Catégorie : Non classé

  • Romani 57

    Romani 57

    -Bon ok je vois le plan.

    Nous nous mettons à table sous les meilleurs auspices et chacun y va de son bavardage. Il est question de taille de grains de plâtre, de durée de séchage et de colmatage de fissures avec des produits exotiques possédant les plus grands mérites. Je comprends de quoi ils parlent mais je ne m’en mêle pas car je ne suis pas à la même hauteur qu’eux. Malgré un ou deux essais je n’arrive pas à mettre la conversation sur la famille de Vienna et nous allons nous coucher calmement.

    ***

    Quand je me lève, je constate qu’ils sont déjà partis pour leur journée de maçon plâtrier, au noir sûrement, mais pour la bonne cause, puisqu’il s’agit de la famille.

    Je fais moi aussi un peu de rangement dans la maison avant de sortir mettre un peu d’ordre dans le jardin. Je coupe quelques herbes folles le long du mur de la cuisine, je range les chaises et les tables contre le mur et je me retourne vers la palissade. J’en reste saisi à tomber sur place. Presque toutes les planches ont été modifiées en hauteur et peut-être en largeur. Ca fait comme les créneaux d’un château fort mais complètement irréguliers. A croire qu’un rat gigantesque est venu grignoter mes dosses de bois dur pour laisser un message à sa copine qui, d’ailleurs, ne savait peut-être pas lire. Sans m’en rendre compte je me suis retrouvé assis par terre à essayer de déchiffrer ce message incongru. J’essayais de remplir les découpages vides créés par des lettre ou des signes. Exercice difficile et non couronné de succès,  principalement par ce que je n’étais pas sûr qu’il y ait le moindre sens à trouver, ce qui coupait totalement ma concentration. Et puis je me suis demandé quand cela avait pu être fait. Je ne suis pas sorti dans le jardin depuis quelques jours mais je n’ai pas non plus entendu le moindre bruit. Et pourtant il n’a pas fallu cinq minutes pour faire cela. Dans la journée, j’étais quand même plus ou moins là et la nuit le bruit d’une tronçonneuse ou même d’une scie ne passe pas inaperçu.

    La première fois que des planches avaient été sciées, j’avais cru à un effet du hasard. Disons plutôt que faute de raison évidente j’avais laissé tomber la recherche d’une cause en me disant qu’elle était sans doute fortuite. Ce coup-là je ne peux plus m’en remettre à la fatalité, il y a quelque chose que je dois trouver. Comment ? Bonne question. Il y a deux manières de chercher selon que l’on sait ou pas ce que l’on cherche.

    Si, par exemple, vous cherchez quelqu’un que vous connaissez dans une photo de groupe, la méthode est de scruter chaque visage jusqu’à ce que vous trouviez celui que vous connaissez. Evidemment le groupe peut être important : sur la photo du lancement de l’A380 il y avait plusieurs milliers de personnes. Pour retrouver quelqu’un la dedans c’est pas facile. Mais, néanmoins, il y a une méthode, c’est la comparaison, et elle mène au résultat.

    Le cas où vous ne savez pas ce que vous cherchez est plus embêtant. Par exemple l’origine d’un bruit, dans une maison ou pire dans une voiture. Il est évident que lorsque la voiture n’avance pas, il n’y a  aucun bruit à part celui du moteur thermique ou électrique. Par contre, dès que l’on roule, le bruit du moteur devient prépondérant rendant difficile le diagnostic d’un cardan avant gauche. La localisation du bruit est elle-même difficile alors son origine encore plus. Dans ce cas-là, la méthode est de procéder par élimination. Cela peut prendre beaucoup de temps parce qu’il faut que le bruit se reproduise et dans une maison ça peut être tout à fait intermittent.

    Je me souviens, il y a vingt ans, d’un bruit comme un frottement que j’avais commencé à entendre dans la maison où j’habitais alors. Déjà il m’avait fallu plusieurs semaines pour comprendre qu’il y avait un bruit à des fréquences variables allant de plusieurs heures à quelques minutes. Une fois la notion « il y a dans la maison un bruit dont je ne connais pas la provenance » bien installée, la localisation dans le séjour, mansardé c’est-à-dire directement sous la toiture, a été assez facile en quelques jours par élimination des autres pièces une par une. Mais ce qui provoquait ce bruit restait un mystère.

    Michel Costadau

  • Romani 56

    Romani 56

    Quant à caritatif, ce mot me fait plutôt hurler. Non pas que le dévouement des bénévoles soit contestable, pas du tout, bien au contraire. Mais on est dans le registre du curatif dont l’existence n’est dûe qu’à des situations de violences dont l’homme est presque toujours responsable. C’est une machine qui marche sur la tête : plus d’efforts sont faits pour soigner le mal que pour empêcher qu’il arrive. Il y a comme une fatalité acceptée que les violences sont inévitables, qu’elles font partie de la nature humaine. On reste dans le domaine de la croyance, sciemment entretenue par les politico-religieux qui nous dominent.

    Certes la terre a des sursauts dévastateurs, mais il n’y a aucune raison d’en rajouter. La simple logique serait justement de tirer enseignement de notre commune nature pour limiter les dégâts. D’ailleurs c’est ce que font toutes les espèces vivantes sauf nous. Les animaux se soignent c’est vrai mais surtout ils évitent de se blesser mortellement. D’une manière plus générale ce sont le ONG qui me sortent pas les oreilles. Car chaque ONG est la manifestation d’une carence de la société. Et plutôt que d’y remédier, le pouvoir, grâce à çà, préfère laisser des capitaux privés acquérir du pouvoir en particulier médiatique sans que ce soit des contre-pouvoirs puisqu’ils ne représentent rien. Du vent.

