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  • Romani 35

    Romani 35

    Pendant le repas j’observe que la mère de Bulan fait beaucoup de gestes mais qu’ils sont d’une extraordinaire précision et d’une grande coordination : pousser le saladier pour accéder au plateau de fromages, un aller et retour pour essuyer aves sa serviette trois gouttes d’eau sur la table, glisser délicatement le plat vers son assiette avant de se servir, remettre son verre devant son assiette avant de prendre la louche. Tous ces gestes donnent, pour qui ne les comprend pas, une impression d’agitation un peu désordonnée, voire de fébrilité, alors qu’ils sont d’une économie et d’une efficacité surprenantes.

    Autour de la table la conversation devient animée car elle roule sur l’acquisition de savoir avec d’un côté l’expérimentation et d’un autre les dispositions naturelles. Le savoir issu de l’expérience est vraiment d’une grande utilité car il est acquis progressivement. Il met du temps à se former mais il est ancré solidement dans la tête et sert tout le temps. Cependant les dispositions naturelles, par exemple pour la musique, la poésie ou la sensibilité à l’injustice et à la misère, procurent à ces personnes un savoir et une aptitude qui ne peut guère être obtenue par un apprentissage même forcené.

    Taqui et son frère soutiennent plutôt l’importance des dispositions naturelles avec la conviction que tout le monde en a, à condition de leur permettre de les révéler bien sûr. Sazak et sa mère croient plus à l’apprentissage, lent et continu en précisant que tout le monde est loin d’y avoir droit. Timor est partagé, il voudrait bien soutenir Sazak, mais ne croit pas trop à ses propres dispositions, ce qui est plutôt de la modestie que la réalité. Ou de l’indécision.

    C’est vraiment une des composantes de Timor d’être trop dans ses pourparlers intérieurs. J’ai d’ailleurs le sentiment que Sazak fait le contrepoint en ne se posant pas tant de questions. Cependant je n’ai aucune conviction que l’accord des couples soit basé sur la complémentarité. Ça reviendrait à penser qu’il n’y a aucun partage, mais seulement un affrontement contenu, lissé. En tous cas Sazak est clairement entière dans ses jugements. Et pour la pertinence elle ressemble beaucoup à sa mère. Par contre il semble qu’elle n’a pas trop de plaisir à la discussion. Elle doit réfléchir dans sa tête aux divers aspects des problèmes et se faire ainsi son idée, qu’elle ne sort que si on  lui demande ou que le sujet vient bien sur la table. Dans ce sens-là elle ressemble à Timor et je suis content d’avoir trouvé un point commun entre eux plutôt que toujours des différences.

    Quand même je suis bien bête de me soucier autant de ces deux-là. Ils n’ont qu’à se débrouiller. De toutes façons c’est ce qu’ils font et feront sauf que je ne veux pas trop perdre de vue Timor, ni Bulan d’ailleurs. Ce dernier parle peu et participe faiblement à la discussion. Il regarde sa mère et paraît content quand elle prend la parole. Depuis qu’elle est chez lui c’est clair qu’elle va beaucoup mieux. Elle sort toujours avec quelqu’un mais sans s’appuyer dessus et sans canne, ce qui semblerait donner tort à l’inquiétude de Taqui. Bulan va remplir la carafe de vin et je l’interpelle lorsqu’il s’assied :

    -Et toi quel est ton point de vue sur l’apprentissage des connaissances ?

    -Je n’ai pas vraiment de point de vue mais je peux vous raconter une tranche de vie,

    -Ah bon, ben oui vas-y,

    -Tu n’as pas connu mon grand-père, notre grand pàre, c’est dommage. Il t’aurait plu car le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’était pas comme tout le monde. Peut-être même le contraire tant sa simplicité était égale et constante. C’est d’abord comme une absence de carapace, celle qui, habituellement, a pour but de mettre de la distance. Il était présent et disponible pour n’importe qui. Avec une fragilité apparente qui encourageait le contact, apparente parce que derrière cette apparence il y avait quelqu’un qui savait dire non ou oui, et surtout qui savait dire les choses sans provocation sans envenimement.

    Michel Costadau

  • Romani 34

    Romani 34

    Ensuite nettoyage des moules et c’est assez long avec tous ces petits fils accrochés qui tiennent dur à l’intérieur. En attendant nos invités j’ai envie d’un pré-apéritif pour m’éclaircir les idées. J’en propose à Taqui qui me dit : pas maintenant, je vais voir les bouquins que vous avez et lire un peu. D’ac, je me sers un scotch et retourne dans la cuisine. Je suis bien et prêt pour une bonne soirée. Il faut quand même que je discute avec Timor de ses projets, s’il en a, car je voudrais, et même un peu plus, garder des relations avec lui qui reste un de mes meilleurs amis. Nous avons déjà pas mal de souvenirs ensemble qui nous relient, en particulier, quelques soirées avec des ennuis à répétition, y compris un trajet sous la neige pas piqué des vers pour un réveillon.

