Mois : mai 2022

  • Romani 56

    Romani 56

    Quant à caritatif, ce mot me fait plutôt hurler. Non pas que le dévouement des bénévoles soit contestable, pas du tout, bien au contraire. Mais on est dans le registre du curatif dont l’existence n’est dûe qu’à des situations de violences dont l’homme est presque toujours responsable. C’est une machine qui marche sur la tête : plus d’efforts sont faits pour soigner le mal que pour empêcher qu’il arrive. Il y a comme une fatalité acceptée que les violences sont inévitables, qu’elles font partie de la nature humaine. On reste dans le domaine de la croyance, sciemment entretenue par les politico-religieux qui nous dominent.

    Certes la terre a des sursauts dévastateurs, mais il n’y a aucune raison d’en rajouter. La simple logique serait justement de tirer enseignement de notre commune nature pour limiter les dégâts. D’ailleurs c’est ce que font toutes les espèces vivantes sauf nous. Les animaux se soignent c’est vrai mais surtout ils évitent de se blesser mortellement. D’une manière plus générale ce sont le ONG qui me sortent pas les oreilles. Car chaque ONG est la manifestation d’une carence de la société. Et plutôt que d’y remédier, le pouvoir, grâce à çà, préfère laisser des capitaux privés acquérir du pouvoir en particulier médiatique sans que ce soit des contre-pouvoirs puisqu’ils ne représentent rien. Du vent.

    Bercé par ces pensées divergentes, je somnole une bonne partie de l’après midi. Je sors faire trois courses pour ce soir, puisque Timor doit revenir et, comme je le suppose, avec Sazak. C’est marrant parce que malgré la gestion calamiteuse du virus, les magasins restent un lieu de rencontre voire de rendez-vous. Bien sûr pas autant que les marchés de plein vent, auxquels ils ont pourtant essayer de porter un coup, mais quand même. Enfin surtout les discounts et les Inter, c’est un peu moins vrai pour les U et les Carrefour parce qu’ils ont une clientèle moins locale je veux dire d’origine moins locale.

    Comme prévu, Timor se pointe avec Sazak pour l’apéritif et me raconte ses travaux du jour dont il reste encore quelques traces blanches sur leurs mains et avant-bras. Il faut qu’ils y retournent demain pour finir. Je n’ai toujours pas résolu le problème de savoir si je préfère discuter avec Timor seul ou si je peux en parler avec eux deux.  Compte tenu de l’opportunité, je me décide, après avoir rempli les verres, à lancer le sujet :

    -Dis moi Timor, t’es un peu au courant pour le mari de Vienna ?

    -Ah oui, Sazak m’a dit qu’ils étaient séparés, mais en mauvais termes,

    -Euh c’est un euphémisme, je crois plutôt qu’il leur a déclaré la guerre,

    -Ah oui c’est possible, mais d’après ce que je comprends Sazak n’est pas très inquiète,

    -Ça c’est possible, Sazak est assez solide et n’en parle pas mais il y a les autres qui eux ont plus d’anxiété. Est-ce que Sazak t’a dit qu’il a l’intention de revenir dans le coin ces jours-ci ?

    -Non, elle ne m’a pas parlé de lui. Tu sais nous n’avons pas beaucoup le temps de parler de ça. On s’entend bien mais on fait surtout connaissance et je la découvre petit à petit. Moi j’ai envie que ça dure alors je vais doucement,

    -Oui c’est vrai c’est ton tempérament. Mais nous avons décidé de nous protéger en nous prévenant les uns les autres si nous voyons quelque chose. Es-tu d’accord avec ça ?

    -Ah pas de problème, mais comme je ne l’ai jamais vu alors j’aurai du mal à le reconnaître,

    -Il ne s’agit pas forcément de le voir, il peut s’agir de n’importe quoi qui attire ton attention. Alors tu préviens Sazak et réciproquement. Et c’est Bulan qui fait la tour de contrôle en centralisant toutes les infos. Et en nous donnant des consignes en cas de besoin. Sans tomber dans le parano, si toi tu ne le connais pas, lui il te connaît, c’est ça l’idée. Il entretient une pression psychologique sur cette famille par des moyens assez retors en agissant sur chacun d’une manière indépendante. Notre but est donc de ne laisser aucun d’entre nous sous sa seule emprise, en nous alertant mutuellement à la moindre menace,

     

    Michel Costadau

  • Romani 55

    Romani 55

    -Et c’est quoi ce un peu qui dépend de moi et tout ce reste qui n’en dépend pas ?