    Bercé par ces pensées divergentes, je somnole une bonne partie de l’après midi. Je sors faire trois courses pour ce soir, puisque Timor doit revenir et, comme je le suppose, avec Sazak. C’est marrant parce que malgré la gestion calamiteuse du virus, les magasins restent un lieu de rencontre voire de rendez-vous. Bien sûr pas autant que les marchés de plein vent, auxquels ils ont pourtant essayer de porter un coup, mais quand même. Enfin surtout les discounts et les Inter, c’est un peu moins vrai pour les U et les Carrefour parce qu’ils ont une clientèle moins locale je veux dire d’origine moins locale.

    Comme prévu, Timor se pointe avec Sazak pour l’apéritif et me raconte ses travaux du jour dont il reste encore quelques traces blanches sur leurs mains et avant-bras. Il faut qu’ils y retournent demain pour finir. Je n’ai toujours pas résolu le problème de savoir si je préfère discuter avec Timor seul ou si je peux en parler avec eux deux.  Compte tenu de l’opportunité, je me décide, après avoir rempli les verres, à lancer le sujet :

    -Dis moi Timor, t’es un peu au courant pour le mari de Vienna ?

    -Ah oui, Sazak m’a dit qu’ils étaient séparés, mais en mauvais termes,

    -Euh c’est un euphémisme, je crois plutôt qu’il leur a déclaré la guerre,

    -Ah oui c’est possible, mais d’après ce que je comprends Sazak n’est pas très inquiète,

    -Ça c’est possible, Sazak est assez solide et n’en parle pas mais il y a les autres qui eux ont plus d’anxiété. Est-ce que Sazak t’a dit qu’il a l’intention de revenir dans le coin ces jours-ci ?

    -Non, elle ne m’a pas parlé de lui. Tu sais nous n’avons pas beaucoup le temps de parler de ça. On s’entend bien mais on fait surtout connaissance et je la découvre petit à petit. Moi j’ai envie que ça dure alors je vais doucement,

    -Oui c’est vrai c’est ton tempérament. Mais nous avons décidé de nous protéger en nous prévenant les uns les autres si nous voyons quelque chose. Es-tu d’accord avec ça ?

    -Ah pas de problème, mais comme je ne l’ai jamais vu alors j’aurai du mal à le reconnaître,

    -Il ne s’agit pas forcément de le voir, il peut s’agir de n’importe quoi qui attire ton attention. Alors tu préviens Sazak et réciproquement. Et c’est Bulan qui fait la tour de contrôle en centralisant toutes les infos. Et en nous donnant des consignes en cas de besoin. Sans tomber dans le parano, si toi tu ne le connais pas, lui il te connaît, c’est ça l’idée. Il entretient une pression psychologique sur cette famille par des moyens assez retors en agissant sur chacun d’une manière indépendante. Notre but est donc de ne laisser aucun d’entre nous sous sa seule emprise, en nous alertant mutuellement à la moindre menace,

     

    Michel Costadau

  • Romani 55

    Romani 55

    -Et c’est quoi ce un peu qui dépend de moi et tout ce reste qui n’en dépend pas ?

    -Il y a une personne de la famille de vos amis qui a une position clé et qui ne sait pas encore quelle attitude adopter à votre égard,

    -C’est maigre et je suppose que c’est tout ce que vous avez à me dire,

    -Non, je vous laisse un rapport complet avec les analyses détaillées, vous y trouverez ce que je viens de vous dire sur votre allure, votre comportement et de multiples autres éléments dont j’espère que vous ferez bon usage. N’hésitez pas à y revenir de temps en temps pour vous découvrir par strates successives,

    -Au moins il y a vos coordonnées dans ce rapport ?

    -Pas exactement, mais il y a une procédure pour que je puisse vous recontacter à votre demande,

    -En fait vous avez une mission pour le compte de quelqu’un et vous l’exécutez bêtement ?

    -Non pas bêtement mais plutôt scrupuleusement c’est ça et, contrairement à ce que vous pensez, je peux vous dire que vous n’avez pas que des ennemis,

    -Ah bon j’ai aussi des amis alors,

    -Mais oui. Hélas je n’ai pas d’autres éléments. Maintenant, avant de vous laisser, je vais enlever les dernières caméras, y compris celles que j’ai mises dans la rue et qui m’ont été très utiles,

    -Ah bon alors vous m’avez filmé jusque dans la rue, c’est un peu fort ça. Mais vous filmez tout le monde en fait ?

    -Non uniquement les gens qui passent et il n’y en a pas tant que ça,

    -Ne faites pas le malin, vous voyez très bien ce que je veux dire,

    -Oui pas de problème, en tous cas pour moi. Bon courage et à bientôt.

    Le rapport à la main, je regarde partir ce drôle d’énergumène dont je ne comprends pas tout à fait le rôle par rapport à Vienna et sa famille, mais dont je suis certain de l’implication.

    Je me prépare à déjeuner seul, ce que j’aime beaucoup en fait, non pas tant pour le menu qui ne me change pas trop des repas à plusieurs, mais pour le libre cours de ma pensée qui peut divaguer à son aise dans tous les recoins de mon esprit. C’est open bar dans le moutonnement de la pensée chevauchante qui bondit de bosses en creux fertiles avec zigzag et passage du coq à l’âne. Longue pâture, presque insuffisante, pour un esprit dévalant son énergie et ses sauts de carpe hallucinée.

