Catégorie : Non classé

  • Romani 66

    Romani 66

    Le vendredi soir tout est en place et nous dinons chez Bulan, y compris avec les voisins. C’est lui qui a préparé le repas, avec une salade verte aux agrumes et une omelette aux pommes de terre. Les voisins ont amené un rouge léger et parfumé du Sud-Est qui va très bien. La discussion roule sur l’art et les styles de la peinture contemporaine mais il est difficile de savoir si seulement il y en a. Nous nous séparons  assez rapidement pour être d’attaque le lendemain. Je rentre avec Sazak et Timor et je bois un petit verre avec lui avant d’aller me coucher.

    C’est l’odeur du café qui me réveille, étrange odeur qui sent le chaud et vous attire inexorablement.

    En plus il est bon le café préparé par Sazak. C’est bien réveillé et en forme que nous allons chez Bulan prendre nos postes. Ca fait un peu militaire notre organisation mais dès 10h il y a de l’occupation avec plus de visiteurs que nous avions imaginés. Des connaisseurs en plus, heureusement les voisins savent répondre aux questions plus spécialisées. Comme convenu Vienna se tient chez Bulan et je me positionne chez les voisins. J’essaie d’observer les visiteurs et de temps en temps je me dis « tiens ça pourrait être lui ». A vrai dire je ne connais personne, certes ce n’est pas tout à fait mon quartier mais quand même, j’en suis un peu étonné.

    A midi nous fermons pour prendre un repas tous ensembles. Nous rejoignons Vienna qui est en forme après son heure de discussion avec les amateurs d’art. Elle nous explique d’ailleurs qu’elle s’est prise au jeu et qu’elle était contente quand quelqu’un voulait acheter une œuvre. Acheter n’est pas le mot exact puisque qu’il s’agissait seulement d’une réservation. On mettait alors une étiquette sur le tableau avec la mention 1 offre, ou 2 offres si deux visiteurs avaient fait une réservation. En tout il y avait déjà trois réservations dont deux pour le même.

    L’après-midi se déroule sans incidents particuliers avec un peu moins de visiteurs, mais des gens connaissant la famille de Vienna ou celle des voisins. Le soir c’est chacun chez soi, ce qui fait que je me retrouve seul, ce qui m’arrange un peu parce que ces journées à voir du monde c’est pire que regarder la télé, moi ça me fatigue.

    Le dimanche matin se lève dans un léger brouillard lumineux sous quelques rayons de soleil diffusant une teinte rose. C’est à la fois joyeux et un peu mystérieux, mais c’est signe de beau temps. Chacun est en place pour le deuxième round. Je suis en train de prendre un café chez les voisins quand Taqui vient me dire : contact établi, il faut que tu viennes.

    Je la suis et nous entrons chez Bulan au milieu de quelques visiteurs. Elle m’emmène dans la cuisine ou je vois Vienna et un inconnu, pas très grand, au visage rigide assis en face d’elle. C’est lui qui prend la parole directement :

    -Je ne cherchais pas Vienna mais je savais qu’en la cherchant je vous trouverai et c’est vous que je viens voir. Assoyez-vous,

    -Volontiers si vous acceptez d’expliquer votre attitude particulièrement hostile et même malfaisante à l’égard de Vienna,

    -C’est simple je déteste cette famille non sans raisons,

    -C’est quand même votre famille ?

    -Non ce n’est plus ma famille c’est une bande de hors la loi repliée sur eux mêmes,

    -Mais moi je ne fais pas partie de cette famille que je sache,

    -Vous avez contrecarré mes actions en soutenant Vienna quand elle est venue à Paris et vous avez l’intention de continuer, vous êtes donc mon ennemi,

    -A priori je me demande si vous n’inventez pas ce sentiment car il n’y a pas de réciproque, vous tenez une position unilatérale qui est peu défendable. Pour moi vous êtes l’ex de Vienna, mais pas encore mon ennemi,

    -Je ne suis pas venu pour discuter, je suis venu vous dire que l’un de nous deux est de trop. Soit vous partez, soit je vais vous y obliger. Et quand je dis partir ce n’est pas pour une semaine c’est pour toujours, est ce clair ?

    -Ce qui est clair c’est que vous êtes un peu malade, peut être même beaucoup. J’espère pour vous que ça se soigne, sinon votre avenir ne sera pas particulièrement rose,

    – Quand partez-vous ? Je n’ai pas très bien entendu la réponse,

    -La réponse est : je vous quitte immédiatement pour discuter avec Vienna et ses enfants. Je reviens ici même dans une heure et demi et j’espère que vous serez toujours là. See you.

    Michel Costadau

  • Départ de Raymond Borraz

    Départ de Raymond Borraz

    Pour Raymond Borraz – samedi 27 août 2022 – Cimetière d’Appelle – 16h00

    Hommage de Christophe Pouyanne

    Mon cher Raymond,

    Jʼai plusieurs bonnes nouvelles pour toi, la première c’est que tu vas rejoindre Françoise, dans ce petit et bucolique cimetière d’Appelle, à l’ombre de ses immenses cyprès. C’est un endroit paisible et c’est bien de vous savoir reposer ici tous les deux.

    L’autre bonne nouvelle, c’est que ton esprit jovial et souvent malicieux, libéré de cette enveloppe charnelle qui nous encombre, va pouvoir flotter librement dans les airs tout comme l’esprit de ce palmipède librement enchainé dont tu étais gourmand, avec sa verve satirique que tu partageais avec plaisir.

    Cet esprit borrassien donc, sois en sûr, continuera à souffler dans ces collines de cocagne pendant longtemps et même qu’il pourrait aussi retourner dans ces contrées que tu aimais bien : de la Toscane tarnaise à la Toscane italienne, flotter au dessus des tours de Manhattan ou déguster une Zarzuela sur les ramblas de Barcelone…

    Mon cher Raymond, tu as tiré ta révérence après une bonne vie, c’est bien mais cela a des conséquences :

    qui va corriger les fautes d’orthographe et d’accords du participe passé des discours du Maire ?

    qui va nous écrire des textes piégeux pour notre dictée annuelle?

    qui va nous commenter l’actualité avec des bonnes blagues sur le parking du fournil, un bon pain sous le bras?

    Bon, Ne t’inquiètes pas, on va se débrouiller pour tout ça … mais c’est une façon de te dire à toi à tes enfants Olivier, Hélène et petits-enfants Samuel, Baya, liv, Drahman que tu vas nous manquer. Avec ce temps sec, cette chaleur, les cyprés, les cigales … on se croirait en Provence dans du Pagnol, comme disait Marius à César :

    «Raymond, on t’aimait bien tu sais …»

     

    Hommage d’Edwige Malberg

    Raymond, cher Raymond,

    Qui désormais corrigera nos fautes de français et nos fautes d’orthographe maintenant que tu es parti ?

    Tu nous laisses orphelins, tes enfants, tes petits-enfants et nous aussi tes amis.

    Tu laisses derrière toi un grand vide. Notre tristesse est immense. Ton absence va être à la mesure de ce que fut ta présence.

    Mais Raymond qui avait une personnalité solaire n’aimerait sûrement pas que notre tristesse ait le dernier mot, lui qui savait si bien célébrer la vie.

    Aussi,  repassons chacun dans notre cœur tous les souvenirs de moments heureux partagés avec lui ; il y en a eu beaucoup.

    Pour moi, ce furent avec lui et Françoise les rencontres philosophiques, d’abord à Durfort dans les années 90, puis au café philo de Puylaurens pendant une petite dizaine d’années dont il fut un fidèle.

    Raymond s’était attaché la sympathie et l’amitié de tous les participants par sa bonne humeur,  ses remarques percutantes et ses vives réparties, son humour, ses blagues, son esprit pétillant et par dessus tout par sa vaste culture historique et politique.

