Mois : janvier 2022

  • Romani 39

    Romani 39

    -Non, pas question de fouiller le passé à la recherche de je ne sais quelle vérité intrinsèque, mais simplement, il se trouve que tout notre être est dans le passé. Aujourd’hui tous les hommes sont connus, il n’y en a pas d’autres. Nous avons fait le tour de la Terre et du coup de tous ses habitants. Ce que nous sommes n’est pas dans l’avenir mais dans notre existence et notre histoire,

    -C’est très correct, je me sens a l’aise avec ça, mais peut être avez-vous déjà trouvé un fil conducteur dans cette histoire, c’est-à-dire notre essence,

    -Oui justement, c’est pour cela que je n’avais pas fini tout à l’heure. Je l’ai déjà évoqué deux fois : la solitude est le grand mal de l’homme. Sans groupe l’homme n’existe pas, il ne peut pas vivre. Un individu n’est que la plus petite partie d’un groupe. Or le groupe n’est pas toujours présent ou actif. Je ne parle pas des moments où l’on est seul, qui sont nécessaires, non le problème vient de l’isolement, de l’évanescence du groupe. D’ailleurs être seul, par exemple au cours d’une journée, où même plus longtemps a des effets presque toujours positifs tants que l’on est relié. Tant que l’on sait que l’on va pouvoir retrouver le groupe. Rien de plus terrible que d’être seul sans savoir quelle sera la prochaine rencontre, le prochain contact.  C’est la rupture des liens qui crée la solitude ou plutôt l’angoisse de la solitude. Le pire cas est celui de personnes, même jeunes, vivant seules, avec plus aucune famille et peu de relations. C’est paradoxalement plus grave en ville qu’à la campagne ou l’on est isolé par la distance. En ville la proximité est basée sur l’anonymat. Vous êtes tranquille mais personne ne vous connaît. C‘est cher payé.

    A l’inverse les enfants ne sont pratiquement jamais seuls pendant de longues années. Bien sûr le besoin d’isolement existe et est nécessaire. Certaines personnes ont d’ailleurs une seule envie c’est d’être seules, car l’autre, les autres, le groupe sont souvent pesants. Cependant ces besoins de solitude sont de l’ordre de quelques heures ou de quelques jours et peuvent être rompus quand on le souhaite,

    -Ça me va toujours et je peux essayer d’apporter une question à votre propos : êtes vous d’accord avec l’idée que la famille est aussi un lieu de mélange, de renouvellement sauf, bien sûr, pour celles portées sur la pureté du sang, ce qui ne veut strictement rien dire,

    -Oui la famille est le creuset du croisement, du métissage, de l’enrichissement génétique si ça veut dire quelque chose. Avec son cortège de refus, d’autorisation, de réjouissances, de tendances implicites les membres d’une famille jouent un rôle d’influenceurs constants de la vie quotidienne. D’ailleurs nombre d’organisations sont bâties sur ce modèle ; les religions, les partis politiques, les maffias, les coopératives, en développant plus ou moins la notion de paternité et/ou de fraternité…..,

    -Qui veut du café, nous interrompt Sazak,

    Tout le monde répond oui sauf la mère de Bulan qui préfère une tisane. Je retourne à la cuisine avec Taqui pour faire chauffer de l’eau. En allumant la fontaine je lui demande ce qu’elle pense de cette notion de famille. Elle me répond immédiatement :

    -Très peu pour moi. Je ressens ça plutôt comme un carcan que comme un berceau tendre et accueillant,

    -C’est votre quête d’indépendance qui vous pousse en l’occurrence,

    -Pas seulement, il y aussi l’idée d’un tribunal inamovible dont on a pas choisi les membres,

    -L’image est peut-être un peu forte mais ça peut arriver surtout quand il y a du bien à protéger ou partager,

    -Ce n’est pas le cas chez nous, du moins à ma connaissance, je crois que maman possède sa maison et je ne vois pas quoi d’autre, non je reste sur une impression générale, pas simplement basée sur ma seule expérience,

    -Bien, je trouve que ça vous correspond tout à fait, dites-moi, on dirait que l’eau est chaude, j’amène le café en poudre et la tisane. Vous amenez le reste.

    Nous retournons dans la salle à manger pour retrouver les invités qui échangent mollement sur les mesures en cours puisque la confiance, déjà vacillante, dans ceux qui savent a disparu et qu’il ne reste plus que ceux qui parlent.

