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  • Romani 28

    Romani 28

    -Moi aussi, mais il me semble que vous n’avez d’yeux que pour ma sœur, c’est toujours comme ça ?

    -Comme ça quoi ?

    -Je passe toujours au second plan et ma sœur ne fait rien pour que ça change,

    -Ne me dites pas qu’il y a entre vous de la rivalité ou de la jalousie, je ne serais pas surpris mais un peu déçu,

    -Ce n’est peut-être pas ça, mais je ne trouve pas beaucoup de réconfort dans la famille,

    -Pour ce qui est de votre mère, c’est elle que vous venez voir quand même,

    -Bien sûr nous venons voir maman mais aussi la grande ville,

    -Oui, autant que je sache, elle n’est pas là depuis très longtemps,

    -Oh non, seulement depuis qu’elle a eu des difficultés à marcher,

    -Je suis sorti plusieurs fois avec elle et je trouve que ça s’améliore plutôt. En fait c’est surtout moi qui suis demandeur d’échanges avec elle car, vous le savez sûrement, elle est pertinente sur plein de sujets,

    -Je veux bien le croire, mais avec nous c’est devenu presque du bavardage que nous n’écoutons plus,

    -Ah mince, c’est peut être dommage, c’est vrai que vous êtes jeunes et avez besoin de penser par vous-mêmes,

    -Mais nous pensons très bien par nous-mêmes, qu’est-ce que vous croyez, et ce ne sont pas les sujets de réflexion qui manquent,

    -Ça c’est vrai et comme je me pose moi aussi beaucoup de questions, pouvoir confronter mes idées avec d’autres, y compris avec votre mère, me fait progresser. Ah je vois que Sazak nous a rejoints,

    -Ma sœur, elle, ne se pose pas trop de questions et ne m’aide pas beaucoup,

    -Ah bon pourtant vous ne paraissez pas avoir trop de problèmes,

    -Je sais de quoi je parle, elle est un peu disons … insouciante et c’est moi qui dois faire le boulot,

    -Je ne saisis pas très bien de quoi vous parlez et je ne veux pas défendre Sazak, mais si vous lui demandez de vous aider je suis sûr qu’elle le fait,

    -En fait je n’ai pas besoin d’aide, seulement que mon entourage soit réaliste et quand il y a des soucis que l’on ne fasse pas semblant de les ignorer,

    -Oui, ça je le comprends assez bien,

    -Par exemple ça fait longtemps que je dis à ma sœur qu’il faut faire voir maman par un spécialiste, mais tout le monde me dit : mais non, tout va bien, c’est l’usure normale de l’âge, jusqu’à ce qu’elle finisse par avoir beaucoup de mal à marcher,

    -Ah bon ça se passe comme ça, mais votre mère elle-même qu’est ce qu’elle en dit ?

    -Maman ne se plaint jamais évidemment, il n’est pas question pour elle d’avouer de la faiblesse ou de demander quoi que ce soit, ce n’est pas de la fierté, ça c’est plutôt masculin, c’est de l’endurance, de l’habitude d’endurer et c’est vraiment féminin,

    -Elle a pu donner quelques indications que peut-être vous n’avez pas captées,

    -Autant dire que je suis sourde, ce serait plus franc, non elle n’a pas donné d’indices même légers,

    -Mais quand même, à un moment, vous avez bien vu qu’elle avait du mal à marcher,

    -Oui c’est exactement ce que je dis, nous l’avons vu mais trop tard, et à ce moment-là elle n’a pas pu rester à la maison, c’est pour ça qu’elle est montée à Paris chez Bulan,

    -Mais alors il n’est plus question de spécialiste, j’avoue que je suis un peu perdu,

    -Si, elle a vu un spécialiste de la hanche qui a dit qu’il pouvait opérer mais comme c’est quelqu’un qui ne sait faire que ça, nous n’avons pas été convaincus,

    -Donc finalement vous n’avez rien fait,

    -Non, à part deux séances d’ostéopathie avec une certaine amélioration, comme vous l’avez constaté,

    -C’est à l’occasion de ces promenades que j’ai pu discuter avec votre mère et je suis un peu étonné que vous ne cherchiez pas à en profiter,

    -Pour être précise, il n’y a que moi qui n’écoute pas les bavardages de maman, parce que ma sœur, bien au contraire, lui est tout acquise,

    -Oui je vois que vous n’avez pas choisi le chemin le plus facile, mais c’est votre mérite de faire à votre idée.