    Pas un événement, pas une manifestation d’Appelle où Raymond n’ait été présent tellement il avait le sens de l’amitié et du partage. Il faisait intégralement partie de la vie du village, ce village communautaire exemplaire par l’esprit convivial qui y règne et par la créativité qui s’y exprime.

    Nous partagions Raymond et moi, outre l’amour de la langue française, le goût du cinéma et nous sommes quelquefois allés ensemble voir quelques films, le plus souvent des films qui évoquaient la période du franquisme, période qui a durablement et profondément marqué sa vie, lui enfant de la Retirada et qui le resta jusqu’au bout de sa vie.

    Autre signe de notre amitié : Raymond n’hésitait pas une seconde à m’engueuler copieusement quand je la ramenais avec ma technophobie, lui qui était familier et à l’aise avec l’informatique dont il appréciait les possibilités infinies qu’elle offre.

    On ne se rencontrait jamais sans plaisanter d’une chose ou d’une autre tant il avait un caractère joyeux.

    Nous ne perdons pas seulement un ami très cher mais aussi un champion d’orthographe et nous n’aurions manqué pour rien au monde la dictée qu’il organisait chaque année en décembre où nous nous retrouvions une bonne vingtaine dans une joyeuse ambiance à se casser la tête sur des orthographes alambiquées.

    Il y a eu les années difficiles : la maladie lente mais inexorable de Françoise et sa mort. Raymond les a traversées avec courage, faisant face avec une relative sérénité.

    On sentait un homme solide et équilibré. Quand quelque temps après la mort de Françoise, il s’est peu à peu relevé de son deuil et s’est organisé une bonne vie qui respirait l’harmonie entre la marche matinale, le jardinage, les bains dans la piscine, les voyages dont celui tout récent à New York dont il a été si heureux ; « une ville fascinante et monstrueuse » disait-il.

    Nous ses amis, nous nous réjouissions et admirions comme il avait su repartir dans le flot de la vie après l’épreuve de la perte de sa femme.

    Vous, sa fille, son fils, ses petits-enfants dont il nous parlait souvent, nous ses amis, après la sidération de sa mort brutale et la tristesse du deuil ; à sa suite, pour lui, pour le bon vivant, le grand vivant qu’il fut, nous continuerons de célébrer la vie qu’il aimait tant.

    Je voudrais finir sur une note d’humour : A chacune de nos rencontres philosophiques, nous avions droit à une bonne blague. Je me rappelle celle-ci : Il disait : « Moi, je voudrais aller au paradis pour le climat et en enfer pour la compagnie. »

    Parions qu’il a été exaucé et qu’il jouit à présent et d’un bon climat et d’une bonne compagnie.

     

    Hommage d’Olivier Borraz

    Trop peu de temps pour préparer ce discours, il m’a manqué quelques années …

    Remerciements à tous d’être venus aussi nombreux, beaucoup étaient déjà là il y a trois ans pour maman, quelques-uns nous ont quittés depuis. Une pensée particulière pour Valdo et Bernard.

    Certains n’ont pas pu venir mais nous ont écrit pour dire leur immense tristesse (Christian et Françoise Léonhard, Lievin et Marie-Thèrese Deporter, Michel Alliaga, …).

    Me gustaría dar un agradecimiento especial a nuestros primos que vinieron desde Calanda y Zaragoza para rendir homenaje a papá. Su presencia aquí hoy es muy conmovedora.

    Papa a eu une belle vie, il nous l’a dit à plusieurs reprises dans ses derniers jours.

    Une vie pourtant marquée par un drame initial, le décès de son père lors de la bataille de Belchite en 1937, la fuite d’Espagne avec sa mère et sa sœur lors de la Retirada, l’arrivée en France en 1938 dans des conditions difficiles. Mais très vite, des personnes extraordinaires sont venues à leur aide et leur ont permis de construire une nouvelle vie. Papa en parlait souvent avec émotion, car ces bonnes sœurs, cet instituteur, ce pasteur, et d’autres encore, leur ont permis d’éviter l’horreur des camps de réfugiés et d’être accueillis comme il se doit. Et à partir de là, bien que vivant dans des conditions modestes, papa, sa sœur Victoria, leur mère n’ont plus jamais manqué de rien. Sa mère travaillant dans la journée, tout petit papa a accompagné sa sœur Victoria à l’école. Assis au fond de la classe, les bonnes sœurs lui donnaient des devoirs pour l’occuper. Et c’est ainsi qu’il apprit très vite à lire et à écrire, et commença l’école en sautant deux classes. A 16 ans, il avait terminé le lycée. Aurait-il été issu d’une famille plus aisée, il aurait probablement poursuivi ses études à l’université. Mais il commença à travailler, chez Crouzet à Labastide-Rouairoux. Ce qui peut paraître comme une injustice, tant il avait des facilités à l’école, se révéla certainement pour lui une chance. Car après plusieurs années, et au gré d’une petite annonce aperçue dans la presse locale par sa future belle-mère, il débuta chez Burroughs une carrière qui devait l’amener, d’abord aux quatre coins de la France, puis à partir de 1973 aux quatre coins du monde.

    Je ne vais pas revenir sur toute son histoire, qu’il a souvent racontée par bribes à tous ceux qui sont réunis ici aujourd’hui. Papa adorait revenir sur différents épisodes de sa jeunesse, de ses débuts professionnels, de ses voyages, … Papa adorait parler, et dès qu’il trouvait un public neuf et à l’écoute, était intarissable. Et c’est vrai qu’il eut une belle vie. Je ne vais donc pas revenir sur cette vie, mais souligner simplement des constantes : l’amitié ; l’humour ; l’insouciance.

    • Papa a toujours eu des amis, de vrais amis, des amis qui ne l’ont jamais quitté. Beaucoup de ses amis sont là aujourd’hui, d’autres en pensée, d’autres sont déjà partis. Mais ces amitiés étaient profondes, durables, sincères, et souvent ponctuées d’épisodes drôles qu’il adorait raconter.
    • Papa adorait rire et faire rire. Il avait une collection de blagues, que nous avons tous entendues, parfois plusieurs centaines de fois, et qu’il emporte avec lui. Il avait une manière de les raconter qui rendait même celles qui étaient limites, voire moyennement drôles, hilarantes. Papa utilisait l’humour tant dans sa vie familiale et amicale que dans son travail. C’était sa manière de briser la glace, d’introduire un climat de confiance, d’apprendre à connaître les gens aussi.
    • Enfin, la vie de papa fut marquée par une forme d’insouciance. Il traversa la Seconde Guerre Mondiale sans manquer de rien, passa 20 mois en Algérie sans avoir connu les horreurs de la guerre et en n’ayant que des anecdotes drôles à nous raconter, et se permit même lors des événements de mai 68 (il avait alors 30 ans, ce mouvement ne le concernait pas vraiment) d’aller à Toulouse s’acheter un stylo, en s’étonnant d’être seul dans le magasin … IL n’y a que deux événements qui pour moi ressortent de ce climat d’insouciance : la victoire de Mitterrand en 1981, où je le vis pleurer de joie, et le coup d’Etat avorté de Tejero en 1982 en Espagne, où pendant quelques heures ressurgirent les fantômes du passé. Ces derniers temps, toutefois, je le vis pour la première fois exprimer une inquiétude quant à l’état du monde : cela nous surprit, il sentait déjà que la fin était proche, et il s’inquiétait du monde dans lequel nous, ses enfants, et plus encore ses petits-enfants, allaient vivre.

    Bref, papa a eu une belle vie, il a aimé et été aimé, il a voyagé, il a mangé, bu, dansé, ri. Il a pleuré aussi. Mais pour rien au monde n’aurait-il changé un détail de sa vie.

