Mois : juin 2022

  • Romani 59

    Romani 59

    Cette notion de force supérieure est intrinsèque à la pensée et non à l’être. Si la fourmi se mettait à inventer une force immanente capable de lui nuire, elle aurait fait un grand pas vers la création de croyance dans sa société. Mais elle n’invente rien, elle est un être qui ne sait pas. Par contre l’espace d’une seconde j’ai, justement, été celui qui sait, qui a la puissance totale et cela aussi a du donner des idées à beaucoup et a conforter certains dans leur envie de nuire.

    Bien sûr dans la réalité je suis la fourmi et non le regard vide ou menaçant de l’univers. Pourtant c’est moi qui ait créé ce concept d’imprédictibilité et même d’impensabilité. La fourmi ne peut pas penser qu’elle est sous le coup d’une possible destruction.

    Le parallèle avec la peur que fait régner sur nous le père de Bulan est évident et est loin de me rassurer tant le sentiment de fourmi illustre clairement notre impuissance. Mais nous sommes prévenus, plus ou moins organisés et déterminés à résister ce qui est sûrement le plus important.

    Maintenant il me faut commencer mes livraisons.

    La première est dans Paris intra-muros où le métro est le moyen de transport idéal. Je me change, prend mon colis et ouvre l’enveloppe des consignes.  Je dois les apprendre par cœur et détruire la feuille avant de partir. Ce coup-là c’est un peu compliqué et il me faut un bon moment pour tout mémoriser.

    Quand je suis prêt je prends le métro, non sans jeter un double coup d’œil pour voir s’il y a une particularité dans la rue et sur mon parcours. Rien à signaler. Je descends à Madeleine. Je cherche mon adresse qui est un rez de chaussé dans un immeuble un peu en retrait derrière une rangée d’arbre et un espace vert avec un portillon. Immeuble de standing, les habitants doivent être CSP++, ce qui n’est pas le plus agréable à fréquenter. Je trouve le portillon fermé avec un bouton pour l’ouvrir. Il s’ouvre. A la porte je sonne, sans rien entendre mais j’ai l’impression que ce n’est pas la peine de sonner à nouveau, car il y a du feutré dans l’air. Une femme, peut être de ménage, car elle a un tablier vient ouvrir et me demande ce que je veux.

    -J’ai un colis à remettre à Mr Yvan Dorica,

    -Oui, je suis Emma, c’est bien ici, je peux le lui donner,

    -Il s’agit d’une remise en main propre et je dois m’assurer que c’est la bonne personne,

    -Monsieur a du mal à se déplacer, ce serait plu simple pour vous de me le laisser je crois,

    -Ce n’est pas possible, je dois lui poser quelques questions directement,

    -Bien je vais aller lui demander, ça prendre plus que 5 minutes,

    -Ce n’est pas un problème, je vous attends.

    En fait j’attends presque un quart d’heure quand je vois arriver un homme en fauteuil roulant.

    -Bonjour monsieur, lui dis-je. Mais il ne me répond pas.

    -Est ce que vous pouvez parler ?

    -Non il ne parle que le langage des signes, me dit Emma. Je peux faire l’interprète si vous le souhaitez,

    -Non ça ne peut pas fonctionner comme ça, il me faut un contact direct avec mon client, autrement je ne peux pas donner le colis.

    Je vois qu’elle traduit ma réponse et reçoit beaucoup de signes que je ne décode pas évidemment.

    Mais soudain l’invalide se lève attrape une béquille non pas pour s’appuyer mais pour s’en servir de massue contre moi. J’esquive le premier balayage et le voila qui se met à crier :

    -Vous en faites bien des manières pour me donner mon colis. Mais j’en ai besoin moi. Vous ne vous rendez pas compte. Je ne passe pas de commande pour m’entendre raconter des histoires à dormir debout. C’est lamentable. Donnez-moi le paquet immédiatement.

    Au bout de trois ou quatre moulinet je sens qu’il se fatiguer et jette un œil sur son fauteuil et sur Emma qui n’avais pas bougé d’un millimètre. Cette fois elle lui approche le fauteuil dans lequel il se jette tout en gardant la béquille à la  main. Le souffle un peu court je dois quand même lui confirmer ma position :

    -Désolé, Monsieur, mais je ne peux transiger aux protocoles que vous avez défini et approuvé. Je vais donc vous quitter sans vous remettre ma livraison.

