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  • Romani 47

    Romani 47

    -Et justement elle commence une aventure personnelle avec Timor. Mais moi je la trouve très mûre et il me semble qu’elle le rassure et lui il en a besoin. Mais tu me dis que cette maturité est superficielle ?

    -Non, ce n’est pas tout à fait ça. En fait elle s’accompagne d’un certain détachement qui peut donner l’impression de ne pas vouloir être touchée. Comme si fermer les yeux sur une partie de la réalité, la supprimait. C’est cela qui parait donner un sentiment de faiblesse, mais dessous la coque est solide,

    -Je vois, mais tu ne m’as pas parlé de ses relations avec votre père,

    -Aïe, ça fait partie du problème. On pourrait dire que Sazak n’a pas pris parti. Sa sœur s’est rebellée contre les deux parents sans distinctions et sans ambiguïtés. Sazak a été plus mesurée. Elle a accompagné sa mère dans son conflit, sans la critiquer, mais en approuvant mollement ses griefs contre son mari. Ca ne ressemble pas à une simple mesure de défense et de protection contre l’extérieur puisqu’elle reste d’une disponibilité surprenante autant avec moi qu’avec sa sœur et sa mère. C’est vraiment une caractéristique de Sazak d’être un peu au-dessus du monde qui l’entoure. Pas en dominante, c’est vraiment pas son genre, plutôt en inaccessible, oui ça existe. C’est toujours surprenant de trouver des gens qui peuvent dissocier leur vie et leurs sentiments. Enfin pas complètement, mais en tous cas leurs sentiments apparaissent peu, restent brouillés et semblent ne pas interagir avec le quotidien,

    -En fait elle ne veut pas être concernée, c’est ça ?

    -Oui le résultat c’est ça. L’origine de ce comportement est plus difficile à cerner. Ce n’est pas un manque de sensibilité et d’affect, car elle réagit au quart de tour devant une injustice ou une violence, mais ça ne ressortit pas non plus de la colère, de la jalousie ou de la vengeance, c’est comme un devoir qu’elle fait consciencieusement. D’ailleurs sa force vient de là : faire les choses parce qu’il faut les faire et non pas parce que l’on y croit,

    -Bon sang de bois, surprise surprise, c’est une notion que je pratique tout le temps : ne pas croire. Les croyances sont dévastatrices. Moi je ne crois pas que le jour va se lever demain matin, je sais qu’il va se lever, ça fait une grosse différence. Aujourd’hui nous avons accumulé suffisamment de savoir pour ne plus donner prise à la terreur de l’inconnu dans laquelle nos ancêtres ont pu vivre. La création et l’entretien de croyances font partie de la panoplie des gouvernants. De nos jours il y a même des confusions volontairement entretenues, par exemple sur la crise climatique, pour décrédibiliser les apports des études scientifiques. Même le mot scientifique est sujet à caution à cause de la force de l’argent pour dévier les résultats,

    -Oui je crois que ma soeur est là-dedans. Tu comprends pourquoi elle rassure ton copain, elle est presque insubmersible et ça rassure facilement son entourage. Il reste le problème de la confrontation avec du gros temps. Dans ce cas elle ne pourra pas totalement se distancier, il lui faudra prendre position et mettre les mains dans le cambouis. Et pour en revenir à ce que tu me disais, dans un couple il peut y avoir quelques tempêtes. Comment elle va régir c’est pour moi la bouteille à l’encre. Mais dis-moi, ton copain quand même c’est pas un mollasson, je veux dire il a du caractère même s’il est enclin à douter de ce qu’il fait, ce qui pourrait être tout à son honneur. Parce qu’il faudra qu’il soit à la hauteur des réactions de Sazak, en cas.

    -Oui il existe pas mal, il y a seulement qu’il ne sait pas trop ce qu’il veut. Par exemple avec Sazak il doit être en train de se dire : où est-ce que je vais, que pense- t-elle vraiment de moi, elle est trop bien pour moi. Et c’est pareil pour le boulot : beaucoup de questionnements sur l’intérêt, la compatibilité avec ses idées, les perspectives, ce qui ne l’empêche pas de bien faire son travail, mais lui met des interrogations récurrentes à fleur de peau. Alors en cas de coup de mer comme tu dis, je suis presque certain qu’il réagira, ni bien ni mal, non, mais avec une réaction personnelle et Sazak ne sera pas déçue,

    Michel Costadau

  • Romani 46

    Romani 46

    Bien sûr il ne s’agit pas de ne penser qu’à soi. C’est de l’égoïsme, complètement improductif car il vous coupe de tous les autres qui sont chacun une partie de nous même, une parcelle de notre humanité et dont nous avons besoin  pour exister. Mais c’est le mal du siècle. L’individu, en tous cas quelque uns, est en train de vouloir s’affranchir de l’humanité, de l’espèce, du groupe pour inventer des prototypes de la réussite immanente. L’invention du « self made man » qui était peut-être à l’origine la désignation de quelqu’un qui ne devait pas tout à sa famille et à ses ancêtres est devenue une rupture avec l’ascendance, comme si rien ne devait plus être accordé ne serait-ce qu’à ses propres parents. Et pour autant, la tendance à la préservation du patrimoine financier familial est une des clés de voute de nos sociétés dite développées. Ça a d’ailleurs été le cas dans presque toute l’histoire, mais avec la valeur famille au centre du dispositif. Dans ce contexte, les conflits et les alliances étaient entre des groupes et des lignées. Ils n’étaient pas uniquement liés à un seul individu.