    Michel Costadau

  • Romani 27

    Romani 27

    Le problème c’est qu’il n’y a pas de bergers en ville. Moi qui misais sur la possibilité pour Timor de faire les marchés de la région parisienne, je suis un peu dérouté. Je n’ai pas vu le coup venir et pourtant ça se recoupe assez bien avec son goût pour la solitude, la lecture et l’indépendance, que je lui ai toujours connu. Je sens que je vais être obligé de l’aider à réaliser son rêve, car je ne souhaite pas qu’il reste dans cette insatisfaction. Mais comment ? Peut-être a-t-il un plan, un chemin, une piste pour y arriver ?

    En reprenant la discussion, il m’avoue qu’il n’a pas encore cherché de moyen d’y arriver, mais qu’il a pas mal de copains dans l’élevage qui lui donnent des idées, mais qui ont déjà des bergers. Il faut donc élargir la recherche, ce qui n’est pas difficile car des Albères au Capcir il y a du monde et de la place. Bien sûr les bergers du coin sont plutôt catalans, mais il doit y avoir de la place parce que le métier est peu attractif.

    Nous parlons un bon moment de tout ça en ingurgitant nos apéros. Je l’informe qu’il y a des caméras dans la maison pour quelques jours, à vrai dire je ne sais pas très bien où, pour qu’il essaie de s’en souvenir. S’il faut les débrancher toutes je dois pouvoir le faire. Il est surpris et après réflexion me dit qu’il préfèrerait qu’elles soient débranchées. Je les débranche donc comme me l’a montré l’installateur.

    Cette fois j’ai fait de la soupe de petites pâtes, facile et réconfortante. Presque à la fin du repas, je me hasarde à lui demander s’il a des nouvelles de la venue des sœurs de Bulan. Sans hésiter il me dit que Sazak l’a prévenu de son arrivée et qu’ils ont convenus de se voir. Me voila rassuré, cette affaire marche toujours, mais je ne sais pas s’il lui a parlé de ses rêves.

    ***

    Sazak doit arriver en fin de matinée et nous allons déjeuner chez Bulan. Je sors acheter une bouteille de vin et j’opte pour un Rasteau, non pas en vin cuit mais en rouge corsé. Timor est déjà parti, je finis d’entretenir le jardin dont la palissade n’a pas bougé. Mais il y a toujours des fleurs fanées ou des ronces ou des branches à couper, à condition d’avoir un sécateur en main. C’est pour ça que, sur la table de mon appentis, il y a toujours mon sécateur. Je range les outils avant d’aller chez Bulan.

    Timor est déjà là, mais pas les soeurs. Par contre sa mère se manifeste et nous acceuille en souriant. Je lui tiens compagnie pendant un quart-d’heure, quand la porte s’ouvre sur les arrivantes attendues.

    Sazak je la connais déjà, mais je découvre sa sœur. Le moment de l’arrivée passé nous allons dans la salle à manger, enfin pas tous parce que Timor et Sazak se mettent à l’écart, sans se quitter des yeux. Ils sont à 50 cm l’un de l’autre mais ils bougent ensemble extrêmement lentement et je sens une formidable onde qui les relie, qui les enveloppe et rayonne même jusqu’à nous. Je bade devant ce rare spectacle de la puissance de l’attirance. Il y a une magie dans la lenteur de leurs mouvements qui joue cette lente ballade, comme un ballet suspendu. J’ai le sentiment que si leurs doigts se touchaient où seulement s’effleuraient, il y aurait une étincelle ou un éclair qui jaillirait pour diluer la tension.

    Pendant ce temps, sans que je m’en rende compte, Taqui s’était littéralement jetée sur moi. Elle me parle et je n’entends rien. Apparemment il n’est pas dans ses habitudes de parler dans le vide, alors elle hausse le ton et me prend le bras. Du coup, un peu surpris, je me tourne vers elle, bonjour me dit-elle.

    -Je suis Taqui la sœur de Bulan, comment allez-vous ?

    -Ah oui, excusez moi, j’étais un peu distrait, mais je suis ravi de faire votre connaissance,

    Michel Costadau

  • Romani 26

    Romani 26

    Maintenant il me faut préparer une livraison à Bayonne et une à Limoges. Je dois pouvoir faire les deux du même voyage mais il me faut bien coordonner le truc. Surtout je me réjouis à l’avance de revoir Timor et aussi les sœurs de Bulan. Deux jours de travail c’est vite passé. Du coup je prépare ça minutieusement pour éviter toute surprise, autant que possible.