    Et voilà que, de même qu’après le déjeuner, mon esprit divague et part en shifting dans une espèce de rêve éveillé. Je ne vois pas le monde d’en haut, comme si je le survolais, mais au contraire mon intérieur avec ses terribles contradictions. Comment dire à Timor que je tiens à lui sans avoir pour autant une attirance physique. Mais, au contraire, peut-être est-ce ce qu’il attend parce que ce qu’il ressent est irrationnel, du domaine de l’émotion, alors qu’il n’en est rien pour moi qui joue simplement avec le registre de l’amitié comme si c’était une notion claire et bien partagée.

    Or l’amitié est une notion assez virevoltante, allant de la solidarité régimentaire entre hommes à un fluide éthéré entre homme et femme. La base de l’amitié repose sur le fait que ce n’est pas sexuel. Du coup ça n’habille pas les relations homosexuelles pas plus que les relations entre hommes et femmes. Certes, pas mal de femmes aimeraient ce type de comportement mais c’est une douce rêverie ambigüe dont profitent certains hommes.

    Bien sûr j’ai vu son lent rapprochement avec Sazak, qui me conforte dans mon attitude de seule camaraderie, mais… mais j’ai un doute comme toujours sur le bien fondé de mes comportements qui, je le sais par expérience, vont quelque fois à contrario de mes intentions. Il est souvent difficile d’avoir un parfait accord entre ce que l’on dit par la parole et ce que l’on exprime par ses attitudes, ses mimiques, ses comportements parfois inappropriés ou décalés car simplement tardifs ou trop tôt manifestés. Combien de fois dans une discussion, n’ai-je pas entendu : mais tu ne m’écoutes pas, alors que j’absorbais ce qui était échangé bien que mon interlocuteur ressente que ses paroles ne m’atteignaient pas, que j’étais en non-réception. Tout simplement parce que mon corps fortement concentré en moi-même, manifestait, le visage en particulier, une distance jugée comme un rejet.

    Comme nos invités arrivent, je sors de ma torpeur pour lancer la cuisine et proposer l’apéro. L’ambiance monte tout de suite et les deux sœurs lancent des blagues et se mettent à rire d’une manière communicative. Du coup tout le monde re-remplit son verre, sauf moi qui ai pris un peu d’avance tout à l’heure. En leur disant Santé je m’absente avec Taqui pour lancer les moules, le riz et préparer les entrées.

    En retournant avec les autres, je vois que même la mère de Bulan a le sourire aux lèvres, comme dans une espèce d’allégresse générale, pas entièrement due à l’alcool. Fait assez rare, la discussion est collective et tout le monde apporte son grain et surtout son humour. C’est pour ça que les discussions d’apéro sont gaies et décousues. C’est la preuve aussi que les gens aiment parler et échanger et tout simplement se retrouver ensemble. Le langage est, peut-être, ce qui différencie le plus l’homme de ses cousins animaux et il faut bien que cette aptitude trouve son emploi. L’homme est doté de la parole mais du coup il a besoin de parler et d’écouter, c’est une nécessité vitale comme de respirer.

    Taqui invite tout le monde à passer à table où chacun emmène son verre. Evidemment la discussion s’arrête et chacun s’assoit sans protocole, mais Sazak et Timor se retrouvent côte à côte, ainsi que la mère de Bulan et moi. C’est bien parti.

    Michel Costadau

  • Teulat 2

    Teulat 2

    De Montcabrier, Teulat et Pugnères,

    De Villeneuve les Lavaur et Bannières,

    Nous sommes venus vous rappeler,

    Que ce n’est pas ici qu’il faut vous installer.

    Honte à vous NGE Atosca et actionnaires,

    Qui voulez lancer une opération financière,

    Pour essayer de couvrir de goudron,

    La belle et douce terre que nous cultivons.

    Pourquoi dévaster notre vallée fertile,

    Avec un projet couteux, complètement inutile,

    Autant pour le climat que pour le sanitaire,

    Vous n’aviez rien prévu même pas les carrières,

    Dont, maintenant vous n’avez plus besoin,

    Preuve que votre projet ne repose sur rien,

    Mais nous veillons au dessus de vos têtes,

    Nous sommes le drone collectif qui vous embête,

    Et qui vous embêtera longtemps jusqu’à ce que vous compreniez,

    Que les preuves que nous amenons et que vous voulez nier,

    Vont vous éclabousser d’une onde salutaire,

    Car rien ne pourra nous contraindre à nous taire.