    Penser à soi c’est avant tout se protéger, physiquement d’abord, non pas pour vivre vieux, ça ne se décide pas, mais pour être disponible pour les autres. Ce n’est pas en mauvaise santé que l’on apporte la moindre aide aux siens, au contraire, on crée du souci et de la perte de temps. Et mentalement ensuite, ce qui est un peu plus difficile, car il faut apprendre à penser par soi-même. Pour cela il faut un subtil équilibre entre sociabilisation et monachisme. Plus clairement il convient d’être assez intégré dans la société pour en percevoir les ferments, l’apport des autres  et les évolutions en cours et en même temps en être assez indépendant pour laisser se combiner dans sa tête les idées que procure sa propre réflexion avec celles influencées par l’extérieur. De ce mélange naît la possibilité de se forger sa propre opinion.

    Quand je dis votre opinion personnelle, ce n’est pas du tout votre avis, comme dans un sondage. Des avis tout le monde en a et sur tout : François dépense son argent pour rien, Adèle a grossi, l’Antarctique est moins froid qu’avant, la corruption gagne en RDC. Non, ces avis-là ne sont que le reflet de ce que vous distillent les médias à longueur et largeur de journées. C’est d’ailleurs une des premières mesures de protection à prendre que de couper tous liens avec les télés qui ont comme seul but de dire aux spectateurs ce qu’il faut qu’ils pensent. Car, contrairement à ce que croient une majorité de gens, l’info n’existe pas. Je veux dire l’info brute, directe, vraie c’est un leurre, car une info ce n’est pas du tout une photo, c’est la toute petite partie de l’image détourée de tout ce qui l’entoure, c’est comme si vous voyez un éclair, ou entendez un coup de tonnerre. L’éclair est si lumineux qu’il efface tout ce qui l’entoure et le tonnerre est si bruyant que l’on n’entend que lui. Mais un éclair n’est pas une info, pas plus qu’un roulement de tonnerre. C’est du bruit ou de la lumière, il n’y a aucune information là-dedans. Pour reprendre l’exemple cité plus haut, Adèle a grossi est peut-être une info, mais pas une information. Il se peut qu’elle ait grossi sans raisons, auquel cas l’info ne veut strictement rien dire. Si maintenant, il s’agit d’une grossesse, d’une dépression, d’un régime ou d’un traitement médical, on aimerait bien le savoir.

    -C’est exactement la posture de Taqui, elle ne croit pas ce qu’on lui dit, elle cherche ce qu’il y a dessous. Tu l’as remarqué, Sazak est presque à l’opposé. Cependant, elle non plus ne croit pas ce qui est dit mais elle ne va pas plus loin, un peu comme si elle s’en fichait, tout au moins tant que ça ne la concerne pas personnellement. A mon idée, elle s’en fiche parce qu’elle est portée par une onde de force qui lui fait ignorer, voire mépriser les contingences extérieures. Peut-être cette onde est-elle à double tranchant, bouclier pour les atteintes façonnées par la société, mais maigre parapluie troué pour les flèches familiales et personnelles.

    Michel Costadau

  • Romani 45

    Romani 45

    Il me semblait qu’elle était beaucoup plus bienveillante avec mes soeurs qu’avec moi. Ce qui est probablement faux puisque étant l’ainé elle me tirait vers le haut, alors que ceux d’après ont un air de déjà vu. C’est le souci des familles nombreuses avec un couple unique. A part le premier et le dernier, tous les autres ont du mal à trouver leur place. A tel point qu’une voisine s’appellait Sixième, c’était son prénom et sa place dans la fratrie. J’ai dit que pour les aînés c’était plus facile, oui, mais à condition de prendre des risques.

    J’ai toujours eu cette contradiction, Faire un truc sachant que c’est pas terrible et le faire quand même. Comme une espèce de provocation pour me prouver que j’en suis capable et en même temps une envie de me faire taper dessus. Mais en fait ce n’est ni masochiste ni schizophrène parce que dans pas mal d’occasions j’ai bien fait d’entreprendre plutôt que rester à attendre. Car il faut oser prendre l’initiative, la tendance générale est d’attendre en disant que ce n’est pas le moment, que l’on verra plus tard, ce qui engendre des situations assez inextricables. Mais, bien sûr, mon activisme ne marche pas à chaque fois.

    Du coup maintenant avant de prendre une initiative j’essaie de me poser la question : est-ce que c’est ce qui convient, est ce n’est pas une grosse bêtise ou le genre de truc qu’il ne faut pas faire. Mais ça ne suffit pas parce qu’il y a, sous-jacente, l’impulsion pernicieuse de ne pas rester sans rien faire. C’est vraiment difficile à supporter, l’immobilisme. Je suis alors assez tenté de faire quelque chose qui est souvent n’importe quoi, voire contre-productif.

    -Tu sais je partage moi aussi ton ressenti. J’ai eu et même encore ces doutes permanents. J’ai même créé un adage pour ces situations : « plus on est pressé moins il faut faire vite », oui dans l’urgence il faut aller sûrement ce qui est le contraire de rapidement. C’est paradoxal et pourtant facile à comprendre. Si vous avez un rendez-vous pour lequel vous n’êtes pas en avance, voire en retard, vous pouvez accélérer à fond au risque d’avoir un accrochage qui là vous mettrait carrément hors-délais. Il vaut donc mieux conduire prudemment et sûrement, quitte à perdre deux minutes pour prévenir que vous aurez un peu de retard. Clairement un évènement, anodin dans des conditions normales, peut prendre d’énormes proportions dans des situations d’urgence, genre, la nuit, faire tomber la clé, au moment d’ouvrir le local dans lequel il y a l’extincteur. Et c’est vrai aussi pour des évènements sans immédiateté, genre conflits industriels, familiaux ou guerriers. C’est celui qui craque le premier en précipitant les choses qui encourt le plus de dégâts.