    Et effectivement ça se passe bien avec seulement une demi-journée de retard due à une correspondance ratée à Bordeaux, mais j’ai quand même bouclé mon périple dimanche soir.

    J’ai eu des nouvelles de Timor que j’attends lundi dans l’après-midi.

    Une bonne nuit, bien nécessaire après mes déplacements, me permet de récupérer et j’attaque le lundi matin en super forme. A vrai dire j’avais oublié que mon installateur d’images devait revenir et c’est lui qui frappe à 9h15.

    -Bonjour, vous venez faire les relevés ?

    -Oui je dois pouvoir commencer à analyser quelques données. Je ne vais donc pas vous déranger bien longtemps, juste le temps de charger mes fichiers.

    -Dites-moi, je n’ai pas trouvé de caméras, où les avez-vous cachées ?

    -Oh je ne les ai pas cachées, elles sont dans des éléments de décoration quels qu’ils soient car elles sont comme des caméléons, fondues sur le fond. Tiens je vous en montre une ou deux.

    -Ah mince, moi je cherchais au contraire un objet qui se détachait sur le fond, c’est astucieux, je vous laisse travailler, prévenez-moi quand vous partez.

    -Disons que j’en ai pour une petite heure.

    -Ok j’irai faire mes courses après, pour le moment je vais utiliser l’ordinateur.

    Trois quarts d’heure plus tard il m’appelle en me disant que c’est bon pour aujourd’hui et qu’il appellera pour le prochain rendez-vous.

    Je pars donc faire mes courses en n’oubliant pas que j’aurai un invité pendant quelques jours. Qui plus est, un invité qui aime bien la table, ce qui est toujours agréable.

    En fin d’après-midi, Timor se pointe avec son bagage et après les embrassades et l’installation dans sa chambre, nous démarrons gentiment l’apéritif. Nous parlons de son boulot, enfin j’essaie parce que cette tête de mule se défile en me faisant croire que ça marche plutôt pas mal. D’après ce que je comprends, il vend sur les marchés. Non pas ses produits mais pour le compte de clients allant des huîtres l’hiver, à des matelas l’été, en passant par de la charcuterie à l’occasion.

    C’est pour ça que je lui dis que ça pourrait marcher ici car, à part le temps moins chaud, il y a autant de marchés qu’en Roussillon. En plus là-bas, il y a presque toujours du vent, ce qui est loin d’être agréable. Par contre je subodore qu’il ne répond pas toujours aux demandes qui lui sont faites et qu’il travaille un peu en pointillé, ce qui ne lui donne pas beaucoup de moyens. La raison m’échappe parce que à part de la musique je ne vois pas ce qu’il fait à côté. Je lui pose un peu toutes ces questions et ça avance légèrement.

    Je comprends surtout qu’il n’est pas à l’aise avec ma légère curiosité. Et je découvre soudain qu’il semble miné par une énorme frustration car son rêve serait d’être berger.

    Il se voit bien dans la garrigue emmenant ses brebis dans des endroits qu’il connaît et où l’herbe est abondante. Avec son chien, il s’assied et regarde le troupeau se disperser dans la colline. Un bon berger a le cul qui sent le thym se souvient-il, ce qui veut dire qu’il n’est pas obligé de toujours courir après ses bêtes qui, ne trouvant pas d’herbe tendre, n’arrêtent pas de chercher ailleurs. Cependant berger c’est le dernier des métiers. Ce que supporte plus ou moins facilement le bétail, froid, humidité, soleil, insectes, vent, pluie, le berger doit le subir sans broncher tout en menant les bêtes de brins d’herbe en brins d’herbe pour ne pas mourir et passer la mauvaise saison qui dure plus de la moitié de l’année. Cependant, il y a un problème.

    Michel Costadau

  • Romani 25

    Romani 25

    En fait la possession ne fait pas partie des gènes du vivant à cause de son aspect éphémère. La mort interdit toute forme de possession, même si certains ont essayé de contourner cette loi avec les notions dynastiques. Cette manière d’essayer de conserver les possessions d’un individu à l’intérieur d’un groupe fermé est encore très pratiquée.