    -Il y a une personne de la famille de vos amis qui a une position clé et qui ne sait pas encore quelle attitude adopter à votre égard,

    -C’est maigre et je suppose que c’est tout ce que vous avez à me dire,

    -Non, je vous laisse un rapport complet avec les analyses détaillées, vous y trouverez ce que je viens de vous dire sur votre allure, votre comportement et de multiples autres éléments dont j’espère que vous ferez bon usage. N’hésitez pas à y revenir de temps en temps pour vous découvrir par strates successives,

    -Au moins il y a vos coordonnées dans ce rapport ?

    -Pas exactement, mais il y a une procédure pour que je puisse vous recontacter à votre demande,

    -En fait vous avez une mission pour le compte de quelqu’un et vous l’exécutez bêtement ?

    -Non pas bêtement mais plutôt scrupuleusement c’est ça et, contrairement à ce que vous pensez, je peux vous dire que vous n’avez pas que des ennemis,

    -Ah bon j’ai aussi des amis alors,

    -Mais oui. Hélas je n’ai pas d’autres éléments. Maintenant, avant de vous laisser, je vais enlever les dernières caméras, y compris celles que j’ai mises dans la rue et qui m’ont été très utiles,

    -Ah bon alors vous m’avez filmé jusque dans la rue, c’est un peu fort ça. Mais vous filmez tout le monde en fait ?

    -Non uniquement les gens qui passent et il n’y en a pas tant que ça,

    -Ne faites pas le malin, vous voyez très bien ce que je veux dire,

    -Oui pas de problème, en tous cas pour moi. Bon courage et à bientôt.

    Le rapport à la main, je regarde partir ce drôle d’énergumène dont je ne comprends pas tout à fait le rôle par rapport à Vienna et sa famille, mais dont je suis certain de l’implication.

    Je me prépare à déjeuner seul, ce que j’aime beaucoup en fait, non pas tant pour le menu qui ne me change pas trop des repas à plusieurs, mais pour le libre cours de ma pensée qui peut divaguer à son aise dans tous les recoins de mon esprit. C’est open bar dans le moutonnement de la pensée chevauchante qui bondit de bosses en creux fertiles avec zigzag et passage du coq à l’âne. Longue pâture, presque insuffisante, pour un esprit dévalant son énergie et ses sauts de carpe hallucinée.

    Il est vraiment difficile de totalement contrôler son esprit, par exemple, pour le concentrer sur une idée. Il a toujours tendance à chercher à s’échapper par des déclics et des associations que je suis bien en peine d’anticiper. A l’inverse, vouloir changer de sujet est parfois impossible car il revient toujours à son fil conducteur qui finit par devenir une idée fixe dont on a le plus grand mal à se débarrasser.

    Et exactement en ce moment mon cerveau est fixé sur cette famille qui me fait tourner en rond, parce que, au début du début, moi je suis un copain de Bulan, roi de la musique, en tous cas la sienne me plaît. Puis arrivent Sazak et Taqui. Cette dernière ne me drague pas vraiment mais est loin de m’être hostile. Sa soeur joue les indépendantes mais commence une histoire avec Timor, un autre de mes copains qui n’est pas doué en grand-chose mais avec lequel malgré une différence d’âge je fais volontiers équipe. C’est là que Bulan me dit : ma mère vient d’arriver, je t’en ai parlé je crois. En fait oui il m’a parlé de sa fatigue et de ses difficultés à marcher, mais sans me donner la vraie raison, c’est-à-dire sans me dire précisément que son mari était un clown tragique.

    A priori je n’ai donc aucune raison d’être mêlé à leur histoire de famille. Qu’ils se débrouillent, voilà la position de sagesse que je devrais adopter. Non seulement la sagesse n’est pas mon fort, mais surtout je suis pris dans un réseau de sentiments qui m’immergent dans cette famille. Le plus complexe est celui avec Vienna. Bien sûr cette personne ne m’est pas indifférente mais, en plus elle me fait aussi pitié. Oh comme une envie de protéger et pas de la pitié vertueuse des assos dites caritatives. Voila bien deux mots que je n’aime pas : d’abord assos, cette abréviation me fait penser à sauce, à assas, assassin, à une abréviation dite par un type bourré qui économise les syllabes.