    -Nous c’est clairement une guerre familiale. Ce que tu dis me rassure un peu, mais je reviens à mes bribes de souvenirs. Tout ça pour dire que c’est après qu’il soit parti que la tension est montée d’un cran, car en fait il ne s’est pas tellement éloigné, il est resté autour de nous comme une ombre, un pointillé de traces qui nous empêchait d’être tranquille. Je ne te l’ai peut être pas dit mais c’est cette pression qui a rendu maman malade. Bien sûr elle en a toujours caché l’origine, prétextant des difficultés de plus en plus grandes à marcher. Et Taqui avait raison de se douter qu’il fallait voir un spécialiste. Comme tu le sais Taqui est très fine, elle sent les situations, un peu comme toi. Mais maman ne tient pas tellement compte des avis de sa fille, à cause probablement d’un certain égoïsme qu’elle manifeste en pensant beaucoup à elle.

    -A vrai dire tout le monde devrait faire ça : penser d’abord à soi, tout au long de sa vie. Clairement il n’y a rien de plus honteux que de donner sa vie pour ceux que l’on aime. C’est une maxime débile du champ politico-religieux comme dirait Pierre Bourdieu. C’est simple, quand vous perdez la vie vous perdez du même coup tout moyen de faire quoi que ce soit à qui que ce soit. En plus rien ne prouve que celui pour qui vous donnez votre vie en soit content ou au moins l’apprécie. Fondamentalement votre vie ne vous appartient pas, vous ne l’avez pas créée ni achetée, non on vous l’a donnée. C’est un cadeau et vouloir s’en défaire c’est bafouer ceux qui vous l’ont fait. S’il fallait un propriétaire de votre vie ce serait d’abord ceux qui vous ont donné la vie. Vous n’êtes qu’un usufruitier de votre existence, avec pour seule mission de faire le même cadeau à d’autres.

    Michel Costadau

  • Romani 44

    Romani 44

    En fait de couple celui de Vienna n’a jamais dû marcher. Je ne sais pas ce que Bulan pourra me dire là-dessus mais maintenant il faut en parler. Enfin demain parce que pour le moment je vais me faire un petit frichti et aller dormir.

    ***

    Je me lève sans savoir si Timor est rentré. D’ailleurs rien ne bouge. Je prends mon café et prépare le nécessaire pour mes livraisons. Je quitte la maison en respectant mon timing, c’est déjà ça. Je descends à Saint-Cyr et me dirige au gps vers la rue des champignons. Devant le 57 je m’arrête car je vois un chien dans la courette et je n’aime jamais cela. Je sonne et une dame vient m’ouvrir. Je lui dis que j’ai un colis pour Mme Dorian. Elle me répond que c’est elle et je lui précise que je dois m’assurer de l’identité du destinataire par quelques questions :

    -Vous êtes née le jour du décès d’uen icône du cinéma et français,

    -Drôle de question. Ah oui je suis née le jour de la mort de Bourvil,

    -Votre prénom commence par la même lettre que son vrai nom, c’est-à-dire R,

    -De plus en plus original votre truc, Oui mon prénom commence par R, c’est Reine,

    -Cette maison est à vous, mais vous n’en êtes pas propriétaire, pourquoi ?

    -Dites donc vous en savez des choses,

    -C’est plutôt vous qui les savez justement,

    -Je suis obligé de répondre à tout ça ?

    -Oui si vous voulez recevoir le colis,

    -Bon alors c’est parce que la maison est construite sur le terrain de mon mari, elle est considérée comme un bien meuble m’appartenant,

    Bien, tenez c’est pour vous, dis-je en sortant un joli carton de mon sac.

    L’autre livraison se passe moins bien car je ne trouve pas l’adresse que je cherche. Comme d’habitude je pratique un subtil compromis entre me renseigner pour savoir où est l’erreur et ne pas me faire remarquer. Le compromis m’amène à arrêter.

    Je rentre à la maison, pile-poil pour déjeuner avec Timor et Sazak qui ont préparé le repas. C’est gentil de leur part et nous passons un bon moment terminé dans la douce quiétude du café journal, enfin pour moi, car Timor et Sazak se retirent dans leur chambre.

    Ca va être le temps d’aller voir Bulan qui doit être en train de répéter ou composer. A mon avis 16h30 sera une bonne heure, il aura peut être envie d’une pause. Et moi d’éclaircissements. A16h15 je quitte la maison assez lentement et j’arrive chez Bulan un peu après la demie. C’est lui qui m’ouvre, un tout petit peu étonné que ce ne soit pas Sazak. Je lui dis que je voudrais discuter cinq minutes. Nous allons dans le salon où il me propose un thé et je dis d’accord, pas trop infusé alors. Allez je me lance :

    -Tu sais le messager est passé me voir,

    -Ah bon et qu’est ce qu’il a dit ?

    -Qu’il revient la semaine prochaine. Tu n’es pas au courant ?