    Il est vraiment difficile de totalement contrôler son esprit, par exemple, pour le concentrer sur une idée. Il a toujours tendance à chercher à s’échapper par des déclics et des associations que je suis bien en peine d’anticiper. A l’inverse, vouloir changer de sujet est parfois impossible car il revient toujours à son fil conducteur qui finit par devenir une idée fixe dont on a le plus grand mal à se débarrasser.

    Et exactement en ce moment mon cerveau est fixé sur cette famille qui me fait tourner en rond, parce que, au début du début, moi je suis un copain de Bulan, roi de la musique, en tous cas la sienne me plaît. Puis arrivent Sazak et Taqui. Cette dernière ne me drague pas vraiment mais est loin de m’être hostile. Sa soeur joue les indépendantes mais commence une histoire avec Timor, un autre de mes copains qui n’est pas doué en grand-chose mais avec lequel malgré une différence d’âge je fais volontiers équipe. C’est là que Bulan me dit : ma mère vient d’arriver, je t’en ai parlé je crois. En fait oui il m’a parlé de sa fatigue et de ses difficultés à marcher, mais sans me donner la vraie raison, c’est-à-dire sans me dire précisément que son mari était un clown tragique.

    A priori je n’ai donc aucune raison d’être mêlé à leur histoire de famille. Qu’ils se débrouillent, voilà la position de sagesse que je devrais adopter. Non seulement la sagesse n’est pas mon fort, mais surtout je suis pris dans un réseau de sentiments qui m’immergent dans cette famille. Le plus complexe est celui avec Vienna. Bien sûr cette personne ne m’est pas indifférente mais, en plus elle me fait aussi pitié. Oh comme une envie de protéger et pas de la pitié vertueuse des assos dites caritatives. Voila bien deux mots que je n’aime pas : d’abord assos, cette abréviation me fait penser à sauce, à assas, assassin, à une abréviation dite par un type bourré qui économise les syllabes.

    Michel Costadau

  • Romani 54

    Romani 54

    A la dernière gorgée de café je me tourne vers Timor pour lui demander son programme. Ils ont pas mal de trucs à faire aujourd’hui, y compris quelques replâtrages dans une cloison chez Bulan, car Sazak aussi est assez bonne en petite maçonnerie. En disant qu’ils repasseront ce soir, ils s’en vont en marchant tranquillement.

    Je fais un peu de rangement quand j’entends frapper à la porte. C’est mon cinéaste pénible qui se tient là en me disant :

    -Bonjour monsieur,

    -Bonjour,

    -Ca y est j’ai décodé toutes les observations faites il y a quinze jours et j’ai des nouvelles pour vous.

    Sans grand enthousiasme je le convie à entrer et nous nous asseyons autour de la table de la salle à manger. Par habitude plus que par courtoisie je lui demande s’il veut un café et sa réponse est non merci. Alors je lui dis :

    -Bon, je vous écoute,

    -Voila, pour commencer par les choses simples, vous avez les pieds plats et une démarche di-symétrique due probablement à une rupture de tendon d’Achille, gauche je pense. Cependant vous compensez en vous tenant plutôt en arrière, ce qui par contr- coup fait ressortir légèrement votre ventre,

    -Ah oui je vois vous faites dans la posture, mais je ne fais pas carrière dans le cinéma alors c’est quoi l’intérêt, enfin pour moi,

    -Moi non plus je ne fais pas de cinéma et comme je vous l’ai déjà expliqué je suis le miroir en mouvement que les gens ne peuvent pas avoir avec eux, je suis le regard des autres,

    -Bon continuez, puisque vous êtes là,

    -Je finis sur votre allure qui est, globalement, un peu lourde, accentuée par le fait que vous marchez lentement. Par contre vous avez une tête de ministre et certains doivent vous saluer de loin au bénéfice du doute,

    -Vous en avez encore beaucoup des bêtises comme ça, parce que je ne sais pas ce que vous voulez que je fasse de vos analyses,

    -Oui ce sont bien des analyses d’images et de sons et vous en faites ce que vous voulez. Ensuite il y a l’analyse comportementale avec ses paramètres psychologiques,

    -Ouh là !, je sens que ça va être long, parce que moi aussi j’aurais deux ou trois trucs à vous expliquer,

    -Chaque chose en son temps. La première composante chez vous c’est l’absence d’inquiétude. Non pas que vous ne sachiez pas ce qu’est la peur, mais simplement vous n’avez, a priori, aucune appréhension envers les gens et les choses. Cela donne à vos mouvements une grande sobriété avec par exemple une respiration juste minimale pour alimenter votre organisme qui est presque tout le temps au repos, et aussi durant vos déplacements vos yeux restent fixés au loin et non sur vos pieds. Signe que vous n’êtes pas sur la défensive ou que vous ne vous préparez pas à des obstacles. Cette disposition est évidemment à double tranchant puisque quelqu’un ou quelque chose peut profiter de cette absence de vigilance pour vous agresser. Mais ce n’est pas la chose à laquelle vous vous préparez, au moins dans des conditions normales. Visiblement cette tranquillité vous permet de regarder ce qui vous entoure avec une grande pertinence. Vous percevez sur les autres sûrement beaucoup plus d’information que la moyenne. Cependant il y a un défaut dans votre vision, c’est que vous projetez sur chaque visage une ressemblance, un type, non pas racial mais dans la forme et l’expression des yeux. D’une certaine manière, vous recherchez des têtes qui vous ressemblent et il y en a. Bien sût vous analysez aussi l’ensemble du corps de chaque personne avec là aussi une typologie visiblement basée  sur un panel assez large, tout au moins pour les blancs. Hélas pour vous, les asiatiques et les africains restent opaques sauf pour l’enveloppe générale,

    -Comment avez-vous pu inventer tout ça ?