    Mais papa n’a jamais connu son père. Il a eu un beau-père, son oncle comme il l’appelait, Saturnin Sanchez, auprès duquel il apprit beaucoup. Il a eu surtout une mère qui l’adorait et le vénérait. Mais il n’a pas eu de père. Ce manque l’a conduit à lire beaucoup sur la guerre d’Espagne, à essayer de comprendre ce conflit marqué par tant d’horreurs. Pour essayer d’y retrouver les traces de son père et de sa vie en Espagne durant ces années à la fois extraordinaires, avec la collectivité anarchiste de Calanda, et terribles, avec les morts, les fusillés, les disparitions.

    Du coup, papa ne fut pas un père comme les autres. Il n’avait pas de modèle, il ne savait pas ce qu’il fallait éviter ou au contraire reproduire à partir de sa propre expérience. Du coup, il se tint souvent un peu à distance, du moins est-ce ainsi que je me souviens de lui, laissant maman occuper la place. Maman qui était si présente, si aimante. Longtemps, j’ai eu le sentiment que durant toute mon enfance, papa était distant : soit qu’il travaillait et voyageait beaucoup, soit qu’il était perdu dans ses pensées. Ce n’est que plus tard dans la vie que je pris conscience qu’il avait eu sur nous une influence discrète mais déterminante. Bien sûr il nous apprit l’humour à travers Desproges, Coluche, Devos, les films de d’Audiard, il nous fit découvrir les grands films du cinéma français, la salsa, le plaisir de bien manger et boire, et pour ce qui me concerne le football. Mais son influence fut plus profonde. Très jeune, il m’offrit quelques livres : Hommage à la Catalogne d’Orwell, Allons Z’enfants d’Yves Gibault, Les grands cimetières sous la lune de Bernanos, … Des livres qui parlaient de la guerre, de l’Espagne, de l’armée, de l’église, de l’autorité, … Des livres qui exercèrent une grande influence sur moi, notamment dans mon propre rapport à l’autorité. Papa était un anarchiste, pas au sens où on l’entend souvent (rebelle, adepte du chaos, …) mais au sens où il avait une profonde méfiance devant toute forme d’autorité, qui recèle toujours en elle un arbitraire potentiel. Et sans forcément se faire d’illusion sur la nature humaine, il préférait toujours prendre le risque des liens sociaux horizontaux plutôt que toute forme de verticalité. Papa n’aimait pas manager, comme on dit maintenant, et j’ai hérité cela de lui. Papa n’aimait pas l’armée, ni l’église. Il adorait débattre sans fin avec ses amis de droite. Que de repas, parfois tendus, en famille ou avec des amis, où il remontait sans cesse au front pour mettre ses interlocuteurs devant leurs contradictions, sans toujours voir les siennes, tel un don Quichotte incapable de résister au premier moulin venu (quitte parfois à le créer de toute pièce !). J’ai malheureusement hérité du même défaut. Il nous a appris à ne pas supporter l’injustice, les inégalités, la mauvaise foi, la bêtise et l’arbitraire. Et, comme lui, je pars régulièrement au combat, sachant celui-ci perdu d’avance, mais par souci de ne pas laisser une situation absurde ou insupportable sans rien dire.

    Papa nous a aussi, très jeunes, inciter à travailler pour gagner un peu d’argent. Pas par envie de nous faire partager ce qu’il avait connu, mais parce qu’il pensait que ce serait formateur. Aux Etats-Unis, c’était alors plus facile qu’en France et c’est ainsi que durant tout un été à l’âge de 12 ans je me suis retrouvé tous les matins à 7h dans un club de golf à faire le caddy. Puis, plus tard, de retour en France et à ma majorité, à travailler comme chasseur dans des hôtels. Là aussi, nulle obligation, mais un encouragement à sortir de notre zone de confort, comme on dit aujourd’hui.

    Papa, enfin, nous a appris la gentillesse, le respect et l’ouverture. Il était incroyablement sociable, il est toujours allé facilement vers les gens, il était curieux de les connaître, il adorait les observer (surtout depuis une terrasse de café), il n’aimait rien de tel qu’engager la conversation. Il était provocateur parfois, mais jamais méchant. Papa nous a aussi appris l’importance de la forme, qu’elle soit grammaticale ou vestimentaire : non par souci de conformité ou un attachement à des conventions sociales, mais par respect de soi. Enfin, il adorait voyager, découvrir de nouveaux lieux ou en retrouver certains régulièrement. Il nous a souvent raconté le choc que fut pour lui la découverte de la salsa dans une boîte de nuit au Venezuela, ce moment où il découvrit tout un continent qu’il ne cessa ensuite d’explorer, cette musique basait sur le rythme qu’il aimait tant battre avec sa fourchette sur la table. En fait, je vais revenir sur ce que j’ai dit plus haut : peut-être que s’il avait eu la possibilité de modifier un détail dans sa vie, il aurait aimé être percussionniste.

    En tout état de cause, et pour conclure, je dirai que nous sommes les enfants de notre père et je le dis avec beaucoup de fierté. Je l’ai compris tardivement, mais je reconnais aujourd’hui tout ce que je lui dois, tout ce qui en moi vient de lui. Nous avons eu énormément de chance, Hélène et moi, mais aussi ses petits-enfants, Samuel, Baya, Drahmane et Liv, qui adoraient leur grand-père comme ils adoraient leur grand-mère, lesquels le leur rendait bien. Liv l’appelait son grand-père orthographique, elle fit une dernière dictée avec lui en juillet, qui suscita son admiration tant elle fit peu de fautes, moi une autre en août, mais par amour propre je préfère éviter de vous dire le nombre de fautes que je commis alors … Liv ne peut pas être là aujourd’hui mais elle est très triste, son grand-père lui manquera beaucoup. Il nous manquera à tous terriblement, mais comme je l’avais dit pour maman il y a trois ans, quelle chance nous avons eue de l’avoir comme père.

     

    Hommages rassemblés par Martine Laurens

    Raymond,

    Nous ne nous attendions pas à ton départ si tôt.

    Merci Raymond pour tous ces moments partagés

    pour ta générosité

    pour ta sensibilité

    pour ta disponibilité

    pour ta joie de vivre

    pour ton humour

    Merci la vie d’avoir permis à nos chemin de se croiser.

    Ne vous inquiétez pas Françoise & toi nous ne vous oublierons pas.

    Martine et Christian

     

    Oh non….Nous pensons fort à lui et à toute sa famille et lui envoyons  nos plus belles pensées.

    Samuel et Marie

     

    Mais non….. On ne s’y attendait pas !!

    Nous avons beaucoup pensé à lui hier sur l’eau….

    Raymond porte avec lui de beaux souvenirs d’Appelle dont nous nous souviendrons toujours. Nous penserons bien à lui et à sa famille samedi….Dites leur combien nous aimions Raymond et toutes ses attentions.

    Aurélie et Adrien

     

    Raymond,

    C’est le voisin qui vivait au dessus de la maison où l’on est nés,

    C’est celui que l’on croisait en voiture sur les routes d’Appelle quand on jouait, enfants, l’été,

    C’est celui qui, quand il venait chercher son pain, nous serait la main pour nous saluer,

    C’est celui qui nous donnait le Canard Enchainé pour le lire et se tenir informé,

    C’est celui qui était l’as en dictée et en alphabet.

     

    Alors bien évidemment, c’est celui à qui nous avons tous envoyé nos écrits pour les corriger.

    C’est celui qui nous racontait des histoires de sa vie et on en redemandait.

    C’est celui chez qui, l’été à la piscine, nous allions nous baigner, sans jamais le déranger.

    C’est notre voisin envolé cette année pour qui nous avons toujours une pensée.