    Nous vous répétons que quelque soient vos déclarations,

    Jamais vous n’obtiendrez  notre adhésion,

    Mais notre main est ouverte si dès maintenant,

    Vous acceptez de parler du seul aménagement.

    Nous de Montcabrier, Teulat et Pugnères,

    De Villeneuve les Lavaur et Bannières,

    Nous sommes ici pour y rester jusqu’à ce que vous partiez.

    Michel Costadau

  • Romani 33

    Romani 33

    -Les araignées, ben justement ça attrape les mouches mais pas le punaises, c’est trop lourd, ça démolit les toiles, mais les mouches oui ça les embobine comme les égyptiens, c’est donc utile au moins pour ça. Mais les araignées c’est pas beau, c’est vrai qu’il y a des octo-pattes, velues, sombres, avec des yeux exorbités qui ne sont pas très agréables à regarder et provoquent une répulsion spontanée, presque comme les serpents, un peu moins quand même.

    -Donc les araignées vous les laissez tranquilles,

    -Dans la maison oui en général, mais quand on moissonne un champ de blé ou quand on roule en voiture, on fait un grand massacre d’insectes,

    -Ouh là ! vous êtes dans la philosophie indienne des vaches sacrées et du respect de tout ce qui bouge,

    -Oui pour les respect,  mais l’homme est un animal trop gros pour ne pas faire des dégâts à chaque pas, c’est compliqué à admettre et, surtout, ce n’est pas la peine d’en rajouter,

    -Bon d’accord vous être clairement border line mais on peut quand même discuter,

    -En fait de discuter, est-ce qu’on ne pourrait pas inviter ce soir votre frère et votre mère pour dîner ici ?

    -Pourquoi pas mais à ce moment-là je vais m’occuper du repas,

    -C’est sympa de bien vouloir m’aider …. et j’accepte avec plaisir,

    Je lui propose donc que nous allions faire des courses. Tout en marchant, nous convenons que nous n’avons pas le temps de préparer un plat comme un jarret de porc en gelée. Du coup, nous esquissons un menu à base de fruits de mer. Nous sommes bien tenté par les saint-jacques mais il n’y a évidement que du congelé alors nous optons pour des moules marinières avec des crevettes grises et des bulots en entrée. Le tout avec une salade verte et une cassolette de riz. Cassolette ça fait mieux que platée mais en fait c’est la même chose.

    Maintenant je trouve Taqui assez agréable et je ne reconnais pas pour le moment ce que sa mère m’avait dit sur son égocentrisme, mais bien sûr je n’ai encore rien vu. En passant nous allons dire à Bulan et sa maman que nous les invitons ce soir. Ils acceptent avec plaisir. En rentrant, nous passons sur le trottoir d’en face et Taqui me dit qu’elle voit une petite affichette collée sur la palissade de la maison. Nous traversons la rue et je lis un avis d’alignement avec un nom de société inconnu pour moi et un numéro de service d’urbanisme tout aussi inconnu. Alignement de quoi par rapport à quoi, je me le demande, à moins que ce soit moi qu’ils veulent aligner c’est-à-dire rentrer dans le rang. Déjà si c’est la maison ça sera pas facile mais alors si c’est moi ça va craindre un peu.

    A l’intérieur nous trouvons Sazak et Timor en train de boire un café. Je les informe de l’invitation du soir et ils disent pas de problème, qu’est ce qu’on peut faire pour aider. Réponse rien puisque je m’en occupe avec Taqui. Bon dit-elle on va repasser chez maman et revenir ce soir avec eux. Nous mettons les courses au frais et comme nous avons encore un peu de temps, je retourne voir cette affichette sur l’extérieur de la semi-palissade. J’y note un numéro municipal et je me dis qu’il faut que je l’appelle.

    Je me décide à appeler tout de suite, pas la peine de créer du suspense inutile. Je tombe sur une suite de chiffres à choisir et j’aboutis sur quelqu’un qui me dit que ce n’est pas la bonne personne mais qu’il va essayer de me transférer. J’aurais du me méfier de ce « essayer » car je me retrouve avec la tonalité occupé qui m’oblige à raccrocher. Bon je verrai cela plus tard, ça commence à me courir sérieusement. Du coup l’heure tourne et Taqui me demande par quoi on commence. Par les oignons à éplucher, couper et faire sauter. On s’y colle sans trop pleurer, enfin Taqui, parce que moi ça me chatouille drôlement.

    Michel Costadau

  • Romani 32

    Romani 32

    -Pourquoi vous dites théoriquement ?

    -Oh, je dis théoriquement parce, certes, chaque individu a un degré de liberté, mais l’air que nous respirons, l’alimentation que nous achetons, les conditions dans lesquelles nous travaillons ou nous nous déplaçons dépendent en grand partie de la société. Il me paraît clair que la santé, par exemple, dépend exclusivement des institutions. Hélas elle est devenue seulement du business. Les voleurs ont envahi le domaine et les nouveaux sorciers prônent des médicaments ou des interventions, pas toujours très utiles, sauf pour augmenter leurs profits.