    Cependant pour affronter ce mur, plusieurs comportements sont alors utilisés. Le premier est de se contenter de ce que l’on a. C’est cette attitude qui a créé l’esprit bourgeois cher à Molière et encore bien présent de nos jours. Evidemment avoir plus est aussi une démarche très pratiquée mais se concentre, aujourd’hui, sur l’argent. Il fut un temps où beaucoup avait un sens. Beaucoup de femmes, beaucoup d’esclaves, de soldats, de maisons, de terres, de pièces d’or. De tout cela il ne subsiste que l’argent. Ce qui était mesure de la valeur et moyen d’échange est devenu le seul bien faisant la différence et donnant du pouvoir réel et sans limites. Certains cependant refusent cette fatalité de la possession et se tournent vers des formes communautaires ou au moins partageuses. La forme monastique est de la même veine mais, en plus, avec isolement et solitude. C’est assez difficile à supporter sauf que ça se place en amont du « je vois » ce qui facilite la tâche. Cependant la possession de masse de produits de consommation est quand même un phénomène récent et les comportements face à cette situation ne sont pas très encourageants.

    Mais nous ne devons pas parler que des hommes, parce que la vision des femmes est un peu différente et très intéressante.

    Certes la séquence « je vois, je veux » est tout aussi présente chez elles, mais l’étape suivante n’est pas « je prends » mais plutôt « je donne ». C’est-à-dire le contraire. Bien sûr il y a le poids de la violence masculine dans ce choix, qui n’est peut être pas aussi libre que ça, mais quand même il semble bien que leur disposition naturelle ne soit pas à l’affrontement mais à l’échange. Car prendre c’est bien mais après ? Les hommes ont une gestion de la durée plutôt négative, avec un sentiment d’ennui si rien ne se passe. Les femmes oui, elles aiment les choses qui durent.

    Et dans l’échange il faut que chacun donne. Les femmes ont tendance à commencer par cela, pas les hommes.

    Je l’interromps pour lui dire que je dois rentrer chez moi, mais que je repasserai. Je cherche le copain de Bulan mais il est déjà reparti. Retour à la maison. J’ai juste le temps de me préparer un repas simple : dos de cabillaud, riz long, précédés de la salade et suivis du fromage. Et d’une petite sieste.

    Je consacre l’après-midi à faire deux livraisons en banlieue. En rentrant, je me mets à la recherche des caméras et je n’en trouve aucune. Il faut dire que je ne sais pas trop quelle forme a ce que je recherche et mon œil n’a donc aucun élément pour l’aider. D’habitude dans le jardin quand je cherche quelque chose que j’ai perdu, je jette un objet identique dans l’herbe et je le fixe pour donner à mon regard des indications. Ensuite je sais ce que je dois trouver et souvent ça marche. L’œil est, de loin, l’instrument le plus précis dont nous sommes dotés. A vrai dire, c’est plutôt l’oeil plus le cerveau bien sûr, mais il n’empêche que nous avons là un instrument extraordinaire de précision, aussi bien de près que de loin. Certes la vision nocturne est très limitée mais par exemple la verticalité est aussi bonne que le fil à plomb.

    Le soir Bulan me téléphone pour me dire que ses sœurs vont monter à Paris dans deux trois jours pour une semaine.  Bonne nouvelle.

    ***

    Dès mon café avalé je téléphone à Timor pour l’informer du voyage à Paris de Sazak et de sa sœur Taqui. Il n’est pas là, je lui laisse un message et cinq minutes après il rappelle. Il me dit qu’il doit justement remonter à Paris dans quelques jours et que ça sera l’occasion de se voir. Il ne me semble pas avoir été au courant avant moi mais je n’en suis pas sûr. Il me demande si, comme d’habitude, il peut loger chez moi et je lui réponds que bien entendu je compte sur lui. Nous parlons cinq minutes de son boulot, qui va moyen, et raccrochons.

    Michel Costadau

  • Romani 24

    Romani 24

    La réponse est plutôt non, mais sans unanimité. Les sentiments allant de la résignation jusqu’à celui de liberté en passant par une acceptation avec des compromis, ce qui a ses avantages. Le problème vient des débordements. Il est incompréhensible que les hommes battent ou violent les femmes, rien ne les y oblige à part l’exécution d’ordres donnés par des manipulateurs religieux,  militaires ou par leurs voisins.

    Finalement cette approche a moins la cote officiellement mais se maintient très bien par inertie et absence d’éducation, en particulier dans les pays développés où la femme n’est ni plus ni moins qu’un objet publicitaire.