    Raphaël

     

    Hommage de Michel Costadau

    Il n’y a pas si longtemps nous étions ici pour le départ de Françoise. J’avais alors dis à Raymond qu’il était le champion de l’amitié. Après il était venu me trouver pour me dire que c’était tout à fait exagéré et qu’il ne méritait pas ce titre. Alors je vais lui décerner un nouveau titre : Raymond roi de la contradiction.

    En fait c’est Edith d’abord qui a connu Françoise par le dessin, moi je n’ai découvert Raymond qu’ensuite. Mais quelle découverte. J’ai été captivé par son parcours, son histoire riche, compliquée faites de malheurs et de bonheurs. Quand il me racontait Athènes avec cette baie vitrée de son bureau donnant sur le Parthénon et la douceur de la vie grecque, c’est comme si j’y étais, si je voyais moi aussi cette splendide vue.

    Puis nous nous sommes mis à partager la CNT et la commence les contradictions. Il me transmettait des revues, des journaux avec lesquels il correspondait. D’ailleurs son gendre Sylvain l’a qualifié d’Anarcho-Salsero mais Raymond anarchiste j’arrive pas à y croire. Parce que pour ce qui est de respecter les règles, les usages et les lois, Raymond n’avait pas son pareil. Donc plutôt sentimental qu’anarchiste, car il ya encore peu, l’évocation de son père lui mettait les larmes aux yeux.

     

    D’ailleurs cette passion pour la langue, l’orthographe, la grammaire était basée sur l’intangibilité des règles, pour lui c’était écrit dans le béton. Et pôur lui ke crois que la société était une construction inamovible et intouchable dans laquelle il fallait se débrouiller au mieux de ses intérêts et il s’est plutôt bien débrouillé.

    Quand je lui demandais : Raymond comment as-tu fais pour retenir tous ces accords, ces tournures, ces exceptions de la langue française il me répondait : Michel c’est simple j’ai un QI nettement au dessus de la moyenne, c’est clair, faut pas chercher plus loin. Et il avait surement raison.

    Mais il n’était pas écrasant pour autant. C’est rare des personnalités riches et non imbues d’elle-même, c’est même exceptionnel.

    Quand même il n’aimait pas du tout la remise en cause de l’autorité. Plusieurs  fois il a fait des sorties assez virulentes contre ceux qui mettait en cause scientifique, médical pou autre en disant : mais qui êtres vous pour contester les avis de gens formés, spécialisés et reconnus. Vous n’y connaissez rien vous ne faites que du bavardage. Bigre.

    Il me semble qu’il compensait sa rigueur intellectuelle, par la légèreté des blagues qu’il racontait. Je cois qu’il a pris son accent pieds noirs au service mais il était formidable et riait autant si ce n’est plus que son public.

    Comme il savait que nous luttions contre l’autoroute il me disait : Michel tout le monde dit qu’il va se faire. Alors vas-y dis moi  pourquoi il ne se fera pas. Et je lui expliquai les atteintes à la loi et à la biodiversité. Mais je ne suis pas sur qu’il y croyait.

    Raymond roi de la contradiction entre les règles et leur transgression. C’est ça qui le rendait si vivant. Parce que ceux qui n’ont pas de contradictions c’est qu’ils sont déjà mort. Et ça a finit par lui arriver.

    Adieu Raymond mon ami.

  • Romani 65

    Romani 65

    -Vous, répond Vienna, vous vous disposez un par pièce, chargés de renseigner les visiteurs et surtout de faire attention aux évènements. Moi je vais circuler dans la maison sans la quitter, c’est-à-dire que je n’irais pas chez les voisins. Vous, par contre, dit-elle, en s’adressant à moi, vous ne serez que chez les voisins. Ne passez pas ici. Ah, j’oubliais un point important : je ne serai présente que deux heures le matin et deux heures l’après-midi. Sur les affichettes et dans le communiqué il faut trouver un truc pour indiquer ces deux créneaux,

    -Genre tirage au sort de reproduction par l’organisatrice de l’expo, propose Taqui, euh je blague je vais trouver mieux, mais c’est ça l’esprit,

    -Oui ma petite Taqui c’est ça et tu vas trouver.

    Nous nous séparons en nous donnant rendez-vous demain à la même heure. Les deux copains venus nous prêter main forte disent qu’ils restent à notre disposition en cas de besoin et qu’il n’est pas utile qu’ils reviennent le lendemain, mais qu’ils passeront samedi et dimanche.

    Chacun se met à penser à son action. Pour ma part, je n’ai pour le moment pas grand-chose à faire, aussi je décide d’aller renforcer ma palissade et nettoyer le jardin.

    Je mets dans un carton les débris de l’attaque de la veille et j’explore la palissade pour trouver les points faibles. Il y en pas mal, mais seuls deux endroits peuvent être réparés, les autres étant simplement de la vétusté mais qui tient encore. Je regarde ce qu’il me faut pour consolider et je fais une liste pour acheter le petit matériel nécessaire.

    En fin d’après-midi je vois revenir Sazak et Timor, qui étaient allés faire des courses, avec de sérieuses provisions que nous rangeons de concert. Un quart-d’heure après une voiture s’arrête devant la maison et quelqu’un frappe à la porte. J’ouvre sur une charmante dame, assez âgée mais aux traits fins, qui me demande si je connaissais Vienna. Suite à ma réponse positive, elle, m’indique qu’elle vient poser chez moi 6 tableaux que je remettrai à Vienna pour la vente de samedi. Je lui demande si ce sont ses peintures, elle me répond oui pour deux seulement, les autres viennent d’un artiste assez connu mais dont j’ignorais l’existence. Ce sont des tableaux un peu originaux. Ils semblent mêler le béton et la verdure avec des personnages tout petits. Ca donne l’impression de ces peintures hollandaises qui fourmillent de détails et de personnages aux mimiques très expressives. Mais transposé dans un monde plus actuel, qui ne semble pas moderne pour autant. Ce n’est pas fascinant, mais on s’attarde à les regarder. Je remercie notre visiteuse en lui disant que pour la suite elle s’adresse à Vienna directement. Bien sûr me dit-elle, mais je ne viens pas souvent à Paris et c’est Vienna qui m’a dit de les déposer chez vous.  Après son départ, je range les tableaux dans le salon en attendant vendredi pour les amener chez Bulan.

    Le lendemain Taqui vient nous apporter les affichettes et nous passons l’après-midi à les coller dans des endroits visibles dans les six ou sept rues avoisinantes. Le créneau de la présence de Vienna est suggéré par une visite guidée de 11h à 13 h le matin et de 17 h à 19 h le soir.

    Le mercredi Sazak nous indique que l’annonce va paraître jeudi dans deux quotidiens.

    Le vendredi en fin de matinée je passe chez Vienna avec les tableaux bien enveloppés. Elle me dit de les porter chez les voisins pour les mettre dans le séjour et une chambre. Plusieurs dans chaque pièce et une dans l’entrée. C’est Vienna qui vient les placer avec les voisins qui ont un système assez astucieux pour les accrocher, fait d’une mince barre que l’on coince entre le sol et le plafond et sur laquelle on  met des crochets à la hauteur souhaitée. Ils installent trois ou quatre tableaux par pièce, avec ceux qu’ils ont déjà, sans thème commun mais avec une espèce de lien avec la pièce elle-même soit par les couleurs soit par la forme.

    L’installation chez Bulan comprend des tableaux amenés, aussi, par les voisins et d’autres connaissances. L’accrochage se fait avec le même système mais prend plus de temps car Vienna choisit lentement et les assortiments et les emplacements ont une logique qui nous échappe un peu mais qui ne perturbe en rien son travail. Elle fait déplacer plusieurs fois les tiges de support dans les pièces.