    -Bon, mais alors on dirait que vous attendez quelque chose de la société qu’elle ne vous donne pas,

    -Oui et vous allez me dire que je rêve, mais laissez-moi vous dire que la société pourrait et devrait essayer d’accumuler du savoir sur le fonctionnement humain, avec des techniques de prévention, de maintien et de réparation. Comme une connaissance collective qui serait mise au service de la population. C’est comme ça que la tuberculose fait beaucoup moins de victimes. Par contre de nouvelles maladies apparaissent, en partie dues justement au genre vie que génère la société et…

    -Pourrions-nous reprendre ce débat ultérieurement car je dois sortir avec Sazak cet après-midi ?

    -Oui volontiers.

    Nous finissons nos boissons et attendons que les jeunes nous rejoignent, ce qui ne prend pas longtemps.

    Quand elle le voit, Taqui lance à Timor, en souriant : vous avez eu le temps de compter les mouches je vois.

    Timor se retourne vers elle et lui répond un peu froid :

    -Ah,vous voulez que je parle des mouches ? ok on y va. Moi des mouches j’en tue dix par jours, en moyenne. En moyenne ça veut dire que ça peut être un jour plus de vingt et un autre jour moins de cinq. Les punaises je les touche pas. A part leur vrombissement d’hélicoptère, je ne connais pas leur mode de vie. Je ne sais même pas ce qu’elles mangent, ni même si elles mangent. Pour moi c’est un peu comme les dinosaures, des survivants d’un lointain passé, un peu dépassés par les évènements. Elles ont le comportement d’un tank, peur de rien mais qui ne voit rien non plus. Les mouches c’est vraiment embêtant. Quand ça vous marche sur le front ou sur le bras, j’ai l’impression d’être palpé par quelque chose de gluant. Surtout la nuit. Et puis une mouche c’est bête, elles sont toutes au même endroit. Elles pourraient aller ailleurs, non elles viennent sur la table juste au moment où l’on est en train de manger. Remarquez, les punaises c’est pas très intelligent non plus. L’avantage c’est qu’elles ne vous cherchent pas, ou alors par erreur, mais c’est excusable. Il y a de l’obstination chez la punaise. Elles montent en faisant des ronds comme un planeur, mais avec beaucoup plus de bruit et d’efforts, elles heurtent le plafond et là blam, elles retombent d’un coup avec un bruit mat en s’écrasant au sol ou ailleurs. Et elles recommencent inlassablement. A l’automne elles se cachent sous n’importe quoi, plutôt mal, un peu comme les enfants qui croient que si eux ne voient personne alors personne ne les voit. Elles ont une prédilection pour les stores roulants, ce qui est complètement idiot parce que dès qu’on le bouge elles tombent en grappes, encore endormies ou assommées. Et le coup d’après il y en a encore autant. Si les mouches sont les chasseurs supersoniques de la flotte, alors les punaises en sont les bombardiers lourds. Les mouches sont d’autant plus pénibles qu’attirées par les ampoules elles se brûlent et partent dans tous les sens sans plus savoir ce qu’elles font. Alors elles se posent et se frottent les yeux, les pattes et les ailes pour se soigner et recommencer. Elles constatent une grande amélioration avec les LED qui sont froides et ne les brulent donc pas. Bon ça c’est des histoires, car il ne faut jamais donner des sentiments humains aux animaux. Quand vous commencez à en tuer des petites, vous vous dites que la situation s’améliore puisqu’elles n’ont plus le temps de devenir grandes. Erreur, grosse erreur car même petites elles collent et se reproduisent. Il y a de ce côté-là une furie chez les mouches. C’est à qui fera le maximum de générations dans le minimum de temps. Et elles gagnent à tous les coups. Cela dit, je ne sais pas trop à quoi servent les mouches et les punaises encore moins. Vous me direz que l’homme lui-même nul ne peut dire à quoi il sert. Un arbre c’est très utile et pas que pour nous, un chien aussi, une rivière c’est indispensable, une bactérie aussi c’est très utile, mais un humain j’ai pas encore trouvé. En fait il y a un problème avec les punaises, c’est l’odeur, les mouches n’ont pas d’odeur, mais les punaises arrivent à dégager une odeur de …. punaise écrasée pas très ragoûtante.

    -Et les araignées ?