    -Minable, vous êtes tous des minables. Aucun respect, vous ne valez rien, dit il en propulsant son fauteuil vers moi.

    Michel Costadau

  • Romani 58

    Romani 58

    Dans ces cas-là on pense volontiers à des animaux, les fameux loirs étant quasi impossible à localiser. Le temps passant, il me semblait que le bruit, qui ne s’entendait qu’à l’intérieur, provenait de la charpente. Non pas comme les claquements secs des jointures de poutres et chevrons, mais plutôt comme un froissement. Et un jour que je déjeunais avec un de mes frères, le craquement se produisit un peu au-dessus de nos têtes. Et recommença. Nous nous mîmes alors à enlever le lambris qui tenait lieu de plafond, pour voir une poutre présentant déjà dans son milieu un petit angle pas tout à fait normal. Le bruit provenait de cette poutre en peuplier en train de se fendre au milieu. Nous avons immédiatement mis un pied droit pour soutenir la toiture et plus tard nous l’avons remplacée.

    Pour ma palissade, je suis clairement dans la deuxième situation, celle où je ne sais pas ce que je cherche. Je vais donc utiliser la deuxième méthode qui procède par élimination. Je dois d’abord me fixer un but de recherche. Soit le message éventuel inscrit dans les planches, soit l’instigateur des dégâts. Je choisis, sans hésiter, la seconde option car je ne suis  pas sûr qu’il y ait un message, alors que je suis certain qu’il y a quelqu’un à l’œuvre derrière tout ça.

    Je commence donc à procéder à l’élimination des candidats aux détériorations. C’est facile pour Vienna et sa famille, Timor et ses copains, ainsi que pour le peu de relations que j’ai. J’ai un doute sur le public de mes livraisons, que je lève rapidement, car en théorie ils n’ont aucun lien, à part visuel, avec moi. De même mon donneur d’ordre, et celui qui me livre n’ont rien à voir avec ma maison ou ma palissade, même si mon approvisionneur connaît évidemment mon adresse. De fil en aiguille, comme je m’en doutais un peu dès le début, j’en arrive à converger sur l’ex de Vienna. Une chose est sûre, il ne me veut pas du bien. La raison m’échappe encore un peu mais il n’y a aucun doute là-dessus. C’est le candidat idéal en particulier parce que je n’en trouve pas d’autres.

    Cette constatation ne me fait pas progresser d’un poil, puisque cet individu est quelque part dans la nature sans qu’il me soit possible de le joindre. Alors que lui le peut et a même annoncé qu’il allait le faire. Par contre cela valide un peu plus notre stratégie d’alerte partagée.

    Nous voila donc obligés d’attendre et, en attendant, j’ai deux livraisons à faire cet aprèm.

    Je vais donc d’abord déjeuner. Assez classiquement. Pendant que je somnole en finissant mon vin et mon fromage, je vois une fourmi dans mon assiette. Une petite fourmi. Elle est juste au-dessous de mes yeux et je vois qu’elle se tortille et s’arrête. Je ne sais pas pourquoi. Je me demande si elle a subi un choc, avec mes couverts par exemple, pendants que je mangeais. Difficile à dire. Soudain elle repart d’un pas alerte et je comprends qu’en fait elle aussi mangeait, enfin je suppose. Dans la même assiette que moi. C’est rare de voir manger des fourmis. Elles sont tout le temps en train de trimballer des charges énormes pour les amener à la fourmilière, c’est tout du moins l’idée que l’on a. L’an dernier, j’ai vu une fourmi moyenne tirer un petit lézard. Elle l’avait attrapé par la gueule et le déplaçait par tractions d’un demi-centimètre à chaque fois. Le lézard était plus ou moins mort car je l’ai vu se mettre à gigoter une fois avant de s’immobiliser complètement.

    En observant mon assiette avec sa fourmi, j’ai vu soudain surgir une image avec l’assiette ronde représentant la terre et mon regard sur la Terre venant de l’Univers. Ce regard contenait une menace dont la fourmi ne se rendait pas compte. A l’instant j’aurais pu l’écraser ou la chasser d’une pichenette. Cette dichotomie entre une possible volonté d’un côté et une totale ignorance de l’autre m’a troublé et a retenu mon geste. Le ciel ne lui est pas tombé sur la tête, enfin pour le moment. Mais une pulsion de précarité m’a envahi, comme si moi aussi je pouvais être sous le coup d’une menace complètement invisible et même inimaginable. Je me demande si cette illumination, qui a certainement été partagée par d’autres avant moi, n’est pas à l’origine de l’invention des dieux et de toutes les croyances religieuses.