    -Non, pas du tout, je ne pensais pas qu’il reviendrait si tôt,

    -Moi non plus, mais là il faut que tu m’en dises un peu plus sur lui et ta mère si je peux encore vous aider,

    -Oui je comprends, c’est délicat parce que nous-mêmes nous ne connaissons pas bien le début, on était trop petits,

    -Et après il était parti c’est ça ?,

    -C’est ça, et entre les deux il y a eu une période bien courte,

    -Peut-être quelques photos de cette période ?

    -Des photos nous n’en avons pas, c’est-à-dire plus, maman a bazardé toutes celles où il était, y compris dans les albums,

    -Quels souvenirs as-tu alors ?

    – Quelques images fugaces de rire avec mes sœurs et quelques moments pénibles. Oui une fois au bord de la mer ou de l’océan maman ne parlait pas mais elle regardait d’autres personnes sur la plage. Je ne sais pas qui, mais son regard était fixe et dur et me faisait peur. J’avais peur que ce soit de ma faute, que quelque chose soit de ma faute. Enfant j’avais toujours le sentiment que les autres et surtout ma mère ne regardaient que moi, comme si j’étais sur le point de faire une bêtise. Il faut dire que j’en faisais beaucoup. Enfin je ne sais pas la quantité, mais j’avais toujours l’impression que j’en avais fait une et que tout le monde le savait.

    Michel Costadau

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  • Romani 43

    Romani 43

    Je n’ai pas le temps de passer chez Bulan ce soir et demain matin je fais des livraisons. J’irai demain après-midi. Avec Bulan je n’ai pas de soucis, il est franc et entier car il a du mal à dissimuler ses émotions. Avec sa mère c’est plus délicat. J’ai facilement perçu qu’elle était complexe, avec un esprit assez affûté mais aussi qu’elle pouvait travestir ses attitudes pour que rien ne transparaisse de ses sentiments. Et des sentiments elle en a, vu la manière assez pertinente dont elle porte son regard sur la société et ceux qui y vivent. Cependant, si j’ai bien compris, il y a quand même une personne à qui elle en veut, c’est le père de Bulan, son ex- mari.

    On dit toujours que, dans les couples qui ne marchent pas, la cause est moitié-moitié parce qu’il est très rare que l’un des eux soit tellement dévarié que la vie avec lui devienne, ainsi, impossible. Certes, selon l’âge, les ressorts de la mésentente sont bien différents.

    Mais le point de départ est que les personnes « sont », c’est-à-dire qu’elles ont un contour fait de plein d’évènements passés, surtout les jeunes, car les vieux oublient facilement, et d’envies plus ou moins avouées. Du coup il y a deux contours qui se côtoient, se mélangent, s’affrontent pour vivre ensemble. Et il n’est pas du tout évident que ça marche.

    Mais quelles recettes donner pout cela. Certes l’attirance fait beaucoup dans l’acceptation/découverte de l’autre, au moins pendant un temps.  Mais il n’est jamais bon de se contraindre trop longtemps. C’est ça le hic, car alors émerge un sentiment de frustration et de fausse route qui peut vite prendre des proportions hallucinantes conduisant à la séparation.

    Alors comment faire pour que ça dure. La première découverte du parcours c’est d’intégrer qu’il n’est pas nécessaire de s’entendre pour faire un couple. Comme l’a dit Vrina le ressort du couple c’est l’attirance et le partage. Tout le monde est d’accord avec cette notion d’attirance mais tout le monde croit aussi que c’est une raison suffisante pour s’entendre. Eh bien non il n’y a pas de lien logique.

    Je peux vous donner un exemple c’est le salariat. Ceux qui croient que du moment que l’on a un travail salarié on aime ce que l’on fait, passent sous silence tout les ennuis que chacun raconte sur son travail et la manière dont il est exploité. Et pourtant ça marche, et il y a même de plus en plus de salariés dans le monde. Pourquoi ? Oh c’est simple c’est parce qu’il y a une variable d’ajustement qui s’appelle le salaire. Le salaire n’est en aucun cas la juste rémunération du travail fourni. Non, c’est l’équilibre entre les désagréments de ce que l’on fait et le plaisir de percevoir de l’argent. Si les emplois féminins sont, aujourd’hui encore, moins bien payés, c’est que la variable féminine est quelques points en dessous de la masculine.

    Clairement ceux qui sont tout le temps au travail, genre le 996 chinois sont, en général, des gens trop payés. Beaucoup trop payés. A l’inverse, ceux qui se rendent au boulot à reculons, exécutent les ordres sans convictions, voire finissent par tomber dans l’absentéisme, sont en général, des gens pas assez payés. Ou exploités ce qui est la même chose. Certes depuis la gestion calamiteuse du virus par nos gouvernants, la variable d’ajustement s’est enrichie de nouvelles composantes liées à la qualité de vie, comme si le fait de ne pas travailler pendant plusieurs mois avait donné des idées aux travailleurs.

    Dans un couple, la variable d’ajustement c’est le divertissement, la distraction, le rire, le contraire de la morosité et de la solitude. Tant que le conjoint vous fait rire, vous distrait, ça peut tenir. C’est dès que vous ne vous amusez plus avec lui, que les choses commencent à craindre. Le boulot du mari, ce n’est pas de gagner des sous, c’est de distraire sa femme, surtout en la faisant rire et réciproquement. Quand je dis le boulot du mari, c’est parce que, dans ce domaine, la variable d’ajustement des femmes est plusieurs points au-dessus de celle des hommes.