    Michel Costadau

  • Romani 64

    Romani 64

    -Et qu’est ce que vous ferez alors, vous vous remettrez à pleurer. Ca n’est pas bon pour vous, vous le savez. Et nous, que ferons-nous à ce moment-là ? Nous ferons semblant de ne pas voir et vous consolerons tristement. Je ne vois pas de plan là-dedans,

    -Ecoute Bulan, le plan est pourtant simple, il s’agit de pouvoir parler avec lui. Peut-être préfèrerais-tu lui tirer dessus à coup de fusil, mais j’en doute et ce n’est pas une bonne idée,

    -Ca c’est sûr dit Sazak. Bon donc, finalement il faut qu’il te reconnaisse. Tu veux jouer les appâts. Je n’y avais pas pensé au début, mais c’est effectivement un passage obligé. Par contre, ce que je ne comprends pas c’est ton idée de vide maison. Pourquoi veux-tu vendre les meubles de Bulan, ils ne sont pas à toi que je sache. C’est ça ton souhait, j’y crois pas,

    -Non, non, répond Vienna, nous ne vendrons aucun meuble, mais uniquement des tableaux, des peintures, à raison de deux ou trois par pièces. On fera pareil chez les voisins dont je ne vais pas non plus vendre les meubles qui m’appartiennent encore moins, comme tu dis. Nous allons faire une espèce de vide maison d’artiste si tu préfères,

    -Bon, comme ça, d’accord, encore faut-il trouver les tableaux en question,

    -Ce ne sera pas trop difficile, j’ai des connaissances et, d’après ce que m’a dit Bulan, les voisins aussi, donc est-ce que l’on peut essayer de planifier tout ça ?

    -Tout le monde est là, dis-je, on peut faire ça tout de suite,

    -Pour les tableaux, dit Vienna, il me faut trois jours pour les apporter. Je pense que ce sera pareil pour les voisins,

    -Que fait-on pour annoncer l’évènement demande Bulan. Peut-être quelque affichettes manuscrites  dans le quartier mais il faudrait, aussi, une annonce dans un quotidien local,

    -Je peux rédiger un petit article, indique Sazak, sur les styles qui seront exposés. Pour ça j’aurais seulement besoin que vous me donniez quelques indications, même sommaires,

    -Tu peux parler de peinture contemporaine, explique Vienna, mais pas dans le sens « moderne » plutôt dans celui de « sociétale »,

    -Ca me va très bien répond Sazak, ce sera prêt demain matin, Voulez vous que je donne des indications de prix ?

    -Ce n’est pas nécessaire, précise Vienna. L’esprit est celui du soutien d’une juste cause, sans qu’il soit utile d’entrer dans le détail, qui d’ailleurs est souvent assez ambigu. Par exemple le combat contre la faim dans le monde ou les placements éthiques sont d’une complète opacité, Par contre il faut indiquer une date et donner le lieu,

    -Pour la date, il faut un samedi-dimanche remarque Bulan, la semaine prochaine par exemple. Est-ce que tout sera prêt pour cette date-là,

    -Oui, c’est jouable, et il ne nous faut pas tarder si nous voulons prendre la main.

    Après être restée silencieuse jusqu’alors, Taqui se lève pour parler fort :

    -Est-ce que vous pouvez m’expliquer quel rôle nous jouons dans le traquenard que vous voulez tendre à notre père. Spectateurs d’un nouveau numéro de maman ?  Aficionados des combats  inutiles et stériles ? Promoteurs de la peinture à l’huile de vidange ? Vous voulez lui parler, ok. Mais avez-vous seulement une idée de ce que vous allez dire, lui dire. Je n’ose pas demander des objectifs et pourtant il en faudrait, non ?

    -L’objectif, répond Vienna,  c’est de lui demander ce qu’il veut pour arrêter de nous poursuivre. Que nous le sachions. Et selon ce que nous apprendrons nous agirons en conséquence,

    -Et s’il veut seulement continuer à nous embêter, comme je le pense, vous ferez quoi ?

    J’interviens alors pour indiquer :

    -S’il s’en est pris à moi, c’est qu’il y a quelque chose de plus que seulement vous embêter,

    – Ça c’est vrai, dit Taqui et c’est peut-être une piste à suivre. Mais alors pourquoi faut-il que ce soit maman qui cherche à le rencontrer et pas vous directement,

    -En ce qui me concerne je suis infoutu de le reconnaître, lui peut-être mais je ne pourrais absolument pas confirmer que c’est la bonne personne. Il me semble que votre mère est la mieux placée, la suite évidemment m’échappe un peu,

    -Bon, dit Vienna, si tout le monde et d’accord on y va. Affichettes Bulan et Taqui, communiqué Sazak, tableaux moi et les voisins. Date samedi et dimanche en huit,

    -Et nous on fait quoi ?

    Michel Costadau

  • Romani 63

    Romani 63

    Timor revient avec de bonnes nouvelles. Vienna a bel et bien entendu du bruit autour de la maison, mais elle n’a surtout pas cherché à savoir ce que c’était, ni à ouvrir et est restée silencieuse sans faire le moindre déplacement. Il semble que ce ne soit qu’ensuite qu’il soit venu chez moi. Mais ça veut quand même dire qu’il avait préparé le coup de la palissade, car chez Bulan il n’y en a pas.

    Nous convenons que la réunion stratégique aura lieu demain matin chez Bulan vers 10h. Il est largement temps d’aller se coucher, ce que tout le monde fait avec plaisir, y compris Timor qui retourne chez Bulan, et nous savons pourquoi.

    J’ai quand même du mal à m’endormir à cause des têtes que j’ai vues au-dessus de la palissade. Pourquoi 3 ? Certes il y a les trois enfants de Vienna, mais ça ferait 4 avec elle. Vienna et moi ça ne fait que 2, de même que Bulan et moi. Alors il y a 3 femmes : Vienna et ses deux filles. Je tourne ça en boucle dans ma tête et je finis par m’endormir.

    ***

    Au réveil j’ai un petit moment de confusion pour savoir qui dort encore à la maison, mais au final je suis tout seul, car tous les amis, compte tenu de la fête écourtée, sont sagement rentrés chez eux.

    En buvant mon café je me prépare pour notre réunion. Pour le moment, c’est la guerre contre un ennemi invisible, ce qui éveille en moi tous les échos du volet moderne de la guerre  c’est-à-dire la résistance. C’est vrai que, dans les guerres traditionnelles, l’ennemi est l’envahisseur et de l’envahisseur à l’agresseur il n’y a qu’un pas. Mais dans la guerre moderne c’est plutôt l’agresseur qui est invisible et intouchable, comme le net, l’info et l’argent. Dans ce contexte, celui qui ne veut pas s’appelle soit un traitre, soit un résistant. Nous sommes donc en situation de guerre moderne. Reste à savoir quel parti nous pourrons tirer de cette analyse.

    J’arrive chez Bulan et tout le monde est là y compris deux des copains qui ont accepté de se joindre à nous. Nous sommes donc huit à prendre un café presque matinal c’est-à-dire pas trop corsé. C’est Vienna qui lance la discussion.

    -Même si mon ex est vraiment quelqu’un d’impossible et de dangereux, je ne suis pas complètement étrangère à la situation actuelle. J’ai trop longtemps pactisé et pris sur moi.  Cependant ce que j’aurai pu faire d’autre n’est pas évident. C’est pour cela que je ne développe  aucune culpabilité, seulement une explication de la lente progression de cette exacerbation de la violence. Cette violence est clairement d’abord à mon égard,

    -C’est tout à fait vrai, dis-je, Il me semble que vos enfants sont un peu moins concernés, ou plutôt moins visés. Par contre, par la création d’une certaine connivence avec vous, je me suis placé dans l’œil du dragon, alors que je ne cherchais qu’à vous aider à faire des promenades,

    -Et je vous en remercie encore, car cela m’a servi de déclencheur psychologique. Maintenant j’aimerais que nous ne cherchions plus uniquement à nous défendre mais aussi à attaquer.