    Michel Costadau

  • Romani 38

    Romani 38

    Le couple n’est que le rapprochement momentané de deux individus de sexe différent pour des besoins de procréation ou, pour certaines personnes du même sexe, pour combler la solitude. Le couple est basé sur l’attirance et le partage. Le fait que l’élevage des enfants soit, aujourd’hui, assuré par les couples est une déviation sociétale crée par la destruction organisée de la famille dans la société de consommation. L’éducation des enfants est clairement du ressort de la famille, les jeunes couples étant d’une ignorance complète sur le sujet. Les couples sont certainement et sans ambiguïté responsables de leurs enfants, mais ils n’en sont pas propriétaires. D’ailleurs aucun individu n’est la propriété de qui que ce soit. C’est vrai depuis l’abolition de l’esclavage, bien que le salariat ait remis en cause cette abolition. Cependant les enfants appartiennent surtout à une famille, bien avant d’appartenir à une société. Depuis toujours les hommes vivent au moins deux générations, la première pour eux et la deuxième pour leurs petits enfants. Ceci ne veut pas dire que les couples doivent se séparer quand ils ont eu des enfants, non, ils peuvent rester ensemble d’abord pour combattre la solitude et aussi pour continuer à satisfaire leurs besoins sexuels, surtout pour les hommes. Il peut même advenir avec le temps une certaine affection qui rend la coexistence plus facile. Par contre, c’est à ce moment là qu’ils ont une bonne plus value pour l’éducation. Cette plus value vient d’une part d’une expérimentation directe, même si elle a été beaucoup aidée par la famille et d’autre part de la maturité acquise avec le vécu à condition de s’être un peu remué dans son parcours. Disons que le fils unique qui succède à ses parents dans une même fonction sociale et qui a épousé la fille d’un voisin, va manquer un peu de matière pour se faire une idée sur les choses de la vie. La vie doit s’apprendre avant d’être enseignée et il en est de même de tous savoirs. Bien sûr il paraît plus facile de faire un programme pour dire ce qui doit être transmis et de trouver des exécutants pour enseigner ce programme, mais la transmission reste faible tant qu’elle n’est pas étayée par sa propre expérience. D’ailleurs, dans les sciences par exemple, les théories qui ne ressortent pas de l’expérience relèvent alors de la croyance et doivent être considérées seulement comme telles. Et donc….

    -Écoute maman, tu es sûre que tu ne t’égares pas un peu, dit Taqui,

    -Bon, alors vous êtes un peu perdus, il me faut recentrer mon propos. Je suis passé des enfants à la famille, de la famille à l’éducation et de l’éducation à la science. Je voudrais encore dire un mot sur la famille. J’ai d’abord évoqué son côté concentrationnaire mais aussi son caractère de structuration de base d’une société. Certes c’est contradictoire mais, clairement, les deux co-existent. Leurs contraires aussi, puisqu’elle peut être source inépuisable de réconfort, aussi bien que se déliter lentement jusqu’à disparaître et s’évanouir sans bruit. D’une certaine manière, la famille est le cordon qui nous relie de proche en proche à une racine commune. Il y a beaucoup d’hommes sur terre et l’on voudrait qu’ils soient tous frères. C’est une gageure intenable qui est démentie tous les jours, car les hommes ne sont pas des frères mais des ennemis. La seule chose qui les relie c’est l’ascendance. Les hommes ne sont pas frères mais fils, là est le lien. Ce qui crée l’humanité ce n’est pas l’égalité ou la fraternité c’est la descendance. Nous avons tous les mêmes ancêtres auxquels certains rendent ou non un culte particulier. Je ne dis pas le même ancêtre, une seul homo unique, surtout pas. C’est symptomatique de la pensée hégémonique dans laquelle nous vivons. Non, je dis divers ancêtres apparus presqu’au même moment, dont certains ont disparu et d’autres se sont croisés.