    Cela dit, la force de l’attirance est vraiment extraordinaire. Il m’est arrivé, à vous aussi sûrement, de voir deux jeunes debout l’un près de l’autre, sans se regarder, se tenant seulement par une main et rayonnant une telle envie de se fondre que l’air en est troublé par le réchauffement des deux corps. Ils cherchent, ils souhaitent, ils veulent  ne faire qu’un, être l’un dans l’autre. Et c’est ce qui finit par arriver, le produit de la fusion étant, en général, un adorable bambin. La force de l’attraction peut venir à bout de beaucoup des classiques semeurs de désordre dans un couple genre : le groupe des amis du mari qui organise de folles soirées où il n’y a pas que des hommes, mais aussi quelques femmes, mais aussi les excuses de l’alcool, du travail.

    Michel Costadau

  • Romani 42

    Romani 42

    Ce qui fait que je le lis assez rapidement, mais aussi assez lentement pour pouvoir savourer ce moment puisque c’est le but. Timor retourne dans sa chambre et moi je mets mon blouson pour sortir. Direction les quais, une demi-heure de marche lente dans les rues. Le spectacle est constitué par les gens que je croise et qui, à y bien regarder, ont des têtes pas possibles. Rares sont ceux qui ont l’air de poser pour une photo, c’est-à-dire avec un visage apaisé, calme et souriant. Non, l’expression des trois quarts des personnes reflètent leurs pensées, ce qui donne différentes mines assez distrayantes. Cela me permet d’ailleurs de ne pas sentir d’yeux braqués sur soi, puisque les autres ne me voient pas. Enfin presque tous parce que certains que je croise ont une fixité du visage qui me transperce  comme s’ils découvraient un assassin sous mon jean et mon blouson. Avec lenteur je progresse quand même vers les bords de Seine. Ce que j’aime bien c’est quand les canaux se jettent dans le fleuve. Là il y a un peu d’animation que l’on cherche à comprendre parce que ces déplacements de péniches sont quelquefois mystérieux. Par exemple, jamais on n’en voit faire demi-tour et d’ailleurs c’est bien trop étroit pour pouvoir le faire. Alors que ça doit bien arriver à un moment, sinon les péniches ne feraient qu’un seul voyage et on retrouverait tout le monde à la mer. Au bord de l’eau je me laisse reprendre par la saveur particulière de l’air, qui n’est pas, à vrai dire une odeur délicate car il y a de fines senteurs de vase et un mélange, assez costaud, d’étalage de poissonnier et de poubelles. C’est ainsi que tous les sens sont abreuvés, car il y a aussi des bruits de raclement de bois, des clapotis, des grincements de chaînes et des frottements de cordes et de poulies. Et les yeux ne sont pas en reste puisque même immobiles les péniches, les barques, les bouées ne sont pas des objets courants à notre regard et bougent imperceptiblement  mais continûment. C’est dommage qu’il n’y ait pas beaucoup d’endroits pour s’asseoir. Je reste debout jusqu’à ce que je vois une bobine de câble vide, un peu basse mais bien située au bord du quai.

    C’est à ce moment-là que je vois le messager°°° qui se rapproche de moi lentement. Quand il est à portée de voix il me dit :

    -Il y a un message,

    -Oui allez y,

    -Il vient la semaine prochaine,

    -Y a-t-il une réponse à donner ?

    -Non, il y sera c’est tout.

    Il s’éloigna pendant que je restais assis.

    °°°En m’excusant parce que ce messager fait référence à une partie antérieure du roman qui n’est pas encore écrite.

    Mince alors, je ne m’y attendais pas. Lui, revenir, quelques jours après, je ne vois pas le rationnel. Bulan et ses sœurs ne m’ont rien dit, pourquoi. C’est embêtant dans les deux cas. Soit ils ne savent pas son retour et ça craint un peu pour eux et surtout pour Vienna leur mère, soit ils savent et ça craint en plus pour moi.

    Ben dis donc, en fait de promenade pour se changer les idées ça se présente moins bien que prévu. Je ne suis pas pressé de rentrer, j’aurais surtout besoin  de réfléchir. Mais il faut que je parle avec  Bulan pour faire le point.

    Je me remets en marche encore plus lentement avec juste assez de vision sur ma route pour éviter les collisions avec les passants et le reste de mon attention consacré à faire tourner mes méninges.  Mais je ne vois pas grand-chose surgir. Peut être Vienna ne nous a-t-elle pas tout expliqué, mais d’abord je voudrais comprendre. Petit à petit ça se met en ordre dans ma tête, il y a trop de non-dits pour que je puisse progresser. Les étapes sont donc d’abord Bulan, ensuite sa mère et après Timor. C’est cet enchaînement de discussion que je dois avoir. Mon esprit s’apaise et je recommence à voir les rues et les gens, heureusement car nous arrivons dans un endroit plus fréquenté où mon étourderie aurait pu me jouer des tours. Je retrouve la maison, vide, car Timor a dû mettre son plan en action et ne rentrera probablement que ce soir, ou pas.

    Michel Costadau

  • Romani 41

    Romani 41

    Je n’insiste pas, il semble clair que tout ça est de la foutaise et fait partie de la suite des aventures de ma petite palissade. Le point de départ étant le même que le point d’arrivée, je suis un peu coincé. Comment me sortir ça de la tête ? J’ai sûrement quelques livraisons à faire et ce type des caméras cachées, quand est-ce qu’il revient, je ne m’en souviens plus. Il ne m’a laissé aucun moyen de le joindre, j’aurais dû être plus méfiant oui, tout du moins plus avisé et lui demander un contact. Bon, comme pour les choses sur lesquelles je ne peux rien, je m’en désintéresse complètement. Reste la palissade.