    Bulan se manifeste alors :

    -Mais comment maman? Nous ne savons absolument pas où il est. Ce n’est pas une cible mouvante, c’est une absence de cible. Je ne vois pas du tout ce qu’il est possible de faire,

    -Eh bien on peut quand même, tenter quelque chose, répond Vienna. Nous n’allons plus attendre qu‘il se manifeste selon son propre vouloir, nous allons lui offrir l’occasion de venir, une occasion dont il rêve,

    -Comme une espèce de piège, demande Bulan,

    -Non, plutôt une comme une attraction qu’il aura envie de voir,

    -A quoi pensez-vous ? répond-il,

    -A une brocante, ou plutôt un vide-maison que nous pourrions organiser avec les voisins,

    -Et vous croyez qu’il aurait envie de voir ça ?

    -Oui parce que c’est la possibilité de pénétrer dans les maisons en toute tranquillité,

    -Tranquillité ? Vous au moins, vous allez le reconnaitre, il va prendre ce risque ?

    -D’abord il sait se montrer très discret, ensuite ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu, enfin ça fait surement partie de sa stratégie que je le voie à un moment. Ou que je devine que c’est lui,

    Michel Costadau

  • Romani 62

    Romani 62

    Même s’il fait un peu frais, je suis bien dehors sur une chaise un peu bancale mais assez confortable. Je monte les yeux vers le ciel en commençant par le haut de la palissade et mon regard se fixe sur une tête qui nous regarde. Je vois surtout des oreilles et un ovale de visage qui se met lentement à monter. La tête monte mais il n’y a pas de cou et de corps dessous, c’est juste une tête bientôt suivie d’une autre tête, exactement la même. Ça fait maintenant deux têtes, l’une au-dessus de l’autre qui montent doucement. Et apparaît une troisième tête qui suit les deux premières et se met à monter comme les autres. A ce moment une violente explosion retentit et les trois têtes explosent en même temps, suivi d’un ricanement grinçant, comme une pluie de petits clous rouillés.

    J’étais assis, heureusement car je pars en arrière avec ce qu’il faut bien appeler une trouille monumentale et je me retrouve les quatre fers ne l’air dans la douceur de l’herbe nocturne. Je ne reste pas longtemps dans le décor, je me lève et me précipite vers la maison en criant : alerte générale, il est là, il ne doit pas être loin.

    Certains ne comprennent pas, mais la famille Bulan s’organise immédiatement. Bulan et Taqui foncent vers leur maison pour prévenir Vienna qu’il a peut-être essayé de voir, en espérant qu’il ne lui est rien arrivé. Sazak, Timor, quelques invités et moi fonçons dans les rues avoisinantes pour essayer de le repérer. Mais autant chercher une aiguille dans une meule de foin, nous ne voyons rien ni personne. De toute façon nous ne savons pas du tout l’allure qu’il peut avoir et il a au moins une minute d’avance sur nous. Par acquis de conscience, après nos vaines recherches, nous revenons vers le trottoir derrière la palissade pour essayer de trouver quelques traces. Pas plus de traces que de beurre en broche, il y a quand même eu au moins un gros pétard et les têtes, même si c’étaient des ballons, elles ont éclaté.

    Dépités nous rentrons dans la maison. Je vais chercher le fauteuil dans le jardin et c’est là que je vois les traces de l’explosion. Oh il n’y a pas grand-chose, mais il a tout jeté chez moi par-dessus la palissade. Quelques bouts de cartons, quelques fils et trois bouts de plastique. Je mets ça de côté, on ne sait jamais.

    EÉvidemment la fête a pris un sacré coup dans l’aile, la musique s’est arrêtée et les copains nous posent des questions. Nous leur expliquons du mieux que nous pouvons qu’il s’agit de la vengeance de l’ex de Vienna. Avec l’assentiment général nous ouvrons une bonne bouteille de rouge pour faire le point. Nous décidons que Timor et Sazak vont passer chez Vienna et qu’ensuite une rencontre stratégique est nécessaire.

    Timor parti, nous continuons la discussion pour entrer un peu plus dans le détail, à savoir le contour étrange du père de Bulan. C’est la lente révélation de sa haine pour sa famille qui est le plus surprenant. La copine arrivée la première fait remarquer que c’est à moi qu’il s’en est pris ce coup-là et que je ne fais pas partie de cette famille. C’est vrai, le fait que je sois un ami de Bulan n’explique sûrement pas tout.

    J’en profite pour demander si certains veulent nous aider. La réponse est très positive, il faut dire que tous ont entendu la pétarade, ça doit y faire. En attendant le retour de Timor nous remettons un peu de musique, pas pour danser mais pour nous apaiser et échanger calmement.

    De ces échanges informels il ressort que mon attention positive pour Vienna quand elle était convalescente a dû jouer un  rôle. Son ex a pu imaginer que je lui avais administré le contre-poison de sa potion létale et en tirer quelque dépit. Cependant le problème de sa source d’information reste entier. Ce qui accrédite un peu plus l’idée qu’il nous surveille constamment, sans que nous le voyions.

    Ça se tient, car lui ne sait pas qu’en fait Vienna avait une bonne réserve psychologique comme l’avait compris Taqui et que se comporter naturellement avec elle comme un ami avait suffi à la remettre en confiance suffisante pour ne plus avoir besoin de ses raideurs physiques.

     Michel Costadau

  • Romani 61

    Romani 61

    -Eh bien nous avons mis au point un protocole auquel sont soumis les objets qui nous sont proposés. Et c’est vrai qu’il y a beau coup de gens qui confondent avance et retard ou même qui amènent des réveils cassés. Heureusement nous restons calmes,

    -Madame, tout est ok pour moi, je vais vous donner votre colis.

    Je me retire une demi-minute pour prendre mon paquet et je le remets à cette dame, charmante au demeurant.

    Je rentre à la maison en me disant que j’ai besoin d’un petit défoulement, genre voir des copains. Sitôt arrivé je passe chez Bulan pour l’inviter le soir même avec ses sœurs, y compris Timor. Je lance encore quelques coups de fil et ça se met en place. J’ai le temps de faire quelques courses, avec surtout de la boisson mais aussi des fruits secs et de la charcuterie. Aie j’ai failli oublier le pain et tant qu’à faire je prends, aussi, quelques fruits et de l’eau minérale. Même moi j’en bois, en dehors des repas bien sûr.

    En plus les amis vont venir chacun avec une petite contribution et dans ce cas il faut amener ce que l’on aime, comme ça on est assuré de trouver quelque chose à son goût. Evidemment dans le cas d’un anniversaire ou d’une invitation avec un motif, il convient d’apporter ce qui plait à la puissance invitante puisque l’on vient pour la fêter. Par contre dans le cas ou vous allez chez des gens d’un milieu beaucoup plus aisé que le votre il convient de ne rien amener, parce que quoique vous apportiez, ils trouveront ça dérisoire ou bien ils croiront que vous voulez vous gonfler. L’inverse est vrai, c’est à dire que si vous allez chez des personnes plus modestes que vous, n’hésitez pas à arriver les bras chargés, ils ne croiront pas que vous leur faites la charité mais seulement que vous avez voulu leur faire plaisir. Le tout, dans les deux cas, avec retenue et simplicité quand même.

    Le premier arrivé est une première, une copine de Bulan, sympa et virevoltante, une fée très clairement attirante et qui aime rire. Elle m’aide à mettre sur une table ce que j’ai préparé ainsi que ce qu’elle amené, c’est-à-dire un baba au rhum. C’est vrai que je ne pense jamais aux sucreries, mais elle, elle y a pensé. C’est bien. Je lui demande ce que je mets comme CD de musique. Elle me répond :

    -Le plus simple c’est de mettre une radio, pas trop fort. Par exemple Radio bubamara vo zivo,

    -Inconnu au bataillon, d’où tu sors ça,

    -Ca s’écoute sans te prendre la tête, il n’y a rien à comprendre et c’est un peu rétro, donc ça convient à tout le monde.