    Mais d’un autre côté et d’une manière moins archaïque, une partie des hommes pense que les femmes ne sont pas du tout moins fortes mais qu’elles sont malheureuses dans un monde dont le fonctionnement est essentiellement masculin : propriété, violence, guerres,  jeu, compétition, jouissance, alcool. Dans ces conditions, il faut s’efforcer de donner du bonheur aux femmes chaque fois qu’on le peut : par des paroles, des attentions, des compliments, des distractions, des cadeaux et tout ce qui leur fait plaisir. C’est un peu la posture du don juan. Cette approche est assez finaude car elle permet aux hommes de profiter assez facilement des bonnes dispositions des femmes, ce qui est le but en fait. Mais incontestablement elles aiment assez les bonnes paroles et les attentions. Cependant beaucoup d’entre elles savent faire la différence entre un homme vraiment attentionné et l’hypocrite en belles manières. Cette façon de faire est quand même assez exigeante pour les hommes car elle demande une certaine aptitude à l’échange et au partage, alors que le fonctionnement masculin est plutôt dans la prédation.

    Car fondamentalement les hommes fonctionnent avec cette séquence : je vois, je veux, je prends. Cette trilogie a quelque chose de fascinant parce qu’elle exprime le mécanisme basique du cerveau des hommes. Et on en trouve la marque dans tous les comportements sociaux.

    Par exemple le « je vois » contient en filigrane qu’il faut cacher ce qui peut attirer, par exemple les femmes ou l’argent. Là est l’origine des lois religieuses dont les plus récentes sont encore pratiquées dans l’islam ou dans les sectes, mais ont été précédées par des siècles de doctrine chrétienne du même acabit. En gros, ce qui se voit peut susciter un désir de possession et donc mécaniquement il faut le cacher pour extirper le sentiment à sa base. D’où les fonctionnements d’isolement monastiques, le voile des femmes ou les hauts murs pour échapper aux regards. Et ça marche, l’absence de sollicitation laisse l’esprit dans un certain apaisement propice à la réflexion et évite pas mal de violence. Par contre, dans ces conditions, la vue d’une simple cheville peut provoquer des dégâts considérables et pour longtemps.

    Quand, pour diverses raisons, la chose a été dévoilée au regard, alors le mécanisme du « je veux » prend le relais. C’est l’irruption du plaisir à venir qui monte à la tête et donne des idées. L’enclenchement est rapide mais la stratégie adoptée peut s’étaler dans le temps voire sur plusieurs années. Cependant la plupart du temps la réaction est immédiate et provoque une parole, un geste ou une initiative. Evidement cela peut prendre des proportions hallucinantes avec complet obscurcissement de l’esprit et irruption d’une idée fixe accompagnée du stress de vouloir sans avoir, du manque.

    Et donc à force de vouloir, l’homme passe à l’attaque, au sens propre parce que le « je prends » est associé à la plus grande violence, à la guerre. Le cas de la séduction de la femme du voisin est dans un sens assez anecdotique par rapport aux guerres de conquêtes, de dépossessions, d’éliminations. Oui il y a toujours eu la guerre. De nos jours, la guerre économique a remplacé une grand partie des guerres militaires avec d’ailleurs des dégâts considérables dont on commence seulement à mesurer l’ampleur. Néanmoins le fait de prendre permet d’assouvir sa faim mais très vite se pose le problème de la possession. Vouloir et être sur le point de l’obtenir est certainement le stade le plus jouissif de la démarche, mais avoir ne donne en général qu’une flambée de plaisir vite dissipée. A celui qui vient de capturer de l’argent il en manque encore. Celui qui vient de remporter une bataille pense déjà à la suivante. Bien évidemment il n’y a aucune nouvelle étape après la possession.