    Michel Costadau

  • Romani 54

    Romani 54

    A la dernière gorgée de café je me tourne vers Timor pour lui demander son programme. Ils ont pas mal de trucs à faire aujourd’hui, y compris quelques replâtrages dans une cloison chez Bulan, car Sazak aussi est assez bonne en petite maçonnerie. En disant qu’ils repasseront ce soir, ils s’en vont en marchant tranquillement.

    Je fais un peu de rangement quand j’entends frapper à la porte. C’est mon cinéaste pénible qui se tient là en me disant :

    -Bonjour monsieur,

    -Bonjour,

    -Ca y est j’ai décodé toutes les observations faites il y a quinze jours et j’ai des nouvelles pour vous.

    Sans grand enthousiasme je le convie à entrer et nous nous asseyons autour de la table de la salle à manger. Par habitude plus que par courtoisie je lui demande s’il veut un café et sa réponse est non merci. Alors je lui dis :

    -Bon, je vous écoute,

    -Voila, pour commencer par les choses simples, vous avez les pieds plats et une démarche di-symétrique due probablement à une rupture de tendon d’Achille, gauche je pense. Cependant vous compensez en vous tenant plutôt en arrière, ce qui par contr- coup fait ressortir légèrement votre ventre,

    -Ah oui je vois vous faites dans la posture, mais je ne fais pas carrière dans le cinéma alors c’est quoi l’intérêt, enfin pour moi,

    -Moi non plus je ne fais pas de cinéma et comme je vous l’ai déjà expliqué je suis le miroir en mouvement que les gens ne peuvent pas avoir avec eux, je suis le regard des autres,

    -Bon continuez, puisque vous êtes là,

    -Je finis sur votre allure qui est, globalement, un peu lourde, accentuée par le fait que vous marchez lentement. Par contre vous avez une tête de ministre et certains doivent vous saluer de loin au bénéfice du doute,

    -Vous en avez encore beaucoup des bêtises comme ça, parce que je ne sais pas ce que vous voulez que je fasse de vos analyses,

    -Oui ce sont bien des analyses d’images et de sons et vous en faites ce que vous voulez. Ensuite il y a l’analyse comportementale avec ses paramètres psychologiques,

    -Ouh là !, je sens que ça va être long, parce que moi aussi j’aurais deux ou trois trucs à vous expliquer,

    -Chaque chose en son temps. La première composante chez vous c’est l’absence d’inquiétude. Non pas que vous ne sachiez pas ce qu’est la peur, mais simplement vous n’avez, a priori, aucune appréhension envers les gens et les choses. Cela donne à vos mouvements une grande sobriété avec par exemple une respiration juste minimale pour alimenter votre organisme qui est presque tout le temps au repos, et aussi durant vos déplacements vos yeux restent fixés au loin et non sur vos pieds. Signe que vous n’êtes pas sur la défensive ou que vous ne vous préparez pas à des obstacles. Cette disposition est évidemment à double tranchant puisque quelqu’un ou quelque chose peut profiter de cette absence de vigilance pour vous agresser. Mais ce n’est pas la chose à laquelle vous vous préparez, au moins dans des conditions normales. Visiblement cette tranquillité vous permet de regarder ce qui vous entoure avec une grande pertinence. Vous percevez sur les autres sûrement beaucoup plus d’information que la moyenne. Cependant il y a un défaut dans votre vision, c’est que vous projetez sur chaque visage une ressemblance, un type, non pas racial mais dans la forme et l’expression des yeux. D’une certaine manière, vous recherchez des têtes qui vous ressemblent et il y en a. Bien sût vous analysez aussi l’ensemble du corps de chaque personne avec là aussi une typologie visiblement basée  sur un panel assez large, tout au moins pour les blancs. Hélas pour vous, les asiatiques et les africains restent opaques sauf pour l’enveloppe générale,

    -Comment avez-vous pu inventer tout ça ?

    -Aucune invention, simple observation et décodage avec l’expérience acquise sur de multiple cas validés petit à petit. Nous vous faisons bénéficier d’une rare expertise, tout le monde n’a pas cette chance,

    -Mais je n’ai rien demandé, si vous vous souvenez c’est vous qui êtes venu me proposer ce sketch,

    -C’est exactement le cas, vous avez la chance d’avoir quelqu’un qui vous a coopté,

    -Et maintenant il est possible de savoir qui ?