    -Aucune invention, simple observation et décodage avec l’expérience acquise sur de multiple cas validés petit à petit. Nous vous faisons bénéficier d’une rare expertise, tout le monde n’a pas cette chance,

    -Mais je n’ai rien demandé, si vous vous souvenez c’est vous qui êtes venu me proposer ce sketch,

    -C’est exactement le cas, vous avez la chance d’avoir quelqu’un qui vous a coopté,

    -Et maintenant il est possible de savoir qui ?

    -C’est difficile mais pas impossible, ça ne dépend pas de vous, enfin un peu,

    Michel Costadau

  • Romani 53

    Romani 53

    C’était l’époque où le cinéma devenait une industrie florissante, c’est-à-dire un business qui rémunère à fond les investisseurs, tout le reste s’appelle crise. Certes, depuis, les réseaux ont remplacés le jackpot des salles qui disparaissent peu à peu.

    Nous nous mettons à table dans une humeur joyeuse qui m’incite à tenter le coup d’interroger Sazak sur son père. Elle botte en touche, j’aurais du m’y attendre vu ce que je sais d’elle, mais elle m’alerte sur le danger qu’il représente. Sazak n’a aucune illusion sur le but qu’il poursuit à savoir la destruction des membres de cette famille, de sa famille. Je découvre que c’est cette lucidité qui la protège et l’éloigne du lieu du combat, contrairement aux autres membres de la famille qui sont complètement dedans, en essayant maladroitement de faire la part des choses, c’est-à-dire de dtenir compte de tous les membres et non d’un seul. C’est un principe général de fonctionnement des ambitieux que de cacher leurs véritables objectifs, afin de maintenir tout le monde dans un flou qui leur permet, en les leurrant, de progresser lentement mais surement. Ainsi seuls ceux qui découvrent les vrais objectifs de ces gens là sont en mesure de s’en protéger.  Seulement si son père est vraiment comme ça, c’est la bérézina assurée, dans le sens où il est beaucoup plus motivé que nous qui ne cherchons qu’à l’éloigner. En riant Sazak, se lève, va chercher la pizza dans le four et la discussion dévie vers la table et nos assiettes. Feu de bois contre four électrique ou microwave, ça part dans tous les sens. Etant un inconditionnel du feu de bois, je me prête volontiers à ces enchères en me disant qu’il me reste quand même à avoir un entretien avec Timor. Il doit bien être au courant de quelque chose mais Sazak n’a pas du l’inquiéter le moins du monde. Je ne dis pas que Timor est naïf mais en tous cas il ne voit pas le mal. Il est clair qu’une Sazak extraterrestre aurait du mal à s’entendre avec un grincheux hypocondriaque. Mais un Timor sans mauvaises idées et un peu planant peut coller. Cependant je me pose une question : est ce que je dois voir Timor seul ou avec Sazak. Je ne sais pas. Les deux hypothèses ont chacune leur mérite et c’est un peu le hasard qui va décider. En tous cas pas ce soir car tout le monde va se coucher.

    ***

    Lever de rideau en douceur. On se retrouve pour le café, eux en pleine forme, et moi un peu zombie, les yeux encore vague de tout ce que j’ai ruminé pendant la nuit. A vrai dire ce n’est pas la nuit mais uniquement le matin que mon esprit s’agite pendant les minutes de somnolence successive avant le réveil. Et c’est à ce moment là que mes soucis ou problèmes de la veille trouvent leurs solutions. Ma nuit fonctionne comme un tunnel dans lequel j’introduis le soir les problèmes à résoudre, aussi bien techniques que relationnels et le matin j’ai la solution ou tout au moins une progression de la situation. C’est étrange et j’en suis le premier surpris puisque personne ne m’a encore fait part de la même chose. J’ai le sentiment que ce sommeil éveillé du matin est fait d’un nombre incalculable de répétition de séquences de phrases identiques de quelques mots, comme si quelque chose tapait contre ma pensée en voulant sortir. Il me semble que j’essaie de briser ce lancinant leitmotive mais il revient toujours et d’un seul coup devient une idée claire du genre « il faut le démonter pour le redresser » dans le cas d’un problème mécanique ou « ne rien faire avant d’avoir eu Françoise »pour un souci relationnel.

    Depuis longtemps je me demande comment cela fonctionne et je n’ai que quelques petits fragments de quelques bribes, ce qui en fait pas beaucoup. Quand même j’essaie de m’expliciter au maximum le problème posé pour que toutes les données, composantes, contradictions et toutes les facettes soient bien présentes dans ma tête. Ce décorticage est un travail de jour et assez conscient. D’autre part je pratique le plus possible l’enregistrement continuel de ce que j’ai vécu avec les résultats des actions ou inactions passées. Bien sûr, il n’est pas question de se souvenir de tout, d’ailleurs il y a beaucoup de choses que j’oublie et comme je l’ai dis la mémoire est par essence volatile. Mais les sensations psychologiques provoquées par les événements sont retenues plus facilement car elles consistent en impressions vécues dans tout le corps, pas seulement le cerveau, et non en mots ou nombres qui ont du mal à ne pas vaciller dans le souvenir.