    Michel Costadau

  • Romani 23

    Romani 23

    -Peut-être une mésange ou une perruche en liberté ?
    -Non je n’ai rien de tout ça, mais pourquoi me posez-vous ces questions, il y a un problème ?
    -Oui il y a des traces fugitives sur les enregistrements que je ne comprends pas encore,
    -Euh et alors tous vos enregistrements sont ratés,
    -Non pas du tout ils sont excellents mais ma curiosité a été éveillée. C’est peut être lié à la maison, elles très originale votre maison, vous le savez,
    -Ben non, c’est ma maison, je l’ai achetée comme ça, elle n’a pas beaucoup changé à part quelques rénovations intérieures et la mini-palissade du jardin,
    -Ne vous inquiétez pas, tout est ok. Je vais laisser l’installation en place quelques jours et je reviens début semaine prochaine même heure, si ça vous convient,
    -Alors plutôt lundi, mardi je ne suis pas là,
    -Ça marche, au revoir.
    J’atterris et remet mes idées en place, car il est secouant ce type. Il m’a parlé d’oiseaux, puis de ma drôle de maison et après tout va bien. Je suis assez intéressé par son histoire d’image, mais j’espère quand même que ce n’est pas un charlatan.
    Il faut que j’en reparle avec la mère de Bulan. J’ai l’impression que tout ce qu’elle dit me fait du bien. Je ne sais pas d’où elle tire son expérience, ça n’a peut-être pas été toujours drôle, mais elle donne une réelle confiance en soi.
    Me voilà donc parti chez le musicien, où je trouve un de ses copains qui n’est pas musicien mais restaurateur dans une petite gargote à cinq tables très agréables et spécialisée en cuisine périgourdine assez fine. Par contre la maman est bien là et je lui demande si elle veut sortir ou que j’aille faire des courses. Elle me dit de m’asseoir, qu’elle n’a besoin de rien et qu’elle a envie de parler. Je me prête volontiers à cette situation et je lui demande quel pourrait être notre sujet de discussion. Sans hésiter elle me dit : mais les hommes et les femmes bien sûr.
    Mère de Bulan : il y a au moins deux approches basiques de la relation entre les hommes et les femmes, la classique et la moderne.
    En grand majorité, les hommes pensent que les femmes sont « moins », moins forte physiquement, moins violentes, plus petites, sans défense par rapport aux demandes des mâles, moins éduquées et encombrées de plein de contraintes physiologiques. Dans ces conditions, il convient de tenir compte de cette faiblesse et de les défendre de tous les dangers qui les entourent. L’homme se donne alors un rôle de protecteur, qui se réduit souvent à sa seule présence. Et en général les hommes pensent que les femmes sont contentes de cette simple présence et que du coup elles leurs doivent quelque chose. C’est un peu la posture du parrain. Cependant, pour se faire payer cette protection, les hommes font tous de la même manière ce qui est quand même le but.
    Cette approche est évidemment maladroite car elle infériorise les femmes, mais elle a le mérite ne pas être dans une démarche égalitariste qui ne correspond à aucune réalité. Bien sûr ça ne marche pas à tous les coups et beaucoup d’hommes n’ont pas une âme de parrain, ce qui donne une panoplie de situations allant jusqu’au contre-pied de la relation, donnant aux femmes un réel pouvoir sur l’homme et les hommes en général. En plus, beaucoup d’hommes loin d’assumer un rôle de chef de famille, recherchent dans leur femme une seconde mère. C’est le choix de l’infantilisation qui consiste à fuir ses responsabilités pour se réfugier dans une attitude d’obéissance castratrice. Cette attitude est d’autant plus dommageable qu’elle conduit les hommes à rechercher en toute situation un dominant à qui obéir. Et, traduit en politique, ça fait les ravages du vote partisan.
    Il faut, aussi, noter qu’il y a une contradiction dans cette attitude, parce que le supposé « moins » des femmes vient presque exclusivement du « plus », c’est-à-dire de la supériorité qu’imposent les hommes. Certains ne se posent d’ailleurs pas la moindre question et considèrent qu’ils ont toujours raison par une loi universelle jamais votée. De plus, la protection ne marche pas, puisque les femmes sont autant victimes des guerres, des maladies ou des cataclysmes que les hommes, sans parler des règlements de compte à domicile.
    Alors est-ce que les femmes sont contentes de cette attitude ?

    Michel Costadau

  • Romani 22

    Romani 22

    Je vais ouvrir et c’est bien mon interlocuteur d’hier. Je lui propose un café, qu’il accepte et commence à dire comment il va procéder. Je me lance et lui dis que si c’est une histoire de mode je ne suis pas intéressé. Il prend du temps pour répondre qu’il ne comprend pas la question mais qu’il va me montrer quelque chose. Il prend un appareil photo, me demande de me lever, de marcher rapidement autour de la table. Au bruit, il doit prendre quatre ou cinq clichés. Il me dit de m’asseoir et me montre une des photos sur l’écran. Je suis assez surpris parce que l’on dirait que j’ai un peu de ventre alors qu’il me semble que je n’en ai pas.

    -Vous avez mis un objectif déformant pour me donner du ventre,

    -Non pas du tout, c’est simplement que dans votre mouvement vous avez tendance à mettre le ventre en avant et je l’ai capturé,

    -Vous allez donc me révéler des attitudes que j’ignore, c’est ça votre plan,

    -Partiellement oui, mais le plus important c’est que vous les trouviez tout seul comme vous venez de le faire avec votre démarche cambrée du dos mais les épaules en avant. C’est assez classique,

    -Et c’est quoi le programme maintenant ?