    -C’est difficile mais pas impossible, ça ne dépend pas de vous, enfin un peu,

    Michel Costadau

  • Romani 53

    Romani 53

    C’était l’époque où le cinéma devenait une industrie florissante, c’est-à-dire un business qui rémunère à fond les investisseurs, tout le reste s’appelle crise. Certes, depuis, les réseaux ont remplacés le jackpot des salles qui disparaissent peu à peu.

    Nous nous mettons à table dans une humeur joyeuse qui m’incite à tenter le coup d’interroger Sazak sur son père. Elle botte en touche, j’aurais du m’y attendre vu ce que je sais d’elle, mais elle m’alerte sur le danger qu’il représente. Sazak n’a aucune illusion sur le but qu’il poursuit à savoir la destruction des membres de cette famille, de sa famille. Je découvre que c’est cette lucidité qui la protège et l’éloigne du lieu du combat, contrairement aux autres membres de la famille qui sont complètement dedans, en essayant maladroitement de faire la part des choses, c’est-à-dire de dtenir compte de tous les membres et non d’un seul. C’est un principe général de fonctionnement des ambitieux que de cacher leurs véritables objectifs, afin de maintenir tout le monde dans un flou qui leur permet, en les leurrant, de progresser lentement mais surement. Ainsi seuls ceux qui découvrent les vrais objectifs de ces gens là sont en mesure de s’en protéger.  Seulement si son père est vraiment comme ça, c’est la bérézina assurée, dans le sens où il est beaucoup plus motivé que nous qui ne cherchons qu’à l’éloigner. En riant Sazak, se lève, va chercher la pizza dans le four et la discussion dévie vers la table et nos assiettes. Feu de bois contre four électrique ou microwave, ça part dans tous les sens. Etant un inconditionnel du feu de bois, je me prête volontiers à ces enchères en me disant qu’il me reste quand même à avoir un entretien avec Timor. Il doit bien être au courant de quelque chose mais Sazak n’a pas du l’inquiéter le moins du monde. Je ne dis pas que Timor est naïf mais en tous cas il ne voit pas le mal. Il est clair qu’une Sazak extraterrestre aurait du mal à s’entendre avec un grincheux hypocondriaque. Mais un Timor sans mauvaises idées et un peu planant peut coller. Cependant je me pose une question : est ce que je dois voir Timor seul ou avec Sazak. Je ne sais pas. Les deux hypothèses ont chacune leur mérite et c’est un peu le hasard qui va décider. En tous cas pas ce soir car tout le monde va se coucher.

    ***

    Lever de rideau en douceur. On se retrouve pour le café, eux en pleine forme, et moi un peu zombie, les yeux encore vague de tout ce que j’ai ruminé pendant la nuit. A vrai dire ce n’est pas la nuit mais uniquement le matin que mon esprit s’agite pendant les minutes de somnolence successive avant le réveil. Et c’est à ce moment là que mes soucis ou problèmes de la veille trouvent leurs solutions. Ma nuit fonctionne comme un tunnel dans lequel j’introduis le soir les problèmes à résoudre, aussi bien techniques que relationnels et le matin j’ai la solution ou tout au moins une progression de la situation. C’est étrange et j’en suis le premier surpris puisque personne ne m’a encore fait part de la même chose. J’ai le sentiment que ce sommeil éveillé du matin est fait d’un nombre incalculable de répétition de séquences de phrases identiques de quelques mots, comme si quelque chose tapait contre ma pensée en voulant sortir. Il me semble que j’essaie de briser ce lancinant leitmotive mais il revient toujours et d’un seul coup devient une idée claire du genre « il faut le démonter pour le redresser » dans le cas d’un problème mécanique ou « ne rien faire avant d’avoir eu Françoise »pour un souci relationnel.

    Depuis longtemps je me demande comment cela fonctionne et je n’ai que quelques petits fragments de quelques bribes, ce qui en fait pas beaucoup. Quand même j’essaie de m’expliciter au maximum le problème posé pour que toutes les données, composantes, contradictions et toutes les facettes soient bien présentes dans ma tête. Ce décorticage est un travail de jour et assez conscient. D’autre part je pratique le plus possible l’enregistrement continuel de ce que j’ai vécu avec les résultats des actions ou inactions passées. Bien sûr, il n’est pas question de se souvenir de tout, d’ailleurs il y a beaucoup de choses que j’oublie et comme je l’ai dis la mémoire est par essence volatile. Mais les sensations psychologiques provoquées par les événements sont retenues plus facilement car elles consistent en impressions vécues dans tout le corps, pas seulement le cerveau, et non en mots ou nombres qui ont du mal à ne pas vaciller dans le souvenir.