    Michel Costadau

  • Romani 57

    Romani 57

    -Bon ok je vois le plan.

    Nous nous mettons à table sous les meilleurs auspices et chacun y va de son bavardage. Il est question de taille de grains de plâtre, de durée de séchage et de colmatage de fissures avec des produits exotiques possédant les plus grands mérites. Je comprends de quoi ils parlent mais je ne m’en mêle pas car je ne suis pas à la même hauteur qu’eux. Malgré un ou deux essais je n’arrive pas à mettre la conversation sur la famille de Vienna et nous allons nous coucher calmement.

    ***

    Quand je me lève, je constate qu’ils sont déjà partis pour leur journée de maçon plâtrier, au noir sûrement, mais pour la bonne cause, puisqu’il s’agit de la famille.

    Je fais moi aussi un peu de rangement dans la maison avant de sortir mettre un peu d’ordre dans le jardin. Je coupe quelques herbes folles le long du mur de la cuisine, je range les chaises et les tables contre le mur et je me retourne vers la palissade. J’en reste saisi à tomber sur place. Presque toutes les planches ont été modifiées en hauteur et peut-être en largeur. Ca fait comme les créneaux d’un château fort mais complètement irréguliers. A croire qu’un rat gigantesque est venu grignoter mes dosses de bois dur pour laisser un message à sa copine qui, d’ailleurs, ne savait peut-être pas lire. Sans m’en rendre compte je me suis retrouvé assis par terre à essayer de déchiffrer ce message incongru. J’essayais de remplir les découpages vides créés par des lettre ou des signes. Exercice difficile et non couronné de succès,  principalement par ce que je n’étais pas sûr qu’il y ait le moindre sens à trouver, ce qui coupait totalement ma concentration. Et puis je me suis demandé quand cela avait pu être fait. Je ne suis pas sorti dans le jardin depuis quelques jours mais je n’ai pas non plus entendu le moindre bruit. Et pourtant il n’a pas fallu cinq minutes pour faire cela. Dans la journée, j’étais quand même plus ou moins là et la nuit le bruit d’une tronçonneuse ou même d’une scie ne passe pas inaperçu.

    La première fois que des planches avaient été sciées, j’avais cru à un effet du hasard. Disons plutôt que faute de raison évidente j’avais laissé tomber la recherche d’une cause en me disant qu’elle était sans doute fortuite. Ce coup-là je ne peux plus m’en remettre à la fatalité, il y a quelque chose que je dois trouver. Comment ? Bonne question. Il y a deux manières de chercher selon que l’on sait ou pas ce que l’on cherche.

    Si, par exemple, vous cherchez quelqu’un que vous connaissez dans une photo de groupe, la méthode est de scruter chaque visage jusqu’à ce que vous trouviez celui que vous connaissez. Evidemment le groupe peut être important : sur la photo du lancement de l’A380 il y avait plusieurs milliers de personnes. Pour retrouver quelqu’un la dedans c’est pas facile. Mais, néanmoins, il y a une méthode, c’est la comparaison, et elle mène au résultat.

    Le cas où vous ne savez pas ce que vous cherchez est plus embêtant. Par exemple l’origine d’un bruit, dans une maison ou pire dans une voiture. Il est évident que lorsque la voiture n’avance pas, il n’y a  aucun bruit à part celui du moteur thermique ou électrique. Par contre, dès que l’on roule, le bruit du moteur devient prépondérant rendant difficile le diagnostic d’un cardan avant gauche. La localisation du bruit est elle-même difficile alors son origine encore plus. Dans ce cas-là, la méthode est de procéder par élimination. Cela peut prendre beaucoup de temps parce qu’il faut que le bruit se reproduise et dans une maison ça peut être tout à fait intermittent.

    Je me souviens, il y a vingt ans, d’un bruit comme un frottement que j’avais commencé à entendre dans la maison où j’habitais alors. Déjà il m’avait fallu plusieurs semaines pour comprendre qu’il y avait un bruit à des fréquences variables allant de plusieurs heures à quelques minutes. Une fois la notion « il y a dans la maison un bruit dont je ne connais pas la provenance » bien installée, la localisation dans le séjour, mansardé c’est-à-dire directement sous la toiture, a été assez facile en quelques jours par élimination des autres pièces une par une. Mais ce qui provoquait ce bruit restait un mystère.

    Michel Costadau