’ont plus le temps de devenir grandes. Erreur, grosse erreur car même petites elles collent et se reproduisent. Il y a de ce côté-là une furie chez les mouches. C’est à qui fera le maximum de générations dans le minimum de temps. Et elles gagnent à tous les coups. Cela dit, je ne sais pas trop à quoi servent les mouches et les punaises encore moins. Vous me direz que l’homme lui-même nul ne peut dire à quoi il sert. Un arbre c’est très utile et pas que pour nous, un chien aussi, une rivière c’est indispensable, une bactérie aussi c’est très utile, mais un humain j’ai pas encore trouvé. En fait il y a un problème avec les punaises, c’est l’odeur, les mouches n’ont pas d’odeur, mais les punaises arrivent à dégager une odeur de …. punaise écrasée pas très ragoûtante.

    -Et les araignées ?

    Michel Costadau

  • Romani 31

    Romani 31

    -Vous ne répondez pas à ma question. Ok pour prendre de la distance, mais ça revient un peu à s’éloigner de la réalité or justement le physique, c’est-à-dire en l’occurrence l’état de santé réel d’une personne, ne suit pas toujours le mental et, à un moment, il faut quand même rabouter les morceaux,

    -L’expression « prendre de la distance » est peut être mal choisie car il ne s’agit pas de s’éloigner de la réalité, mais seulement de se regarder en train de s’y mouvoir. D’ailleurs il me semble que la réalité ne peut se révéler que quand on a la possibilité de s’en extraire mentalement. Par exemple dire que quelqu’un, et particulièrement soi-même, est amoureux, n’est possible que si l’on dépasse les sentiments pour constater un état. Sinon, on reste empêtré dans des envies et des réactions que l’on n’arrive pas à comprendre. Le statut amoureux prend beaucoup de vigueur si l’on arrive à caractériser l’état dans lequel on se trouve et qui est la stricte réalité. C’est encore plus pertinent si l’on s’aperçoit que, justement, on n’est pas dans cet état, amoureux, par exemple.

    -Oula c’est que du raisonnement votre truc, moi je n’aime pas ça. On se fait toujours avoir avec des machins pareils,

    -Mettons, ça n’est pas complètement faux, mais pour rester concret je suis sûr que votre mère est consciente de son état, qu’elle en a très bien pigé la réalité mais elle est responsable de sa santé et elle seule. Il me semble, en plus, qu’elle a fait le choix de ne pas vous inquiéter. En ce moment il y a un méchant déraillement de l’État. Il est complètement dans l’erreur en essayant d’imposer des comportements à la population sous prétexte de diminuer les dépenses de la sécu. J’ai lu qu’en GB, ils voulaient refuser de prendre en charge les cirrhoses, sous prétexte que les gens buvaient trop. Il y a surement des moyens de sortir certaines personnes de la dépendance alcoolique, mais refuser de les soigner ou les priver de remboursements, ce qui est la même chose, c’est de l’abus de pouvoir et la rupture du vivre en société,

    -Ah,  que vient faire la société là-dedans ?,

    -Plus personne ne naît dans une grotte ignorée des hommes, les individus naissent dans une société, petite ou grande avec ses règles et ses usages et son vivre ensemble. On ne choisit pas ses parents, pas plus que la société dans laquelle on naît. La première chose que fait la société c’est vous donner un numéro de sécu. C’est le rituel d’entrée, à ce moment-là vous commencez à faire partie du groupe et le groupe n’a plus le droit de vous laisser tomber, quoi que vous fassiez. C’est ça le vivre ensemble. Enfin théoriquement, parce que cette règle est presque toujours bafouée par les gouvernants pour qui les citoyens sont devenus le dernier de leurs soucis et qui demandent seulement une gestion statistique,

    -C’est vous qui l’avez inventé ce truc du vivre ensemble. Remarquez c’est assez sympa. Ça fait un peu utopiste mais ça se tient. Néanmoins moi j’ai plutôt l’idée qu’il faut se débrouiller tout seul sans compter sur les autres ou la société comme vous dites,

    -Les autres font partie de la société mais ne sont pas la société. Ce qui fait la société c’est un ensemble un peu variable, mais qui comprend le plus souvent, une langue, des usages, des règles, des rites et un certain nombre de services collectivisés. C’est à ce groupe que vous et les autres appartenez,

    -Peut-être mais, pour moi, il n’y a rien à attendre de la société. D’ailleurs qu’est-ce que vous voudriez attendre et obtenir, hein,

    -Restons calme, je comprends votre réaction mais la première chose à attendre de la société c’est sa propre intégrité, physique et morale. Physique c’est-à-dire la santé, la sécurité, morale c’est-à-dire l’éducation, l’information,

    -La santé, mais la société n’y peut rien si vous êtes en bonne ou mauvaise santé.

    -Ben si, justement la société peut beaucoup. Il est, théoriquement hélas, fini le temps des sorciers.

    Michel Costadau