    Michel Costadau

  • Romani 52

    Romani 52

    -Que vous dire, moi je suis dans un cas général que connaissent beaucoup de femmes mais lui est vraiment un cas particulier,

    -J’en suis maintenant convaincu et c’est pour cela que j’ai souhaité cette discussion avec vous. Il semble bien difficile de le maitriser, c’est-à-dire de l’empêcher d’agir à sa guise et de vous mettre dans une crainte permanente. Je pencherais plutôt pour que vous cherchiez surtout à vous protéger. Y compris en agissant sur vous-mêmes. Car une partie de son pouvoir tient à ce que vous ressentez et qu’il connait vos faiblesses. J’en ai parlé avec Bulan et nous allons nous prévenir les uns les autres de toutes ses initiatives,

    -D’accord, mais vous ne savez pas quand ça commence,

    -Ca commence tout de suite. Pour le moment je vais rentrer à la maison car il faut que je voie Timor. Bulan s’occupe de fonctionner avec vous et ses sœurs et moi avec Timor. Tous les moyens de communication sont bons entre nous.

    Je dis au revoir à tout le monde et je rentre à la maison me demandant si Timor et Sazak sont toujours là. Je ne trouve ni l’un ni l’autre. Je mets donc en route un seul repas, pour moi, et me prépare l’apéritif que je vais prendre dans le jardin. En buvant à toute petite gorgée mon scotch, je fais le point sur ce que j’ai appris cet après-midi. Ils sont quatre et ont finalement quatre positions différentes. La plus claire est Taqui qui ne veut pas entendre parler de son père et refuse les circonstances atténuantes à sa mère, ensuite vient Bulan qui bloque avec le père et résiste, mais agit plutôt en rempart en essayant de comprendre sa mère. Puis l’on a Vienna tout en compromis avec une bonne analyse mais pas mal de faux fuyant. Il faut dire que c’est elle qui a supporté tout le poids de la relation de couple en continuant de protéger, même si ce n’est pas le bon mot, ses enfants. Et assez loin de tout ça se trouve Sazak que rien n’atteint tout au moins en apparence. Quant à moi je ne comprends pas très bien pourquoi je suis mêlé à cette salade. En plus Timor lui aussi est indirectement dans le coup via Sazak. Bon, au moment où je passe à table voila mes deux artistes qui se pointent les bras chargés. Vite je mets deux couverts de plus, pendant qu’ils me disent qu’ils ont pris une grande pizza, une bouteille de Bandol et un camembert. Je leur sers quand même un apéro pour finir le mien avec eux. Sazak reste au blanc et Timor au scotch qui, il faut le dire, te remplit la bouche et remonte sur les cotés même s’il est un peu fort en degrés.

    En fait ils ont été au cinéma voir un western pas trop classique, Johnny Guitar, où le duel final est entre femmes, où le héro n’a pas de pistolets sauf à la dernière scène et où la petite femme têtue qui meurt a tout le long du film le même visage de haine bien trempée figée dans les traits. Ca me rappelle le temps où l’on pouvait aller au cinéma sans du tout savoir ce que l’on allait voir. C’était le Cinéac sous la gare St Lazare. On pouvait arriver n’importe quand puisque le spectacle était en continu avec les actualités, la pub, un Charlot, un Laurel et Hardy le tout durant une heure. On pouvait rester ½ heure ou 2 heures, comme on le voulait. J’étais bien jeune quand j’y allais puisque mes parents n’habitaient pas loin. Sa raison d’être officielle était l’occupation des personnes qui attendaient leur train pour Rouen ou Caen et ce n’était pas cher, mais je me rendais bien compte que c’était, aussi, un lieu de rencontre, car il n’y a pas que le cinéma pour passer une heure avant le départ de son train. On se mettait où on voulait, même si l’ouvreuse avec sa pile vous guidait un peu car c’était tout le temps plein. La théâtralité des actualités était sidérante puisqu’il s’agissait d’un commentaire off sur des images le plus souvent internationales, mais avec toujours la même voix. J’y voyais la fête d’octobre munichoise ou le tour de France cycliste, peut être toujours le même mais avec un suspense hallucinant car le montage et les commentaires associés n’avaient que ce but : créer l’évènement.

    Michel Costadau

  • Romani 51

    Romani 51

    -De quel rôle parlez-vous ? Quand les femmes comprendront que les hommes tuent les enfants qu’ils leur font, alors oui il sera temps de parler. En attendant honneur aux guerres, aux famines, aux violences, oui que l’horreur continue dans l’indifférence et la honte. Quelle hérésie peut pousser l’humanité à mépriser sa descendance au point de l’envoyer régulièrement à la boucherie. Hélas les hommes font le raisonnement inverse du sens commun en essayant de produire autant de guerriers que possible pour pouvoir les utiliser à leur guise. Clairement, les hommes sont une espèce malfaisante que l’on laisse encore diriger le monde. Évidemment, je ne connais pas la solution ni même s’il y en a une, puisque nous sommes en train de découvrir le problème. Avant, les hommes étaient tout aussi dangereux et remplis de mauvaises intentions, mais avant il n’y avait pas d’armes de totale destruction et les conflits étaient localisés. Maintenant toutes les guerres sont mondiales et préparent l’affrontement d’une moitié contre l’autre. Ce qui est sûr c’est que compter sur les femmes pour mettre fin à cette tuerie organisée c’est vraiment un peu facile et lâche. En plus les solutions ne peuvent venir que de la sphère où le problème est né. Les hommes ont inventé cette manière de faire, c’est à eux d’y remédier. Même les animaux n’ont pas ces égarements. Certes ils se battent et même violemment mais il n’y a jamais eu ces bains de sang fratricides dont notre histoire est envahie. Il y a sûrement quelque chose que les hommes n’ont pas compris et qui met en danger leur propre survie. Et celle des femmes par la même occasion ce qui pourrait expliquer qu’elles finissent par s’emparer du problème. Mais c’est vraiment limite et ça ne peut qu’avoir du mal à marcher,