    Michel Costadau

  • Romani 31

    Romani 31

    -Vous ne répondez pas à ma question. Ok pour prendre de la distance, mais ça revient un peu à s’éloigner de la réalité or justement le physique, c’est-à-dire en l’occurrence l’état de santé réel d’une personne, ne suit pas toujours le mental et, à un moment, il faut quand même rabouter les morceaux,

    -L’expression « prendre de la distance » est peut être mal choisie car il ne s’agit pas de s’éloigner de la réalité, mais seulement de se regarder en train de s’y mouvoir. D’ailleurs il me semble que la réalité ne peut se révéler que quand on a la possibilité de s’en extraire mentalement. Par exemple dire que quelqu’un, et particulièrement soi-même, est amoureux, n’est possible que si l’on dépasse les sentiments pour constater un état. Sinon, on reste empêtré dans des envies et des réactions que l’on n’arrive pas à comprendre. Le statut amoureux prend beaucoup de vigueur si l’on arrive à caractériser l’état dans lequel on se trouve et qui est la stricte réalité. C’est encore plus pertinent si l’on s’aperçoit que, justement, on n’est pas dans cet état, amoureux, par exemple.

    -Oula c’est que du raisonnement votre truc, moi je n’aime pas ça. On se fait toujours avoir avec des machins pareils,

    -Mettons, ça n’est pas complètement faux, mais pour rester concret je suis sûr que votre mère est consciente de son état, qu’elle en a très bien pigé la réalité mais elle est responsable de sa santé et elle seule. Il me semble, en plus, qu’elle a fait le choix de ne pas vous inquiéter. En ce moment il y a un méchant déraillement de l’État. Il est complètement dans l’erreur en essayant d’imposer des comportements à la population sous prétexte de diminuer les dépenses de la sécu. J’ai lu qu’en GB, ils voulaient refuser de prendre en charge les cirrhoses, sous prétexte que les gens buvaient trop. Il y a surement des moyens de sortir certaines personnes de la dépendance alcoolique, mais refuser de les soigner ou les priver de remboursements, ce qui est la même chose, c’est de l’abus de pouvoir et la rupture du vivre en société,

    -Ah,  que vient faire la société là-dedans ?,

    -Plus personne ne naît dans une grotte ignorée des hommes, les individus naissent dans une société, petite ou grande avec ses règles et ses usages et son vivre ensemble. On ne choisit pas ses parents, pas plus que la société dans laquelle on naît. La première chose que fait la société c’est vous donner un numéro de sécu. C’est le rituel d’entrée, à ce moment-là vous commencez à faire partie du groupe et le groupe n’a plus le droit de vous laisser tomber, quoi que vous fassiez. C’est ça le vivre ensemble. Enfin théoriquement, parce que cette règle est presque toujours bafouée par les gouvernants pour qui les citoyens sont devenus le dernier de leurs soucis et qui demandent seulement une gestion statistique,

    -C’est vous qui l’avez inventé ce truc du vivre ensemble. Remarquez c’est assez sympa. Ça fait un peu utopiste mais ça se tient. Néanmoins moi j’ai plutôt l’idée qu’il faut se débrouiller tout seul sans compter sur les autres ou la société comme vous dites,

    -Les autres font partie de la société mais ne sont pas la société. Ce qui fait la société c’est un ensemble un peu variable, mais qui comprend le plus souvent, une langue, des usages, des règles, des rites et un certain nombre de services collectivisés. C’est à ce groupe que vous et les autres appartenez,

    -Peut-être mais, pour moi, il n’y a rien à attendre de la société. D’ailleurs qu’est-ce que vous voudriez attendre et obtenir, hein,

    -Restons calme, je comprends votre réaction mais la première chose à attendre de la société c’est sa propre intégrité, physique et morale. Physique c’est-à-dire la santé, la sécurité, morale c’est-à-dire l’éducation, l’information,

    -La santé, mais la société n’y peut rien si vous êtes en bonne ou mauvaise santé.

    -Ben si, justement la société peut beaucoup. Il est, théoriquement hélas, fini le temps des sorciers.

    Michel Costadau

  • Diplomatie

    Diplomatie

    Vraiment je me demande ce que peuvent bien se dire les dirigeants politiques et qui ne doit pas être connu des citoyens. Ca fait deux fois coup sur coup que nous avons des divulgations de messages censés rester ignorés des populations. Une fois par l’Australie sur la vente cafouilleuse de sous-marins et une fois par Moscou sur le conflit pourri du Donbass.

    Dans les deux cas ces divulgations relevaient les écarts entre les paroles du dirigeant français et les échanges diplomatiques sur le sujet.

    En fait nous avons deux et même trois problèmes.

    D’abord la question de fond : existe-t-il un seul sujet dont les Français ne doivent pas être au courant ?

    Ensuite la crédibilité : si les dirigeants disent blanc et écrivent noir que faut-il croire ?

    Enfin la réalité : n’y a-t-il vraiment personne, à part le président, qui soit au courant de ces échanges secrets ?