    -Bien, je vais installer quelques caméras dans la maison et autour pendant une semaine. Ce sont des appareils à déclencheur de mouvement même très lent et vous pouvez en déconnecter si à un moment vous ne voulez pas être filmé. Je vous signale que certaines n’ont pour but que de filmer le même endroit sous plusieurs angles, ce qui peut expliquer leur nombre.

    -Bon, je vous laisse tranquille, allez-y,

    Pendant ce temps je retourne à l’ordinateur pour traiter certains mails auxquels je n’ai pas encore répondu et lancer quelques vidéos.

    Quand il a fini, mon visiteur revient vers moi pour me dire qu’il s’en va mais qu’il reviendra demain matin même heure pour peaufiner les réglages et voir les premiers résultats.

    C’est l’heure de déjeuner et je me prépare le menu standard salade, tripes avec coudes, fromage. Bien que je n’aie pas fait grand-chose ce matin, je sens une douce torpeur m’envahir, à laquelle ne peut répondre qu’une petite sieste.

    Laquelle se transforme en un joli dodo car je me rends compte qu’il est 16 h passé quand je me relève. Du coup je suis vaseux et la seule chose que je peux faire c’est de mettre un dvd pas trop compliqué du genre Panda ou Age de glace. Surtout pas de café, parce qu’à cette heure là je suis encore plus sûr de ne pas m’endormir. En fait 15 h est l’extrême limite à laquelle je peux prendre mon café de midi. Par contre, le soir après dîner pas de souci ça ne me gêne pas de prendre un expresso, par exemple au restaurant, du temps où l’on allait au resto sans montrer patte blanche. Ce temps reviendra bien sûr, mais en attendant ça fait partie des choses que je n’accepte pas.

    ***

    Je me lève en assez bonne forme et je me mets à l’ordinateur en attendant mon imageur. En fait je ne vois pas bien où sont les caméras, peut-être sont elles cachées ou alors il n’a rien mis ce qui ne m’étonnerait qu’à moitié car il est vraiment spécial ce type-là. A 9h 05 on frappe et c’est bien lui. Il ne veut pas de café maintenant mais tout à l’heure et sort une tablette qu’il consulte pendant 10 mn.

    -Est ce que vous avez un chat me demande-t-il ?

    -Euh non, je n’ai pas de chat,

    Michel Costadau

  • Romani 21

    Romani 21

    C’est sans surprise, bien que je me rende compte ne pas y avoir pensé avant, qu’elle me dit que pour les femmes gérer son image fait partie du quotidien et qu’il a même été inventé la mode. D’ailleurs pour elle la mode n’est pas vraiment une contrainte auquel il faut se conformer mais une petite aide à choisir son look ou surtout à l’éviter.

    Elle veut bien penser que c’est un peu pareil pour les hommes mais elle ne comprend pas comment peut marcher la mode homme puisque bien peu la regarde. Je lui confirme qu’en ce qui me concerne, non seulement je ne m’en occupe pas mais je ne saisis même pas très bien de quoi il s’agit. Je ne vois jamais d’homme, même jeune, portant les tenues que l’on voit dans les défilés ni même dans les publicités. Par contre il peut arriver de voir des photos d’actrices, par exemple, ressemblant un peu aux modèles présentés par les couturiers, dits grands couturiers je ne sais pas par quel abus de langage.

    Nous nous asseyons sur un banc et profitons du calme du parc pendant un moment sans parler. Je me demande pourquoi je trouve la mère de Bulan si surprenante. Bon elle a plus d’expérience de la vie que moi c’est sûr, mais c’est surtout la simplicité de ses propos qui me fascine un peu. J’ai l’impression qu’elle a comme un réservoir intérieur de richesse qu’elle fait descendre petit à petit dans chacun de ses propos. Elle semble ne faire que répondre à des questions sans y ajouter ses croyances ou ses convictions et pourtant elle donne des avis qui passent très bien sans heurts. Je me demande comment elle fait pour rester dans le factuel tout en distillant ses idées.

    Nous rentrons lentement chez elle où je la dépose avant de passer chez moi.