    -Je partage complètement l’aspect nouvellement mondial des guerres et la nocivité des armes modernes. Par contre je me pose beaucoup de questions sur l’évolution du rapport à la mort et sur les récits historiques de massacres. Vu la vitesse hallucinante à laquelle sont réécrites les périodes récentes et même celles que nous avons connues, comme hier la guerre d’Algérie ou aujourd’hui  les gilets jaunes, j’ai les plus grandes réserves sur les récits du passé. Tant pour la description des rapports humains que pour les nombres évoqués,

    -Cependant certains faits se sont produits dont nous pouvons tenir compte comme l’arme atomique de la dernière guerre au Japon. C’est arrivé deux fois et il est certain que ça arrivera encore,

    -C’est sûr, c’est pour cela que je m’intéresse aux déviances en devenir de la période actuelle, car dès que l’histoire arrive, elles sont balayées. Il faut détecter les germes de dérive en cours dans ce que nous avons sous les yeux, certains parlent de bas bruit mais ce n’est qu’un élément du jargon technocratique. Pour moi il y a deux composantes à considérer : d’une part que la guerre Est-Ouest ne s’est pas arrêtée en 45, ni en 91 avec la disparition de l’URSS. Elle dure toujours avec un élargissement à tous les plans, militaire bien entendu mais aussi économique, culturel et médiatique. D’autre part, la dangerosité croissante des armes. Contrairement aux discours mensongers des politiques nous sommes en guerre, l’Europe est en guerre. Nous sommes toujours en guerre, alors que l’on ne nous vend que des messages de paix, de bien-être et de consommation ronronnante,

    -Est-ce que vous ne vous éloignez pas un peu des femmes et des rapports avec votre ex ?

    -Un peu mais nous venons de faire un détour utile par le souvenir, car, comme vous le dites, rien n’est plus flou que la mémoire dont la sélectivité est effrayante dès le lendemain, Et cette sélection des souvenirs fait partie de mon problème. Non pas que j’oblitère complètement les mauvais moments ou au contraire les bons, mais je ne suis pas sûr de ce que j’ai pu oublier pour former mon jugement. Cela dit, ce jugement s’est fait au cours du temps et toujours dans le même sens, ce qui me rassure un peu. Et le résultat est sans appel : je mes suis fait avoir et cet homme est dangereux,

    -Mais vous ne pouvez rien contre lui alors ?

    Michel Costadau

  • Romani 50

    Romani 50

    Et l’amante n’est pas l’antibiotique de l’amant. D’ailleurs si vous offrez à un homme le choix entre une soirée avec des copains et une nuit avec miss Univers, il choisira toujours les copains, prétextant que la miss, tu comprends, je la connais pas, il faudra lui parler, écouter, être gentil voire galant, tout ça pour un ou deux coups qu’on peut avoir pour rien et quand on veut avec sa femme ou une collègue,

    -Est-ce que je dois comprendre que vous avez eu des aventures et été battue,

    -Ni l’un ni l’autre, d’abord je n’ai jamais eu de coucherie avec d’autres hommes et ensuite il n’a jamais porté la main sur moi, seulement les yeux. J’ai mis deux ans à comprendre que j’avais un mari qui ne parlait pas et qui ne cherchait pas à s’exprimer à part dans le regard. C’est principalement ce regard qui est devenu cette présence étouffante que j’ai commencé à dire un peu. Bulan était déjà né et j’ai eu tendance à être craintive. Ce n’est pas mon genre, vous le savez, mais quand vous prenez conscience que vous vous êtes imposé des barrières, des frontières juste pour ne pas rencontrer l’hostilité comportementale de votre conjoint, vous découvrez la cage que vous avez construite au fil des jours et dont vous ne savez pas comment sortir. Il n’y a que des fenêtres et pas de porte. J’ai tenu encore plusieurs années, mais repliée sur moi-même et mes enfants, et avec une distanciation croissante avec mon mari qui devient même une figure statufiée qui vous observe et vous juge à chaque instant. Même le réconfort des autres femmes est de peu de bienfait car vous transportez votre cercle fermé avec vous, partout, même la nuit même chez des amis, même à l’hôtel.

    -Mais du coup vous avez quand même eu d’autres enfants,

    -Oui Sazak et Taqui sont nées dans ces années-là. Vous vous demandez, peut être, comment il a pu se faire, malgré mes sentiments, que mon mari vienne dans mon lit. C’est tout simplement que les hommes vous prennent quand ils en ont envie et que pour une femme mariée c’est impossible de se refuser. Même en demandant le divorce, même en déménageant, même en criant au secours…d’ailleurs à qui demander de l’aide quand l’opinion est établie que les affaires de couples ne regardent personne d’autre que les intéressés. C’est le mantra de base de l’oppression politico- religieuse dans laquelle nous vivons : si les femmes souffrent c’est parce que le monde est cruel, ce n’est pas la faute des hommes. D’ailleurs, comme vous l’avez compris il ne vivait pas avec nous, enfin de moins en moins. C’est comme cela que s’est installée cette présence à la fois absente et pesante,