    Procédons. De quoi peuvent se parler nos dirigeants ? Hum.

    En théorie démocratique, ils ne doivent parler que du bien-être de leurs populations, des besoins de coopération, de l’aide qu’ils peuvent s’apporter mutuellement, des nouveautés techniques ou des moyens d’éviter la guerre. Ça c’est la théorie.

    Dans la pratique, je subodore qu’ils ne parlent que finance ou plus précisément qu’ils font état de ce que la finance leur demande d’obtenir et qui demande un endormissement des populations pour pouvoir être mis en place. Mais même dans ces conditions, que pourraient-ils bien devoir nous cacher. Tout devrait être sur la table. Et si des choses doivent être tenues secrètes, ça relève plutôt de l’arnaque commerciale que d’une honnête diplomatie.

    Maintenant question crédibilité : nous avons un excellent exercice avec ce qu’il est convenu d’appeler la crise migratoire européenne.  Concrètement il n’y a que la frontière nord qui tienne encore un peu. Le reste présente plein de grandes brèches : la Méditerranée, l’Europe orientale et maintenant la Manche. Et qu’est ce que l’on entend dans les chancelleries : en gros tout est de la faute des passeurs. On finirait par croire que c’est eux qui ont inventé les migrants, et que si l’on supprimait les passeurs, il n’y aurait plus de migrants. Hélas, clairement ce sont les contraintes des États qui ont créé les passeurs. S’il n’y avait pas des milliers de victimes on se contenterait de tourner les diplomates en ridicule, mais force est de constater qu’ils jouent avec les vies humaines d’une manière éhontée. Et personne ne croit plus ce qu’ils disent.

    Enfin la réalité : tous ces messages secrets passent, comme le secret bancaire, entre beaucoup de mains et par des tuyaux ou des ondes dont la porosité est établie chaque jour. Je n’ose vous parler des conjoints des dirigeants dont la participation depuis la conception jusqu’à la réalisation est indispensable. Je vois bien au petit-déjeuner cet échange : alors qu’est ce tu as répondu à Boris ? -La prochaine fois on fera marcher le secret défense et ça restera entre nous. -Bonne idée, les gens n’ont pas à savoir tout ça. Voila.

    Finalement, que la diplomatie politique ait beaucoup de choses à cacher est difficilement compréhensible. La valise diplomatique, les téléphones rouges, les textos cryptés, le rappel des ambassadeurs et tout ce langage ni tu ni vous reflètent des pratiques d’un autre âge pour ne pas dire du Moyen Âge, mais à cette époque-là les gens étaient crédules.

    Michel Costadau

  • Romani 30

    Romani 30

    Pour une surprise c’en est une : Sazak et Taqui nous attendent sur le pas de la porte. Passé ma stupeur, je me dis que pour Sazak je peux comprendre qu’elle veuille retrouver Timor, mais Taqui je ne vois pas bien ce qu’elle fait là.

    Evidemment elles rigolent tant qu’elles peuvent pour le bon tour qu’elles nous ont joué.

    Bien que la porte ne soit pas fermée elles attendent que je l’ouvre et nous rentrons tous. Timor me dit qu’il va dans sa chambre avec Sazak pour discuter. Je propose à Taqui de prendre une boisson. Elle est d’accord pour un café et moi je prends de l’eau gazeuse parce qu’il est presque 16 h et c’est donc trop tard pour un café. Nous nous asseyons autour de la table de la cuisine et elle me demande que je lui reparle de sa mère.

    -Vous savez j’écoute quand même ses bavardages mais je voudrais savoir de quoi vous parlez,

    -Oh des hommes et des femmes comme elle dit, ce qui englobe à peu près tout ce que l’on veut,

    -Moi aussi j’aime bien parler des relations humaines, mais je ne suis pas d’accord avec grand monde. Il me semble que les gens sont devenus peureux, frileux et inconsistants,

    -Vous voulez dire que les hommes ont découvert et occupé à peu près tous les endroits de la terre dans une immense et continue migration à haut risque et que maintenant, tout au moins dans notre pays, leur seul horizon c’est leur maison et leur retraite, c’est ça ?