    Je me permets alors d’intervenir :

    -Je suis assez d’accord avec cette idée. Nous sommes plutôt dans l’immédiateté et même dans la fuite en avant. Tout le monde parle d’avenir pour oublier le présent et surtout le passé,

    -Vous voulez dire, reprend la mère de Bulan, que magnifier l’avenir est un leurre qui nous évite de fouiller le passé,

    Michel Costadau

  • Romani 37

    Romani 37

    Alors la crise qui allait mener à la Deuxième Guerre a grignoté les affaires de la famille, jusqu’à être obligés de tout vendre pour ne pas dire brader et remonter à Paris pour mener une vie très modeste. Mais le feu du caractère continuait à pétiller chez ses parents et leurs fils dont mon grand-père, car loin de la déprime il est resté un homme calme et mesuré doublé d’un esprit assez fin qu’il s’était lui-même construit. Il est d’ailleurs devenu salarié dans un garage, dieu seul sait où il avait appris la mécanique. Ensuite la Deuxième Guerre a appelé tout le monde. Mais déjà son caractère était fait et il allait le garder toute sa vie.

    -Ouaow, belle envolée mon cher frère dit Taqui sans ciller, c’était aussi mon grand-père et je crois que tu enjolives un peu,

    -Bien sûr, mais c’est notre histoire quand même.

    Moi je m’en doutais mais je me réjouis quand même de l’effervescence de cette soirée. Surtout que ça parait se faire sans efforts, avec la seule qualité de l’ambiance, un peu le même fluide que le grand-père dont Bulan vient de parler. Je le remercie pour sa contribution au débat avec sa fine manière de ne pas avoir d’opinion.

    A ce moment-là c’est la mère qui prend la parole et nous lance : est-ce que vous voulez que je vous explique comment faire pour avoir des enfants. Je me demande bien où est-ce qu’elle veut nous emmener  mais tout le monde lui dit d’y aller

    -D’abord il faut être une femme, c’est pas donné à tout le monde, mais c’est quand même assez répandu. Ensuite il faut en avoir envie, ce qui n’est pas aussi répandu mais assez courant quand même. Alors il faut trouver un papa et pas un papa d’un soir. Ça c’est assez coton parce que ceux là ont tendance à se faire prier et ont du mal à rester dans le train, prétextant vouloir changer de wagon pour avoir plus de place. En plus il faut être fertile d’un côté comme de l’autre. Eh oui, un ne suffit pas il faut l’un et l’autre. Et ce « et » pose quelques problèmes auxquels la médecine et maintenant internet peuvent apporter des solutions. Après il faut le porter pendant plusieurs mois. Au début c’est assez facile, sauf quelques nausées, pas forcément dues à l’alimentation mais en gros c’est supportable et puis ça permet d’annoncer la grande nouvelle à tout le monde, enfin pour la première fois parce qu’après ça se banalise, voire il y en a qui trouvent qu’au-delà d’un certain nombre  ça fait trop.

    La suite du portage est moins drôle, car le futur petit drôle prend de plus ne plus de place et ça gêne dans beaucoup de positions avec quelques ennuis secondaires en sus.  La naissance est un grand moment de bravoure et de douleurs qui se termine généralement bien mais avec encore trop de cas mortels qui cependant sont difficiles à réduire totalement. Après commence la galère, d’abord parce que la plupart des parents pensent qu’avoir un enfant se termine à la naissance, en particulier les hommes qui ont tendance à considérer que quand une femme a son enfant on peut passer à autre chose. En fait ça ne fait que commencer pour se terminer 60 ans plus tard en bonne entente dans beaucoup de cas, mais avec de sérieuses divergences voire des guerres ouvertes dans beaucoup trop de familles. Car la famille est le creuset tragique de l’expression des plus extrêmes sentiments. Amour castrateur, jalousie rampante, haine macérée, violence rentrée, envie délirante, regards glacés. La famille est le château fort assiégé dont on ne peut pas s’échapper, même en partant par un souterrain dérobé. Pour juger d’une situation, de la sienne par exemple, il faudrait un regard extérieur, ce qui est justement impossible, puisque tout le monde est imbriqué dans des liens  historiques, inamovibles et permants. L’oncle est la figure symptomatique du viol de la nièce. Elle a confiance, il la voit souvent, elle l’aime bien, il a l’autorité du père par délégation. Toutes les conditions sont réunies pour l’abus de pouvoir qui peut aller de la caresse anodine à la masturbation conjointe. Les statistiques doivent certainement refléter la prééminence de la famille dans les agressions sexuelles. Et le mariage est lui-même un droit de viol permanent et gratuit. Je dis gratuit parce que financièrement mais aussi pénalement. Comment une femme mariée peut-elle prouver que son mari a profité d’elle sans son consentement. Ca peut se tenter mais c’est voué à l’échec depuis des milliers d’années, ce qui fait du mariage une institution extrêmement solide. La famille est la plus petite structure humaine au dessus de l’individu. Précision : la base de la famille ce n’est pas le couple, c’est le doublet parent enfant, ascendant descendant.