    En fait, j’ai deux livraisons à faire dans les Yvelines. Je programme ça pour demain matin. Je devrais y arriver. Timor rentre avec les courses et nous cuisinons des rognons de porc aux champignons. Cuisinons c’est un bien grand mot parce que nous coupons les rognons et les champignons en cubes que nous mettons à la plancha. J’adore les rognons de porc, parce que c’est plutôt fort en odeur et même en goût. C’est ferme, oui je sais ce que certains disent de cette odeur mais c’est souvent psychologique, comme si le poisson sentait la mer. C’est ridicule, par contre les champignons sentent la forêt et même le fumier, on dit couches chaudes en jargon maraîcher, c’est vrai, surtout crus parce que cuits ça s’estompe pas mal. Salade et macaronis complètent le repas. Timor ne parle pas trop, moi non plus. Je lui indique mon programme pour demain. Lui doit revoir Sazak cet après-midi et décider ce qu’ils comptent faire, à priori ce serait cinéma ce soir mais à confirmer. Moi cet après-midi ce sera promenade. Rien de tel pour reprendre la maîtrise de son esprit que de se promener seul. Ça peut être en ville à condition de ne croiser personne de connaissance, mais idéalement c’est dans la nature. Les images que rencontrent alors nos yeux sont la plus grande distraction imaginable. Feuilles, insectes, fleurs, arbres, herbe, nids, même si l’on ne peut pas mettre un nom sur tout, procurent un sentiment de proximité, de connaissance, surtout si c’est un endroit apprivoisé, dans le sens de déjà parcouru, Il peut, en plus, y avoir des conditions particulières comme la neige, le brouillard, du vent ou simplement un grand soleil pour que des images saisissantes tombent sous notre regard. Je me souviens d’une ballade où les feuilles bordées de givre et encore enrichies des couleurs de l’automne avaient l’air bien plus décorées et illuminées que toutes les avenues des grandes villes. Je constatais avec stupeur et émerveillement qu’un arbre a beaucoup plus de feuilles que la plus longue des guirlandes chargées de décorer nos avenues. Et la richesse des couleurs est encore rehaussée par les miroitements que provoque le soleil dans la transparente lumière de l’hiver. C’est ainsi que mon esprit happé par un monde susurrant en silence s’échappe et me débarrasse de mes encombrantes idées qui ne font que ressasser les mêmes problèmes avec le même mur devant moi. Bien sûr il faut y mettre un peu du sien pour que la potion magique marche. Il faut se laisser prendre par le spectacle c’est-à-dire voir et pas seulement regarder, pour que les sensations aillent jusqu’au cerveau. Une fois les images en place le film commence et il n’y a qu’à se laisser porter. Bon ceci étant dit où est-ce que je vais bien pouvoir aller. Je me dis que se balader le long des quais pourrait être sympa.

    Après déjeuner, le premier bon moment de la journée se présente. Café sucré bien chaud et journal. Il y a un peu de masochisme dans ma lecture du quotidien puisque je fulmine intérieurement à presque tous les articles qui habillent de velours les haillons du pouvoir. Je suis le premier à dire que les médias sont achetés et quand même tous les jours je me farcis la lecture de leurs mensonges et leur hypocrisie. Heureusement c’est sans images, je ne supporterais pas. Vous me direz : ça entretien la forme et rassurez-vous je ne lis pas tout loin de là, car dès que ça a le moindre relent propagandiste, je zappe consciencieusement.

    Michel Costadau

  • Romani 40

    Romani 40

    Et ceux-là, ça fait longtemps que nous ne les écoutons plus.

    Tout le monde profite encore des bienfaits de cette soirée, entre chaleur humaine du partage et enrichissement de l’esprit par la discussion, sans parler du rayonnement de Sazak et Timor qui se frottent les yeux en éclairant leurs visages d’une tendance à sourire. Étrange bienfait du désir ou émerveillement de la connivence, je ne sais lequel fait le plus d’effet mais perso je ne crois pas avoir eu plus de plénitude de satisfaction que dans le sentiment du partage avec quelqu’un pour une appréciation commune, ressentie, échangée des yeux et comblée dans une esquisse de rire.

    Les Bulan rentrent chez eux et Timor et moi allons nous coucher après avoir remis un peu d’ordre dans les pièces.

    La première chose que je fais le lendemain c’est de rappeler ces numéros de l’affichette sur la palissade. Je n’ai pas plus de succès que l’autre fois. Je ne sais pas où ça tombe, mais ça n’aboutit jamais. Au bout d’une demi-heure je laisse tomber et je vais la décoller de la palissade pour la mettre dans ma poche. Les meilleurs moments ont une fin et je commence à croire que c’est un coup un peu tordu. D’ailleurs je ne trouve aucune autre affiche sur les maisons de mes deux rues mitoyennes.

    Pendant qu’il prend son café du matin j’échange avec Timor sur la soirée d’hier et il se trouve que lui comme moi l’avons beaucoup appréciée. Je lui fais remarquer qu’il n’a pas dit grand-chose et il me répond que moi non plus, ce qui n’est pas faux. Bon je lui dis que je vais passer à la mairie pour en finir avec cette affichette. Lui n’a pas de programme et ira faire quelques courses pour midi, ce qui me va très bien.