    -Ah je n’avais jamais réalisé qu’effectivement, c’est sans la sécurité sociale que l’homme a conquis la terre. Maintenant qu’il a et la terre et la sécu il ne fait plus rien de ses bras et de sa tête,

    -Belle formule, mais vous les jeunes vous avez quand même des envies de découverte,

    -C’est la découverte de nous-mêmes qui nous occupe le plus, pas celle de territoires ou de planètes. Nous sommes attirés par les autres jeunes mais en même temps nous avons le sentiment de ne pas nous connaître alors que les autres savent exactement tout de nous. C’est une impression évidemment. Il faut dire que nous ne savons pas très bien ce que nous aimons, autant pour les sensations que pour l’alimentation ou les parures. Alors oui nous faisons des essais mais toujours en croyant que c’est la seule solution et non pas un choix parmi d’autres. En d’autres mots, nous n’avons aucune expérience, je le répète parce que je l’ai entendu mais je suis de cet avis. Peut-être avons-nous plus confiance dans l’avenir que les gens plus âgés, c’est sûr, mais nous voyons bien que la majorité des adultes ont peu de moyens au regard de leurs souhaits. Je veux dire que bâtir un monde meilleur se limite, pour beaucoup, à choisir ses produits et son candidat. Certes c’est vrai qu’il y en a parmi nous qui tentent des expériences communautaires ou de partage de travail, mais avec des fonctionnements de durée assez limités quand même,

    -D’une certaine manière nous disons un peu la même chose  parce qu’en réalité il n’y a plus rien a découvrir de la terre. Euh je n’appelle pas le tourisme de la découverte, loin de là, ça relève plutôt du pillage,

    -D’accord, je vous ai demandé de quoi vous parliez avec maman, parce que je la trouve d’un optimisme un peu décalé, vous ne pensez pas,

    -Vous voulez dire décalé par rapport à l’état d’esprit ambiant qui est submergé par l’insécurité, le vandalisme, le réchauffement, les bulles financières et les contrôles sanitaires, c’est ça,

    -Oui, il n’y a pas beaucoup de raisons d’être optimiste,

    -Sauf que l’ambiance est plus créée par la communication médiatique que par la réalité. L’insécurité n’est pas plus grande qu’avant, loin de là. Elle est montée en épingle par les journaux et il y a, en ville, une misère visible entretenue par les politiques pour faire flipper les braves gens,

    -Oui mais il y a aussi les flétrissures de l’âge, il est difficile de trouver ça drôle, enfin à mon avis,

    -Je ne pense pas que votre maman trouve cela drôle, je crois plutôt qu’elle s’est donné la possibilité d’observer le spectacle de la vie, de la société,

    Michel Costadau

  • Romani 29

    Romani 29

    -Je ne connais pas d’autres façons de faire et je ne vois pas quel mérite je pourrais avoir, je suis comme je suis et si, par hasard, je suis la seule à le savoir, tant pis,

    -Je vous propose de suspendre notre aimable escarmouche pour rejoindre les autres, qu’en pensez-vous ?

    -Ça me va très bien.

    Nous nous installons donc à table. C’est Bulan qui fait le service et sa mère qui anime une discussion qui tourne sur l’éducation. Inépuisable sujet dont le contenu est très vaste, allant des Grecs à Internet en passant par la Troisième République mais dont la convergence est inévitablement le massacre actuel consistant à dégoûter les enseignants et les enfants de l’école en laissant ainsi libre cours aux parents pour remplacer l’institution défaillante.

    Enfin pour ceux qui le peuvent.

    A la fin du repas Bulan nous propose de prendre sa guitare pour accompagner Taqui qui, bien qu’elle se défende d’avoir un don, a envie de chanter. Et ça vaut vraiment le coup. Elle nous régale d’abord avec des chansons assez lentes venues d’Egypte, nous dit-elle, qui résonnent pour moi comme les complaintes des anciens esclaves américains. Des airs de bagne peut-être ? Puis Bulan se met à chanter avec elle. Leurs voix, au décalage mélodique bien ajusté, me font une sourde boule dans le ventre qui remonte rapidement, comme une bouffée d’émotion, aux yeux. Ca ne déborde pas mais c’est tout juste. Oui certaines ambiances musicales ou visuelles me touchent énormément.

    Comme ces chants de grandes foules que l’on n’entend plus guère que dans des stades ou quelques manifs. Ces chœurs humains gigantesques ont une puissance qui me laisse tremblant. Ils doivent atteindre quelque choses de profondément enraciné en nous pour avoir ce pouvoir. Il n’y a pas que la vibration qui nous pénètre, mais aussi un sentiment d’appartenance, de partage, comme une naissance renouvelée. Je suis certain que cela comble une profonde blessure humaine, celle d’être trop souvent coupé des  autres. La nature a vraiment bon dos, mais là elle s’impose pour rappeler que l’homme n’est pas un solitaire mais un vrai grégaire qui ne se conçoit pas seul ou en couple mais appartenant à une tribu, à une masse, l’homme appartient plus aux autres qu’à soi-même.

    Néanmoins, pour certains, ce théâtre antique de la fusion humaine a des relents de manipulation, de déviation, de dépossession. C’est vrai que les grands rassemblements ont quelque chose de malsain, parce qu’ils sont organisés, contrôlés, animés par des professionnels du bourrage de crâne.