    Michel Costadau

  • Romani 36

    Romani 36

    Attention quand je dis simplicité ce n’est pas celle des benêts, des simplets, pas du tout c’est plutôt limpidité. Elle encourage le timide et ne gène pas l’imbu de lui même. Cette limpidité est celle des riches du cœur, je ne dis pas de l’âme c’est une notion trop vague. C’est vrai que la disponibilité spontanée, quelle qu’elle soit, est l’apanage des nantis. Des fortunés bien sûr, qui ne craignant rien n’ont aucune difficulté à être ouverts, accueillants, sympa avec tout le monde, mais aussi ceux dont la richesse est intérieure, qui se sont forgés un ensemble de connaissances, de convictions qui les habitent, les nourrissent et les rendent forts. Cette richesse là est très personnelle, non transmissible mais très difficile à construire. Comme tu le vois cette simplicité n’a rien à voir avec la fragilité, mais plutôt avec la solidité, la force. Mais une force qui ne cherche pas à détruire, à attaquer à ignorer, mais seulement à rester lucide dans l’affrontement, à répondre, à rester debout quoi qu’il arrive. A exister. Avec lui l’étrange c’était que l’on avait l’impression qu’il n’avait pas d’avis ou tout au moins qu’il n’essayait pas de ramener tout le monde à son avis. Il fonctionnait différemment. En général il entrait dans le point de vue de l’autre, ce qui amenait une grande confiance et donc permettait à l’interlocuteur de poursuivre sa pensée. Du coup, paradoxalement les amis et connaissances venaient lui demander son avis, lui qui n’en avait pas. En fait les gens venaient pour parler en sachant qu’ils seraient écoutés. Et encore plus paradoxalement lui qui n’avait jamais fait d’études connaissait les formules et les tournures pour différents publics. Il conseillait ses relations sur leurs courriers de demande ou de réclamation en sachant faire la différence entre une lettre à un préfet et celle à un propriétaire. Il savait même s’adresser à un évêque, certes la chose est moins courante mais en son temps ça a servi. Mais c’était une époque différente, par exemple pour obtenir un permis de conduire, il fallait venir à la préfecture avec sa voiture et l’épreuve n’avait pas toujours lieu. Quand je dis qu’il n’a pas fait d’étude c’est même qu’il n’a jamais été à l’école. Tout simplement parce qu’il a vécu la réussite puis la dégringolade de sa famille. La réussite c’était que l’argent presque à volonté, gagné à Paris dans le commerce d’après guerre, la première, qui s’est investi jusqu’en Dordogne dans des propriétés, des chevaux, des chasses enfin ce qui se faisait à l’époque. A ce moment là grand-père a eu un précepteur qui venait au château, mais son activité essentielle était les chevaux, la chasse et les sorties. Surtout les chevaux et le saut en hauteur. Avec sa jument Engoulevent il sautait plus de deux mètres. Il aimait les chevaux avec cette relation complexe d’admiration pour la performance et la noblesse du caractère. Car un cheval ne recule jamais quitte à se déchirer dans les ronciers, il avance. Certes me direz vous, ça frôle la bêtise et un chat ne le fera jamais mais un chat n’est pas noble, simplement orgueilleux. Quand on dit crever un cheval sous soi c’est la stricte vérité. Ce n’est jamais la monture qui s’arrêtera de galoper tant que son cavalier le lui demande, quitte à en mourir. Bien sûr le galop dit de chasse peut être maintenu très longtemps sans épuiser le cheval. En plus c’est assez confortable. Il est et reste bien difficile de communiquer avec un cheval car ses moyens d’expression habituelle, yeux, bouche, menton sont assez limités, à l’exception des oreilles qui elles sont d’une mobilité puissamment significative. Du coup il se manifeste plutôt par le corps, tremblements, grattements, courbure de l’encolure et bien sûr mouvements de fuite ou de saut. Ce n’était pas la belle vie, du moins il ne l’a jamais présenté comme ça car il y avait beaucoup de contraintes, car dès que l’on sort un peu du rang on est jamais seul. C’était la vie apprise au fil du temps et des évènements. Et les évènements allaient se précipiter et se montrer bien sévères.