    Nous voilà donc avec un fond musical.

    Petit à petit arrivent les autres et le niveau sonore monte au fur et à mesure que descendent les verres. On ne peut pas parler de discussion, c’est plutôt un roulement de paroles qui ne s’accrochent presque plus entre elles, sauf parfois par un détail, la chute d’un mot qui rebondit. Mais le sourire est en force et même les tristounets ne peuvent éviter à leurs visages de s’éclairer. C’est que le plaisir d’être ensemble est communicatif. Pendant que je ravitaille la table, je saisis à la volée des bribes d’échanges :

    -Non, il le lui a pas dit…

    -J’en ai pas cru mes yeux…

    -Tu sais que le petit m’a fait trois jours de fièvre…

    -J’ai pas osé…

    -C’est quoi ce tissu…

    -Ma mère a toujours cru…

    -Comment veux tu que je le sache…

    -J’ai commencé par une salade…

    -Si si, c’est sûr il pleuvait…

    -Moi, non, mais lui en plein…

    -J’ai essayé deux fois mais tu sais…

    -Qu’est ce que tu entends par modestie…

    -Je te l’ai dit trois fois déjà…

    -Le mal est fait…

    -C’est un charmeur c’est tout…

    Alors c’est Taqui qui d’un seul coup lance : mais ça se danse ça. Elle se met à remuer en rythme, bientôt imitée par d’autres. C’est vrai que ces musiques turquo-autrichienne vous incitent facilement à bouger. Ca fait du bien de remuer tout en croisant des regards enjoués. Certains en profitent pour danser à deux, d’autres à trois. De toutes façons nous ne sommes pas très nombreux alors il y a deux ou trois groupes au maximum. Mais c’est l’heure du sentiment collectif. De la magie des mélodies et des rythmes. Certains ont un verre à la main, d’autres les mains libres qui virevoltent autour d’eux et ceux qui ont un verre finissent par le poser pour être plus libre de leurs mouvements.

    J’en profite pour aller m’asseoir dans le jardin.

    Michel Costadau

  • Romani 60

    Romani 60

    Je ressors dans le jardin devant l’immeuble et me dirige vers le portillon que je trouve fermé. Le bouton d’ouverture ne marche plus. Ils doivent avoir une commande à distance dans la maison. Qu’à cela ne tienne, il m’est facile de le franchir et d’aller prendre mon colis dans le renfoncement où je l’avais mis. Le tout tranquillement, non pas que je ne craigne pas mon client à cause de son invalidité, mais parce que je n’y suis pour rien dans le fait que ça s’est mal passé. Car ça s’est mal passé. Très mal passé. J’ai relevé trois fausses notes. La première c’est le comportement froid de cette Emma. J’ai eu le sentiment qu’elle n’avait aucune empathie pour son employeur. A moins que ce ne soit sa femme, ce qui expliquerait cela, mais elle n’a rien dit dans ce sens là. Pourquoi ce silence ? La seconde c’est le bluff du langage des signes. C’est une espèce de barrière supplémentaire à destination des gens comme avec tout mécanisme de traduction. Pourquoi cette barrière ? La troisième c’est sa sortie contre moi. Il a déjà, dû être livré par d’autres et donc il est censé connaitre les protocoles. Pourquoi cette violence ?

    En méditant sur la nature humaine je rentre à la maison pour préparer ma deuxième livraison. Dire que j’ai le cœur à l’ouvrage serait un peu exagéré. Je fais ce que j’ai à faire, consciencieusement, voilà. C’est d’ailleurs, dans ma situation post choc, la seule manière de procéder. Il faut juste éviter qu’un enchainement de pensées se mette en place conduisant à la morosité.

    Usuellement il est déjà difficile de lutter contre les enchainements d’idées. D’ailleurs c’est comme ça que jaillissent les découvertes, il faut donc les encourager plutôt que les éviter. En fait on ne peut pas grand-chose contre l’esprit. Mais lutter contre une tendance dépressive est quasiment impossible, d’où ma méthode de la concentration sur le factuel de mon travail ou de mon activité. La première pression de la pensée c’est de mettre dans l’esprit une tendance à vouloir finir au plus vite ce que l’on fait. C’est justement pour se trouver en possession de votre tête et poursuivre son idée fixe que ce  besoin se met en place. Alors commence la lutte contre cette demande. Pas en ralentissant le rythme de l’activité, non plutôt en se concentrant sur bien faire ce que l’on a entrepris. Arroser le jardin, nettoyer l’atelier ou trier de l’ail peuvent se faire par dessus la jambe ou au contraire avec soin et application. Le résultat n’en est que meilleur. Le fait de vouloir bien faire les choses exige une certaine concentration qui évite à l’esprit de baguenauder et de s’engager dans ses propres pistes. De plus l’attention portée à bien faire ce que l’on fait déclenche des tas de questionnements sur le pourquoi, le comment et le si. Comment se fait il que les haricots ne poussent pas. Regardons : taupin, manque d’eau, température excessive, semence périmée. Voilà autant de sujets de réflexion qui emmènent la pensée loin des impasses existentielles dans laquelle elle voudrait se complaire.

    Au contraire vouloir terminer au plus vite ce que l’on entreprend, conduit à une double pénalisation, d’abord un sentiment de culpabilité, parce qu’en général on va vite au détriment de la qualité, c’est-à-dire du résultat, et ensuite une certaine vacance de l’esprit, puisque l’on n’est pas préoccupé par ce que l’on fait mais par le fait de finir vite. Cela crée un vide qui associé à la culpabilité amène un mal être lui même à la base de la déprime.

    Ma deuxième mission prête, je prends à nouveau le métro. Direction xxxxx cette fois. Petit repérage en sortant pour trouver la bonne rue. Toc-toc.

    -Bonjour Madame, j’ai un colis pour Mme Denver Honorine,

    -Oui c’est moi,

    -Très bien, je dois vous poser quelques questions pour m’assurer que c’est la bonne personne,

    -Ah bon c’est quoi la question ?

    -Madame où étiez-vous le 13 avril 1925 ?

    -Mais je n’étais même pas née, ah oui c’est le jour du mariage de ma grand-mère. J’étais donc largement en devenir, sauf son prénom Honorine, qui a été celui de ma mère puis le mien,

    -Oui, vous êtes aussi une collectionneuse assez particulière, pourquoi ?

    -Ah, je suppose que c’est notre passion à mon mari et moi des réveils et des montres qui retardent,

    -Et comment faites vous pour vous assurer de ce défaut,

    Michel Costadau

  • Romani 59

    Romani 59

    Cette notion de force supérieure est intrinsèque à la pensée et non à l’être. Si la fourmi se mettait à inventer une force immanente capable de lui nuire, elle aurait fait un grand pas vers la création de croyance dans sa société. Mais elle n’invente rien, elle est un être qui ne sait pas. Par contre l’espace d’une seconde j’ai, justement, été celui qui sait, qui a la puissance totale et cela aussi a du donner des idées à beaucoup et a conforter certains dans leur envie de nuire.

    Bien sûr dans la réalité je suis la fourmi et non le regard vide ou menaçant de l’univers. Pourtant c’est moi qui ait créé ce concept d’imprédictibilité et même d’impensabilité. La fourmi ne peut pas penser qu’elle est sous le coup d’une possible destruction.

    Le parallèle avec la peur que fait régner sur nous le père de Bulan est évident et est loin de me rassurer tant le sentiment de fourmi illustre clairement notre impuissance. Mais nous sommes prévenus, plus ou moins organisés et déterminés à résister ce qui est sûrement le plus important.