    A la mairie je demande le service voirie, une femme relativement peu avenante me demande ce que je veux. En aparté je me dis qu’il faut être tombé bien bas pour devenir le demandeur de quelque chose que l’on n’a pas pris la peine de vous expliquer. C’est l’inversion des rôles, classiques mais à laquelle je ne m’habitue pas. Je lui montre mon affichette qu’elle regarde comme si elle voyait la copine de son mari, c’est-à-dire avec une grosse grimace. Quand même elle me dit : c’est pas ici, c’est plutôt l’urbanisme. Bon c’est où l’urbanisme, réponse ben c’est marqué, y a qu’à regarder. Je comprends qu’elle a fait son maximum pour moi et que si j’insiste je vais me faire traiter de débile. En fait il n’y a guère d’indications, alors je parcours le couloir et je finis par trouver le service. La sosie de la voirie me demande ce que je veux et je lui montre l’affiche. A son regard je vois qu’elle ne va rien me dire d’agréable. Je me risque quand même à lui dire : alors c’est pas vous ? En prononçant ces mots je me rends compte que la question est ambiguë car l’on pourrait croire que c’est d’elle que je parle et non pas du service. Je ne me suis pas trompé et j’entends claquer un : je n’en suis pas encore là, bonne journée monsieur. C’est poli et je m’en réjouis, tout en me disant que peut être elle rigole intérieurement de la manière dont elle a joué sur les mots pour me répondre. Passing shot rapide et efficace puisque je ne me suis pas attardé. C’est possible que son principal souci soit de ne pas perdre de temps avec les demandeurs. C’est vrai qu’il est courant que les gens qui savent quelque chose aient du mal à en faire profiter d’autres, sauf les ragots bien entendu, mais ça a l’avantage d’être faux et donc c’est comme si l’on n’avait rien dit. La rumeur c’est la pratique standard des journaux qui, plutôt que de donner une information, donnent ce que les gens en disent. Et l’on a la boucle sans fin du contournement de la réalité par des révélations successives de l’emballage de la scène du crime, c’est-à-dire notre vie, dans la même pièce du même scénario du mauvais film où la seule chose que l’on retient c’est le doute, qu’il n’est finalement pas nécessaire de lever puisque le ragot suivant est déjà là.

    Michel Costadau

  • Romani 39

    Romani 39

    -Non, pas question de fouiller le passé à la recherche de je ne sais quelle vérité intrinsèque, mais simplement, il se trouve que tout notre être est dans le passé. Aujourd’hui tous les hommes sont connus, il n’y en a pas d’autres. Nous avons fait le tour de la Terre et du coup de tous ses habitants. Ce que nous sommes n’est pas dans l’avenir mais dans notre existence et notre histoire,

    -C’est très correct, je me sens a l’aise avec ça, mais peut être avez-vous déjà trouvé un fil conducteur dans cette histoire, c’est-à-dire notre essence,

    -Oui justement, c’est pour cela que je n’avais pas fini tout à l’heure. Je l’ai déjà évoqué deux fois : la solitude est le grand mal de l’homme. Sans groupe l’homme n’existe pas, il ne peut pas vivre. Un individu n’est que la plus petite partie d’un groupe. Or le groupe n’est pas toujours présent ou actif. Je ne parle pas des moments où l’on est seul, qui sont nécessaires, non le problème vient de l’isolement, de l’évanescence du groupe. D’ailleurs être seul, par exemple au cours d’une journée, où même plus longtemps a des effets presque toujours positifs tants que l’on est relié. Tant que l’on sait que l’on va pouvoir retrouver le groupe. Rien de plus terrible que d’être seul sans savoir quelle sera la prochaine rencontre, le prochain contact.  C’est la rupture des liens qui crée la solitude ou plutôt l’angoisse de la solitude. Le pire cas est celui de personnes, même jeunes, vivant seules, avec plus aucune famille et peu de relations. C’est paradoxalement plus grave en ville qu’à la campagne ou l’on est isolé par la distance. En ville la proximité est basée sur l’anonymat. Vous êtes tranquille mais personne ne vous connaît. C‘est cher payé.

    A l’inverse les enfants ne sont pratiquement jamais seuls pendant de longues années. Bien sûr le besoin d’isolement existe et est nécessaire. Certaines personnes ont d’ailleurs une seule envie c’est d’être seules, car l’autre, les autres, le groupe sont souvent pesants. Cependant ces besoins de solitude sont de l’ordre de quelques heures ou de quelques jours et peuvent être rompus quand on le souhaite,

    -Ça me va toujours et je peux essayer d’apporter une question à votre propos : êtes vous d’accord avec l’idée que la famille est aussi un lieu de mélange, de renouvellement sauf, bien sûr, pour celles portées sur la pureté du sang, ce qui ne veut strictement rien dire,

    -Oui la famille est le creuset du croisement, du métissage, de l’enrichissement génétique si ça veut dire quelque chose. Avec son cortège de refus, d’autorisation, de réjouissances, de tendances implicites les membres d’une famille jouent un rôle d’influenceurs constants de la vie quotidienne. D’ailleurs nombre d’organisations sont bâties sur ce modèle ; les religions, les partis politiques, les maffias, les coopératives, en développant plus ou moins la notion de paternité et/ou de fraternité…..,