    -Mais ça fait un moment que vous êtes dans le Languedoc,

    -Oh oui presque trois dizaines d’années. C’est devenu plus vivable, mais la pression était toujours là et les enfants ont commencé à faire partie du problème. Taqui a toujours contesté cette présence/absence du père mais Sazak beaucoup moins, non pas qu’elle ait eu plus de relations avec son père, mais par manque d’intérêt pourrait-on dire. Par contre elle m’a toujours soutenu sans critiques, car il est certain que mon comportement a certains aspects répréhensibles dans le sens où je me faisais mal à moi-même en entretenant quelques ambiguïtés. Mais ces ambiguïtés m’ont permis de me protéger des autres hommes, car l’espèce est nombreuse, ce qui est toujours difficile vous le savez,

    -Il me semble quand même que vous ne mettez pas tous les hommes dans le même sac,

    -Non bien sûr d’abord il y a des exceptions et ensuite avec le temps on apprend un peu le mode d’emploi. Je suis effarée et aussi ulcérée de la manière dont les mères livrent leurs enfants en pâture aux hommes, sans la moindre transmission de connaissance, comme si « n’oublie pas ta pilule » tenait lieu de sauf-conduit. L’expérience justement enseigne principalement que les hommes n’ont pas confiance dans les femmes, ce qui est la même chose que de dire qu’elles sont plutôt traitées comme des retardées auxquelles il faut prêter attention. Une position un peu entre les jeunes et les enfants. Cette idée de supériorité vient seulement de l’absence de partage des tâches, vu que les hommes font tout ce qui est important pour eux, choisir le travail, la maison, la femme, les copains, les vacances, le vin et la voiture. Le reste est assez secondaire et peut être confié à n’importe qui. Il est donc de première nécessité que les femmes comprennent que  les hommes ne servent à rien et qu’il n’y a aucun intérêt à être leurs esclaves, même avec des récompenses,

    -Oui mais pour les enfants par exemple, les hommes ont un rôle à jouer,

    Michel Costadau

  • Romani 49

    Romani 49

    Très vite, pour la plupart, elles n’ont même plus envie d’y participer. Non pas qu’elles aient peur ou qu’elles ne sachent pas ce qui se passe, non c’est par manque d’intérêt qu’elles s’abstiennent. Il faut dire que les affaires des hommes manquent un peu de subtilité, d’attrait et de variété. Le monde des hommes est fait de discours, d’ivrognerie, de violence et de mensonges. Rien de passionnant là-dedans. Pourtant les hommes s’y complaisent surtout  par facilité, par lâcheté. Car les hommes ne sont pas courageux, mais grégaires, immensément peureux, toujours prêts à se planquer derrière le voisin pour qu’on ne les voie pas. Tout au long de l’histoire certains, quand même, ont alerté sur les limites de ce fonctionnement de faiblesse sans noblesse. Ils ont ouvert des portes, indiqué des pistes mais bien plus nombreux encore sont ceux qui ont bouchés ces ouvertures et ramené le troupeau dans l’ornière de la médiocrité. L’homme aime l’ignorance, la fange, les non-dits et il sent mauvais. Pas seulement corporellement surtout idéologiquement, ses idées pourrissent en lui par asphyxie, manque d’air et de renouvellement. Dans leur tête le ménage n’est jamais fait,

    -Il me semble que vous forcez un  peu le trait, non ?

    -Hélas non, Certes il n’est pas défendu de penser à soi, c’est même recommandé. Seulement penser à soi, ce n’est pas du tout aller se cacher quand il y a du danger ou manger la part des autres sous prétexte qu’il n’y a plus rien en magasin. Ce n’est surtout pas boire un coup avec des copains. Cette cérémonie est le remède universel à l’angoisse des hommes. Et justement ça les empêche de penser. Penser à soi c’est presque impossible pour un homme car il lui faudrait imaginer qu’il existe, qu’il n’est pas qu’un morceau du groupe, mais aussi une force unique, petite mais irremplaçable dont l’emploi ne dépend que de lui. Il n’y a pas le monde des hommes et le monde des femmes. Cruelle découverte pour les femmes de s’apercevoir qu’elles ne sont pas un morceau des hommes, parce que hors du monde des hommes il n’y a rien.  Il n’y a que le monde des hommes et il nous faut vivre là-dedans. Vous comprenez alors pourquoi les femmes aiment la société des femmes. Elles peuvent y parler des choses importantes, des enfants, des parents, de la disette ou de l’abondance, importantes pour elles mais aussi importantes pour l’humanité. Paradoxalement les hommes se fichent de l’humanité. Ils ont plutôt la préoccupation de la démolition des autres comme solution à tous les problèmes. Nous l’avons encore vu avec la crise du virus où la haine des non-vaccinés a pris les accents d’une extermination.  Bien sûr les hommes ne sont pas fiers de ça alors ils n’ont qu’une seule idée en tête : oublier. Et aussi faire oublier, s’abrutir dans l’oubli partagé qui recouvre la vie d’une glaire épaisse et collante. Pour cela ils ont inventé la justice et même l’immanence de la justice, qui n’est pourtant qu’une machine à générer de l’oubli, de l’effacement de la destruction des preuves de son incorrigible couardise. L’homme n’est pas reluisant. Malheureusement pour elles, dans ce terrier malodorant, luisent les femmes comme des feux de naufrageuses sur lesquelles ils viennent se jeter, s’écrouler plutôt dans la fatigue de la jouissance. Jouissance perpétuellement renouvelée avec la même ou avec d’autres  mais jamais saisie, jamais durable, jamais accomplie ni apaisée. Depuis toujours le plaisir n’est que masculin, il n’est jamais féminin hors celui de donner, donner du plaisir, chemin qui conduit à donner la vie. Les femmes subissent cette domination avec courage jusqu’à l’emprise, le carcan qui les bâillonne en mettant partout des pièges et des interdits incompréhensibles et intouchables puisque seulement liés à la présence de l’homme à son côté. A ce moment-là elles ne parlent plus elles aboient comme le plus délaissé des chiens qui gémit sans raison en attendant son maître. Et cette emprise les écrase, les annihile, les raye de la carte du tendre, carte dont la recherche n’aboutit jamais. C’est alors que surgit l’autre homme, l’amant sur lequel elles se jettent comme sur un radeau de survie sachant bien que tout cela est éphémère mais quand même quelle joie de bafouer le tortionnaire, de lui infliger une blessure virtuelle. Peut-être même est-il jaloux, rongé par le doute n’osant pas en parler parce que là il ne s’agit pas d’un match de foot, mais d’un ring sur lequel il prend des coups sans pouvoir les rendre, à moins de taper sur sa femme, ce qui est d’abord une maigre revanche et tristement méprisable.