    Maintenant il me faut commencer mes livraisons.

    La première est dans Paris intra-muros où le métro est le moyen de transport idéal. Je me change, prend mon colis et ouvre l’enveloppe des consignes.  Je dois les apprendre par cœur et détruire la feuille avant de partir. Ce coup-là c’est un peu compliqué et il me faut un bon moment pour tout mémoriser.

    Quand je suis prêt je prends le métro, non sans jeter un double coup d’œil pour voir s’il y a une particularité dans la rue et sur mon parcours. Rien à signaler. Je descends à Madeleine. Je cherche mon adresse qui est un rez de chaussé dans un immeuble un peu en retrait derrière une rangée d’arbre et un espace vert avec un portillon. Immeuble de standing, les habitants doivent être CSP++, ce qui n’est pas le plus agréable à fréquenter. Je trouve le portillon fermé avec un bouton pour l’ouvrir. Il s’ouvre. A la porte je sonne, sans rien entendre mais j’ai l’impression que ce n’est pas la peine de sonner à nouveau, car il y a du feutré dans l’air. Une femme, peut être de ménage, car elle a un tablier vient ouvrir et me demande ce que je veux.

    -J’ai un colis à remettre à Mr Yvan Dorica,

    -Oui, je suis Emma, c’est bien ici, je peux le lui donner,

    -Il s’agit d’une remise en main propre et je dois m’assurer que c’est la bonne personne,

    -Monsieur a du mal à se déplacer, ce serait plu simple pour vous de me le laisser je crois,

    -Ce n’est pas possible, je dois lui poser quelques questions directement,

    -Bien je vais aller lui demander, ça prendre plus que 5 minutes,

    -Ce n’est pas un problème, je vous attends.

    En fait j’attends presque un quart d’heure quand je vois arriver un homme en fauteuil roulant.

    -Bonjour monsieur, lui dis-je. Mais il ne me répond pas.

    -Est ce que vous pouvez parler ?

    -Non il ne parle que le langage des signes, me dit Emma. Je peux faire l’interprète si vous le souhaitez,

    -Non ça ne peut pas fonctionner comme ça, il me faut un contact direct avec mon client, autrement je ne peux pas donner le colis.

    Je vois qu’elle traduit ma réponse et reçoit beaucoup de signes que je ne décode pas évidemment.

    Mais soudain l’invalide se lève attrape une béquille non pas pour s’appuyer mais pour s’en servir de massue contre moi. J’esquive le premier balayage et le voila qui se met à crier :

    -Vous en faites bien des manières pour me donner mon colis. Mais j’en ai besoin moi. Vous ne vous rendez pas compte. Je ne passe pas de commande pour m’entendre raconter des histoires à dormir debout. C’est lamentable. Donnez-moi le paquet immédiatement.

    Au bout de trois ou quatre moulinet je sens qu’il se fatiguer et jette un œil sur son fauteuil et sur Emma qui n’avais pas bougé d’un millimètre. Cette fois elle lui approche le fauteuil dans lequel il se jette tout en gardant la béquille à la  main. Le souffle un peu court je dois quand même lui confirmer ma position :

    -Désolé, Monsieur, mais je ne peux transiger aux protocoles que vous avez défini et approuvé. Je vais donc vous quitter sans vous remettre ma livraison.

    -Minable, vous êtes tous des minables. Aucun respect, vous ne valez rien, dit il en propulsant son fauteuil vers moi.

    Michel Costadau

  • Romani 58

    Romani 58

    Dans ces cas-là on pense volontiers à des animaux, les fameux loirs étant quasi impossible à localiser. Le temps passant, il me semblait que le bruit, qui ne s’entendait qu’à l’intérieur, provenait de la charpente. Non pas comme les claquements secs des jointures de poutres et chevrons, mais plutôt comme un froissement. Et un jour que je déjeunais avec un de mes frères, le craquement se produisit un peu au-dessus de nos têtes. Et recommença. Nous nous mîmes alors à enlever le lambris qui tenait lieu de plafond, pour voir une poutre présentant déjà dans son milieu un petit angle pas tout à fait normal. Le bruit provenait de cette poutre en peuplier en train de se fendre au milieu. Nous avons immédiatement mis un pied droit pour soutenir la toiture et plus tard nous l’avons remplacée.

    Pour ma palissade, je suis clairement dans la deuxième situation, celle où je ne sais pas ce que je cherche. Je vais donc utiliser la deuxième méthode qui procède par élimination. Je dois d’abord me fixer un but de recherche. Soit le message éventuel inscrit dans les planches, soit l’instigateur des dégâts. Je choisis, sans hésiter, la seconde option car je ne suis  pas sûr qu’il y ait un message, alors que je suis certain qu’il y a quelqu’un à l’œuvre derrière tout ça.

    Je commence donc à procéder à l’élimination des candidats aux détériorations. C’est facile pour Vienna et sa famille, Timor et ses copains, ainsi que pour le peu de relations que j’ai. J’ai un doute sur le public de mes livraisons, que je lève rapidement, car en théorie ils n’ont aucun lien, à part visuel, avec moi. De même mon donneur d’ordre, et celui qui me livre n’ont rien à voir avec ma maison ou ma palissade, même si mon approvisionneur connaît évidemment mon adresse. De fil en aiguille, comme je m’en doutais un peu dès le début, j’en arrive à converger sur l’ex de Vienna. Une chose est sûre, il ne me veut pas du bien. La raison m’échappe encore un peu mais il n’y a aucun doute là-dessus. C’est le candidat idéal en particulier parce que je n’en trouve pas d’autres.

    Cette constatation ne me fait pas progresser d’un poil, puisque cet individu est quelque part dans la nature sans qu’il me soit possible de le joindre. Alors que lui le peut et a même annoncé qu’il allait le faire. Par contre cela valide un peu plus notre stratégie d’alerte partagée.

    Nous voila donc obligés d’attendre et, en attendant, j’ai deux livraisons à faire cet aprèm.

    Je vais donc d’abord déjeuner. Assez classiquement. Pendant que je somnole en finissant mon vin et mon fromage, je vois une fourmi dans mon assiette. Une petite fourmi. Elle est juste au-dessous de mes yeux et je vois qu’elle se tortille et s’arrête. Je ne sais pas pourquoi. Je me demande si elle a subi un choc, avec mes couverts par exemple, pendants que je mangeais. Difficile à dire. Soudain elle repart d’un pas alerte et je comprends qu’en fait elle aussi mangeait, enfin je suppose. Dans la même assiette que moi. C’est rare de voir manger des fourmis. Elles sont tout le temps en train de trimballer des charges énormes pour les amener à la fourmilière, c’est tout du moins l’idée que l’on a. L’an dernier, j’ai vu une fourmi moyenne tirer un petit lézard. Elle l’avait attrapé par la gueule et le déplaçait par tractions d’un demi-centimètre à chaque fois. Le lézard était plus ou moins mort car je l’ai vu se mettre à gigoter une fois avant de s’immobiliser complètement.

    En observant mon assiette avec sa fourmi, j’ai vu soudain surgir une image avec l’assiette ronde représentant la terre et mon regard sur la Terre venant de l’Univers. Ce regard contenait une menace dont la fourmi ne se rendait pas compte. A l’instant j’aurais pu l’écraser ou la chasser d’une pichenette. Cette dichotomie entre une possible volonté d’un côté et une totale ignorance de l’autre m’a troublé et a retenu mon geste. Le ciel ne lui est pas tombé sur la tête, enfin pour le moment. Mais une pulsion de précarité m’a envahi, comme si moi aussi je pouvais être sous le coup d’une menace complètement invisible et même inimaginable. Je me demande si cette illumination, qui a certainement été partagée par d’autres avant moi, n’est pas à l’origine de l’invention des dieux et de toutes les croyances religieuses.

    Michel Costadau