    -Qui veut du café, nous interrompt Sazak,

    Tout le monde répond oui sauf la mère de Bulan qui préfère une tisane. Je retourne à la cuisine avec Taqui pour faire chauffer de l’eau. En allumant la fontaine je lui demande ce qu’elle pense de cette notion de famille. Elle me répond immédiatement :

    -Très peu pour moi. Je ressens ça plutôt comme un carcan que comme un berceau tendre et accueillant,

    -C’est votre quête d’indépendance qui vous pousse en l’occurrence,

    -Pas seulement, il y aussi l’idée d’un tribunal inamovible dont on a pas choisi les membres,

    -L’image est peut-être un peu forte mais ça peut arriver surtout quand il y a du bien à protéger ou partager,

    -Ce n’est pas le cas chez nous, du moins à ma connaissance, je crois que maman possède sa maison et je ne vois pas quoi d’autre, non je reste sur une impression générale, pas simplement basée sur ma seule expérience,

    -Bien, je trouve que ça vous correspond tout à fait, dites-moi, on dirait que l’eau est chaude, j’amène le café en poudre et la tisane. Vous amenez le reste.

    Nous retournons dans la salle à manger pour retrouver les invités qui échangent mollement sur les mesures en cours puisque la confiance, déjà vacillante, dans ceux qui savent a disparu et qu’il ne reste plus que ceux qui parlent.

    Michel Costadau

  • Romani 38

    Romani 38

    Le couple n’est que le rapprochement momentané de deux individus de sexe différent pour des besoins de procréation ou, pour certaines personnes du même sexe, pour combler la solitude. Le couple est basé sur l’attirance et le partage. Le fait que l’élevage des enfants soit, aujourd’hui, assuré par les couples est une déviation sociétale crée par la destruction organisée de la famille dans la société de consommation. L’éducation des enfants est clairement du ressort de la famille, les jeunes couples étant d’une ignorance complète sur le sujet. Les couples sont certainement et sans ambiguïté responsables de leurs enfants, mais ils n’en sont pas propriétaires. D’ailleurs aucun individu n’est la propriété de qui que ce soit. C’est vrai depuis l’abolition de l’esclavage, bien que le salariat ait remis en cause cette abolition. Cependant les enfants appartiennent surtout à une famille, bien avant d’appartenir à une société. Depuis toujours les hommes vivent au moins deux générations, la première pour eux et la deuxième pour leurs petits enfants. Ceci ne veut pas dire que les couples doivent se séparer quand ils ont eu des enfants, non, ils peuvent rester ensemble d’abord pour combattre la solitude et aussi pour continuer à satisfaire leurs besoins sexuels, surtout pour les hommes. Il peut même advenir avec le temps une certaine affection qui rend la coexistence plus facile. Par contre, c’est à ce moment là qu’ils ont une bonne plus value pour l’éducation. Cette plus value vient d’une part d’une expérimentation directe, même si elle a été beaucoup aidée par la famille et d’autre part de la maturité acquise avec le vécu à condition de s’être un peu remué dans son parcours. Disons que le fils unique qui succède à ses parents dans une même fonction sociale et qui a épousé la fille d’un voisin, va manquer un peu de matière pour se faire une idée sur les choses de la vie. La vie doit s’apprendre avant d’être enseignée et il en est de même de tous savoirs. Bien sûr il paraît plus facile de faire un programme pour dire ce qui doit être transmis et de trouver des exécutants pour enseigner ce programme, mais la transmission reste faible tant qu’elle n’est pas étayée par sa propre expérience. D’ailleurs, dans les sciences par exemple, les théories qui ne ressortent pas de l’expérience relèvent alors de la croyance et doivent être considérées seulement comme telles. Et donc….

    -Écoute maman, tu es sûre que tu ne t’égares pas un peu, dit Taqui,

    -Bon, alors vous êtes un peu perdus, il me faut recentrer mon propos. Je suis passé des enfants à la famille, de la famille à l’éducation et de l’éducation à la science. Je voudrais encore dire un mot sur la famille. J’ai d’abord évoqué son côté concentrationnaire mais aussi son caractère de structuration de base d’une société. Certes c’est contradictoire mais, clairement, les deux co-existent. Leurs contraires aussi, puisqu’elle peut être source inépuisable de réconfort, aussi bien que se déliter lentement jusqu’à disparaître et s’évanouir sans bruit. D’une certaine manière, la famille est le cordon qui nous relie de proche en proche à une racine commune. Il y a beaucoup d’hommes sur terre et l’on voudrait qu’ils soient tous frères. C’est une gageure intenable qui est démentie tous les jours, car les hommes ne sont pas des frères mais des ennemis. La seule chose qui les relie c’est l’ascendance. Les hommes ne sont pas frères mais fils, là est le lien. Ce qui crée l’humanité ce n’est pas l’égalité ou la fraternité c’est la descendance. Nous avons tous les mêmes ancêtres auxquels certains rendent ou non un culte particulier. Je ne dis pas le même ancêtre, une seul homo unique, surtout pas. C’est symptomatique de la pensée hégémonique dans laquelle nous vivons. Non, je dis divers ancêtres apparus presqu’au même moment, dont certains ont disparu et d’autres se sont croisés.

    Je me permets alors d’intervenir :

    -Je suis assez d’accord avec cette idée. Nous sommes plutôt dans l’immédiateté et même dans la fuite en avant. Tout le monde parle d’avenir pour oublier le présent et surtout le passé,

    -Vous voulez dire, reprend la mère de Bulan, que magnifier l’avenir est un leurre qui nous évite de fouiller le passé,

    Michel Costadau