     

    Michel Costadau

  • Romani 35

    Romani 35

    Pendant le repas j’observe que la mère de Bulan fait beaucoup de gestes mais qu’ils sont d’une extraordinaire précision et d’une grande coordination : pousser le saladier pour accéder au plateau de fromages, un aller et retour pour essuyer aves sa serviette trois gouttes d’eau sur la table, glisser délicatement le plat vers son assiette avant de se servir, remettre son verre devant son assiette avant de prendre la louche. Tous ces gestes donnent, pour qui ne les comprend pas, une impression d’agitation un peu désordonnée, voire de fébrilité, alors qu’ils sont d’une économie et d’une efficacité surprenantes.

    Autour de la table la conversation devient animée car elle roule sur l’acquisition de savoir avec d’un côté l’expérimentation et d’un autre les dispositions naturelles. Le savoir issu de l’expérience est vraiment d’une grande utilité car il est acquis progressivement. Il met du temps à se former mais il est ancré solidement dans la tête et sert tout le temps. Cependant les dispositions naturelles, par exemple pour la musique, la poésie ou la sensibilité à l’injustice et à la misère, procurent à ces personnes un savoir et une aptitude qui ne peut guère être obtenue par un apprentissage même forcené.

    Taqui et son frère soutiennent plutôt l’importance des dispositions naturelles avec la conviction que tout le monde en a, à condition de leur permettre de les révéler bien sûr. Sazak et sa mère croient plus à l’apprentissage, lent et continu en précisant que tout le monde est loin d’y avoir droit. Timor est partagé, il voudrait bien soutenir Sazak, mais ne croit pas trop à ses propres dispositions, ce qui est plutôt de la modestie que la réalité. Ou de l’indécision.

    C’est vraiment une des composantes de Timor d’être trop dans ses pourparlers intérieurs. J’ai d’ailleurs le sentiment que Sazak fait le contrepoint en ne se posant pas tant de questions. Cependant je n’ai aucune conviction que l’accord des couples soit basé sur la complémentarité. Ça reviendrait à penser qu’il n’y a aucun partage, mais seulement un affrontement contenu, lissé. En tous cas Sazak est clairement entière dans ses jugements. Et pour la pertinence elle ressemble beaucoup à sa mère. Par contre il semble qu’elle n’a pas trop de plaisir à la discussion. Elle doit réfléchir dans sa tête aux divers aspects des problèmes et se faire ainsi son idée, qu’elle ne sort que si on  lui demande ou que le sujet vient bien sur la table. Dans ce sens-là elle ressemble à Timor et je suis content d’avoir trouvé un point commun entre eux plutôt que toujours des différences.

    Quand même je suis bien bête de me soucier autant de ces deux-là. Ils n’ont qu’à se débrouiller. De toutes façons c’est ce qu’ils font et feront sauf que je ne veux pas trop perdre de vue Timor, ni Bulan d’ailleurs. Ce dernier parle peu et participe faiblement à la discussion. Il regarde sa mère et paraît content quand elle prend la parole. Depuis qu’elle est chez lui c’est clair qu’elle va beaucoup mieux. Elle sort toujours avec quelqu’un mais sans s’appuyer dessus et sans canne, ce qui semblerait donner tort à l’inquiétude de Taqui. Bulan va remplir la carafe de vin et je l’interpelle lorsqu’il s’assied :

    -Et toi quel est ton point de vue sur l’apprentissage des connaissances ?

    -Je n’ai pas vraiment de point de vue mais je peux vous raconter une tranche de vie,

    -Ah bon, ben oui vas-y,

    -Tu n’as pas connu mon grand-père, notre grand pàre, c’est dommage. Il t’aurait plu car le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’était pas comme tout le monde. Peut-être même le contraire tant sa simplicité était égale et constante. C’est d’abord comme une absence de carapace, celle qui, habituellement, a pour but de mettre de la distance. Il était présent et disponible pour n’importe qui. Avec une fragilité apparente qui encourageait le contact, apparente parce que derrière cette apparence il y avait quelqu’un qui savait dire non ou oui, et surtout qui savait dire les choses sans provocation sans envenimement.

    Michel Costadau