    Michel Costadau

  • Romani 48

    Romani 48

    -Cette fois c’est toi qui me rassure. Ok, bon mais ce n’est pas le sujet. Je ne peux pas te dire grand-chose de plus sur notre histoire. Quant au fait qu’il revienne, là on peut en discuter. Et se prévenir, peut-être,

    -Oui ce coup-ci il faut empêcher ce brouillard qu’il peut mettre autour de vous, de nous plutôt puisque, hier, il m’a envoyé, à moi aussi, le messager. Qu’est-ce que tu entends par se prévenir ?

    -Oh c’est juste pour partager les infos afin qu’il ne nous surprenne pas parce que nous ignorons ce qu’il a dit ou fait aux autres. C’est drôle que tu sois dans le circuit, y a un truc qui m’échappe  quand même. Tu ne l’as jamais rencontré que je sache,

    -Ben non, ou alors je l’ai vu sans savoir que c’était lui. Par contre il est certain que lui me connaît, mais je ne sais pas très bien comment. Sûrement au moment où j’ai fait la connaissance de ta mère, puisqu’il était lui aussi dans le secteur. Pourtant je me suis beaucoup promené avec elle et elle n’a jamais semblé reconnaître quelqu’un. C’est vrai qu’elle marchait la tête baissée pour surveiller ses pas,

    -Oui il te connaît sûrement et le fait que ce soit toi qui as reçu le messager veut bien dire que tu es en première ligne. Qu’est-ce que tu proposes ?

    -D’abord je crois que je vais rentrer à la maison, ensuite je vais réfléchir, enfin il faudra sûrement que je voie ta mère.  Comme tu peux le constater c’est pas un programme guerrier, en tous cas pour le moment. Bon on peut quand même se dire que l’on se prévient si… si quoi au fait ? oui pour commencer il faut échanger sur la moindre inquiétude, même si c’est un peu prématuré, pour éviter qu’il puisse se retrouver seul avec l’un d’entre vous, de nous quoi. Évidemment le risque c’est que notre vigilance s’émousse s’il ne se passe rien à chaque fois que nous nous mobilisons. Mais nous évaluerons ce risque au fur et à mesure, en espérant que ça ne dure pas trop longtemps quand même,

    -Bon ok, mais il faut que je prévienne maman et les sœurs, je sais quoi leur dire, mais pour le résultat je ne sais pas trop quelles seront leurs réactions, enfin surtout Taqui,

    -Si ta maman est là, je pourrai peut-être la voir tout de suite,

    -Oui elle est sortie faire une course et doit revenir.

    Effectivement au même moment Vienna rentre et vient nous dire bonjour. Nous buvons un sirop et en lui demandant de ses nouvelles je lui dis : est-ce que je pourrais vous parler cinq minutes ? Elle répond :

    -Bien sûr allons dans la salle à manger nous serons tranquille,

    -Je ne veux pas vous déranger, mais compte tenu des évènements, pourriez-vous me parler de votre ancien mari,

    -Oui pourquoi pas, je le fais d’autant plus volontiers qu’il m’a semblé trouver en vous une pensée assez compréhensive. En tous cas suffisamment pour pouvoir évoquer des notions assez subtiles que les hommes en général ne saisissent pas,

    -C’est peut-être un peu hâtif mais je vous remercie de votre confiance,

    -Comme évènements vous pensez à sa présence autour de nous ?

    -Oui il était là il y a peu et il semble vouloir revenir prochainement, si ce n’est déjà fait,

    -Je peux vous parler de cette présence que vous évoquez assez tranquillement. En fait c’est plutôt insupportable le mot qu’il faudrait utiliser. Pour moi il y a un mystère dans la pression qu’exerce cette présence. D’abord vous ne pouvez pas comprendre comment les femmes vivent dans une ombre, dans une enclave sans barreaux, mais dont on ne peut s’échapper. Pas uniquement l’ombre de leur conjoint mais surtout la couverture sociétale, le partage complètement arbitraire des rôles, des histoires et des devenirs. Vous savez, les femmes ne font pas partie de l’humanité. Elles vivent dans un sous-monde, l’île sous la mer inventée par les esclaves. Île aux frontières glissantes et dangereuses. Pourtant ce sont elles qui génèrent, qui font, qui construisent l’humanité, enfants après enfants, une humanité dont elles ne font pas partie. Elles naissent femmes et sont conduites au fil des ans sur le chemin de la différence et de l’exclusion pour s’établir, se cantonner dans l’espace délimité qui leur est attribué. Le monde se déroule autour de cet espace sans qu’elles puissent y intervenir,

    Michel Costadau