    Michel Costadau

  • Romani 52

    Romani 52

    -Que vous dire, moi je suis dans un cas général que connaissent beaucoup de femmes mais lui est vraiment un cas particulier,

    -J’en suis maintenant convaincu et c’est pour cela que j’ai souhaité cette discussion avec vous. Il semble bien difficile de le maitriser, c’est-à-dire de l’empêcher d’agir à sa guise et de vous mettre dans une crainte permanente. Je pencherais plutôt pour que vous cherchiez surtout à vous protéger. Y compris en agissant sur vous-mêmes. Car une partie de son pouvoir tient à ce que vous ressentez et qu’il connait vos faiblesses. J’en ai parlé avec Bulan et nous allons nous prévenir les uns les autres de toutes ses initiatives,

    -D’accord, mais vous ne savez pas quand ça commence,

    -Ca commence tout de suite. Pour le moment je vais rentrer à la maison car il faut que je voie Timor. Bulan s’occupe de fonctionner avec vous et ses sœurs et moi avec Timor. Tous les moyens de communication sont bons entre nous.

    Je dis au revoir à tout le monde et je rentre à la maison me demandant si Timor et Sazak sont toujours là. Je ne trouve ni l’un ni l’autre. Je mets donc en route un seul repas, pour moi, et me prépare l’apéritif que je vais prendre dans le jardin. En buvant à toute petite gorgée mon scotch, je fais le point sur ce que j’ai appris cet après-midi. Ils sont quatre et ont finalement quatre positions différentes. La plus claire est Taqui qui ne veut pas entendre parler de son père et refuse les circonstances atténuantes à sa mère, ensuite vient Bulan qui bloque avec le père et résiste, mais agit plutôt en rempart en essayant de comprendre sa mère. Puis l’on a Vienna tout en compromis avec une bonne analyse mais pas mal de faux fuyant. Il faut dire que c’est elle qui a supporté tout le poids de la relation de couple en continuant de protéger, même si ce n’est pas le bon mot, ses enfants. Et assez loin de tout ça se trouve Sazak que rien n’atteint tout au moins en apparence. Quant à moi je ne comprends pas très bien pourquoi je suis mêlé à cette salade. En plus Timor lui aussi est indirectement dans le coup via Sazak. Bon, au moment où je passe à table voila mes deux artistes qui se pointent les bras chargés. Vite je mets deux couverts de plus, pendant qu’ils me disent qu’ils ont pris une grande pizza, une bouteille de Bandol et un camembert. Je leur sers quand même un apéro pour finir le mien avec eux. Sazak reste au blanc et Timor au scotch qui, il faut le dire, te remplit la bouche et remonte sur les cotés même s’il est un peu fort en degrés.

    En fait ils ont été au cinéma voir un western pas trop classique, Johnny Guitar, où le duel final est entre femmes, où le héro n’a pas de pistolets sauf à la dernière scène et où la petite femme têtue qui meurt a tout le long du film le même visage de haine bien trempée figée dans les traits. Ca me rappelle le temps où l’on pouvait aller au cinéma sans du tout savoir ce que l’on allait voir. C’était le Cinéac sous la gare St Lazare. On pouvait arriver n’importe quand puisque le spectacle était en continu avec les actualités, la pub, un Charlot, un Laurel et Hardy le tout durant une heure. On pouvait rester ½ heure ou 2 heures, comme on le voulait. J’étais bien jeune quand j’y allais puisque mes parents n’habitaient pas loin. Sa raison d’être officielle était l’occupation des personnes qui attendaient leur train pour Rouen ou Caen et ce n’était pas cher, mais je me rendais bien compte que c’était, aussi, un lieu de rencontre, car il n’y a pas que le cinéma pour passer une heure avant le départ de son train. On se mettait où on voulait, même si l’ouvreuse avec sa pile vous guidait un peu car c’était tout le temps plein. La théâtralité des actualités était sidérante puisqu’il s’agissait d’un commentaire off sur des images le plus souvent internationales, mais avec toujours la même voix. J’y voyais la fête d’octobre munichoise ou le tour de France cycliste, peut être toujours le même mais avec un suspense hallucinant car le montage et les commentaires associés n’avaient que ce but : créer l’évènement.

    Michel Costadau