    Je fais une grande différence entre les concerts, les raves, ou il y a participation sans compétition et sans trophée, et les jeux du stade qui sont du ressort de la guerre. C’est vrai que je n’aime pas du tout entendre une foule chanter la Marseillaise probablement à cause de sa connotation morbide, mais, par contre, je vibre en entendant le Vin Grec ou les Corons.

    Je ne suis pas sûr, si j’y étais, que je mêlerais ma voix aux autres, parce que j’aurais l’impression de moins entendre, de perdre quelque chose. J’ai besoin de côtoyer, pas de m’immerger. Depuis longtemps je vis sur le côté. Je suis dans la société mais au bord afin qu’elle ne me submerge pas, qu’elle ne m’absorbe pas. C’est pour ça que la période actuelle est pénible.

    Paradoxalement, les chants religieux ne me provoquent aucun élan, ni les opéras dont les chorus sont souvent dérisoires et feraient un flop au stade. Cependant, il y a dans quelques mélodies de nos classiques, classique ça veut dire vieux si vieux qu’il n’y avait rien avant, des envolées qui sont assez accrochantes.

    Remis de mes émotions je me propose de rentrer chez moi en disant encore grand merci à nos hôtes.  Je suis imité par Timor et nous regagnons tranquillement la maison. Avec une petite surprise.

    Michel Costadau

  • Départ de Bernard Batailhou

    Départ de Bernard Batailhou

    Bernard, c’était mon voisin, c’était mon ami et c’était la musique. C’était un voisin passion musique, ça c’était lui et passion spectacle aussi. Ca ne plaisait pas toujours à Danielle mais c’est comme ça qu’ils se sont connus. Les bals, les concerts, les répet et la danse. Oui ce sont des enfants de l’époque yéyé. Aux jeunes ça ne dit pas grand chose mais les anciens s’en souviennent, il y a eu une époque où la musique est arrivée dans les maisons. Oh ce n’était pas la radio qui était déjà là depuis longtemps  mais restait campée sur le classique ou le populaire. Non le pick-up, le tourne disque, le 45 tours. Bernard est né avec le 45 tours. Et il l’a gardé toute sa vie.

    Bernard c’est aussi les oiseaux et la volière. La volière avec des arbres à l’intérieur, des masques africains comme nids, des lames de faucheuses comme perchoirs, des tuiles pour abriter les caisses grillagées. Et des oiseaux, des pigeons, des perruches, des moineaux, des colombes, des poules. Pour les œufs mais aussi pour le poulet et le pigeonneau. La journée la volière était ouverte et certains pensionnaires sortaient, d’autres pas, mais ils les connaissaient tous. Le soir fermeture des portes avec une grosse pierre. Ca n’empêchait pas quelques rodeurs et pas mal de rongeurs de s’attaquer à la forteresse mais ça résistait quand même.

    Je crois qu’il y avait aussi des lapins dans la volière.

    Les poules et les chasseurs ne faisaient pas bon ménage, à causes des chiens. Il y a eu quelques sévères gueulantes bien méritées, mais c’était plutôt Danielle. Bernard ne criait pas souvent, mais il chantait sur ses casettes et il aimait chanter.

    Passion musique oui, Bernard savait classer les chansons et les musiques en fonction des années. Sixties ou années 80. Disco ou musette prenaient place dans sa tête et dans ses casettes. Quand il rencontrait ou recrutait un musicien il ne lui demandait pas ce qu’il savait faire, non il enclenchait une casette et lui disait : est ce que tu sais jouer tout ça ? La réponse était rarement positive parce qu’un peu trop radicale mais il avait confiance dans ses enchainements pour animer un bal ou un thé dansant.

    Il avait commencé dans la vente, c’était un bon vendeur, car il aimait les gens et ils les intéressaient jusqu’à ce qu’ils achètent. Il aimait la nature en fait.

    Et les poissons rouges dans la mare. C’était plutôt un bassin avec une toile de bâche au fond pour garder l’eau. Et de l’eau il y en avait et des centaines de poissons. Au milieu trônaient des nénuphars avec leurs jolies fleurs roses sous lesquels se cachaient les poissons, les grenouilles et surement d’autres insectes. De temps en temps une grue ou un héron venait faire son marché. Alors il y avait un filet pour les empêcher de mettre les pieds dans l’eau. Parce que ces oiseaux sont prudents, ils se posent sur le bord et ils regardent combien il y a d’eau et s’il n’y a aucun obstacle, d’un coup d’aile ils se mettent dans la mare et commencent leur repas.

    Bernard, c’était notre ami, disponible, souriant et il racontait des histoires. Et maintenant la maladie l’a rattrapé et il nous a quitté. Lui est parti mais les souvenirs restent. Merci Bernard.

     

    Michel Costadau