    Il me reste deux heures pour faire deux de mes livraisons dans Paris. La première se passe bien mais pour la seconde il doit y avoir une erreur d’adresse car je ne trouve personne portant le nom que je cherche. C’est quand même un cas assez favorable puisque visiblement personne n’attendait, à cette adresse là, la moindre livraison. Néanmoins j’ai un petit souci car d’une part quelqu’un n’a pas reçu ce qu’il attendait et d’autre part j’ai un colis qu’il va falloir rendre ce qui est toujours assez paperassier avec mes commanditaires.

    Je ne pose pas plus de questions qu’il ne faut, car quand je n’ai aucun pouvoir sur un problème je m’en dégage complètement, sans chercher le moins du monde à le résoudre. C’est particulièrement vrai pour certains aspects environnementaux. Je ne peux strictement rien sur la qualité des carburants que j’achète, je ne me fais donc aucun nœuds au cerveau sur la pollution qui peut résulter de mes déplacements. Dans mon cas présent il serait vain par exemple de retourner à l’adresse indiquée ou de voir des adresses proches. Le problème m’est complètement étranger donc pas d’énergie à perdre.

    Je dine paisiblement en ma demandant si je vais accueillir mon type de demain matin en lui parlant de la mode femme ou autrement. A vrai dire c’est plutôt lui qui a des choses à me dire que moi, donc zen pas de vague, consacre tes neurones à autre chose.

    Après diner, j’arrive à trouver facilement un sommeil paisible.

    ***

    Je me réveille spontanément un peu plus tôt pour avoir le temps de faire tranquillement mes activités matinales avant d’accueillir mon visiteur. D’abord une tasse chaude de café soluble en lisant un journal parfois ancien, suivi d’un passage aux toilettes, mise en charge du mobile, puis petit tour de champs jusqu’au hangar, retour par le jardin pour voir ce qu’il y a lieu de faire. Ensuite séquence ordinateur pour les messages et leurs réponses, visite des sites que je vois régulièrement, en fait seulement 2 ou 3, y compris en ce moment les statistiques du virus. A nouveau un petit café en poudre et enfin ablutions réglementaires : les dents, les mains, un peu d’eau sur le visage et le cou et assez régulièrement la mousse et le rasoir mécanique.

    A 9h10 quelqu’un frappe à la porte.

    Michel Costadau

  • Romani 20

    Romani 20

    -Ah je vous écoute,

    -Elle doit bientôt revenir avec sa sœur passer quelques jours ici ; elle ne vous a pas prévenu ?

    -Ah non pas du tout, mais moi c’est normal, je ne les connais pas,

    -C’est vrai mais il faut que je vous dise que sa sœur est très différente de Sazak,

    -Ah bon, qu’entendez vous par là, en quoi est-elle différente ?

    -Eh bien, elle est entièrement dans la plainte, c’est une disposition relativement fréquente mais en plus elle n’a pas toujours bon esprit et il est parfois difficile de s’y retrouver dans ce qu’elle dit. Elle vit comme s’il n’y avait qu’elle qui avait des problèmes, et il se trouve, vrai ou faux, qu’elle en a beaucoup et que là-dessus elle est intarissable,

    -Ouh là, vous me faites peur là, c’est un cas grave ou bien c’est assez bénin,

    -C’est pire que ce que vous pouvez imaginer, sinon je ne vous en aurais pas parlé,

    -Mais comment fait-elle pour s’entendre avec Sazak alors,

    -Oui c’est une petite surprise pour moi, elles ont une bonne relation, un peu comme, si chacune mettait de côté son tempérament. Il me semble quand même que la solidité minérale de Sazak a amené Taqui à faire profil bas,

    – Taqui c’est la sœur de Sazak ?

    -Oui c’est ma deuxième fille, c’est d’elle dont nous parlons,

    -Bon, ça va être sportif. Quand elles arrivent prévenez-moi. En tous cas merci beaucoup pour ces informations que je déguste avec plaisir, mais là il faut que j’aille faire quelques courses. Si ça ne vous dérange pas je repasserai dans l’après-midi,

    -D’accord, bonne ballade.

    Le circuit courses est bien balisé avec des séquences foulard à l’intérieur et air libre à l’extérieur. Comme d’habitude, j’ai du mal à trouver de la saucisse sèche un peu sèche, sous prétexte qu’ils sont dévalisés, alors que la raison est purement économique puisque qu’il faut immobiliser du stock si on veut qu’elle sèche. Evidemment, les grandes surface ont une réponse à cela qui est d’avoir des monceaux de saucisse dites sèches qui sont franchement molles et peuvent le rester pendant des mois.

    Pendant le repas, je téléphone à Timor pour lui demander s’il est au courant de la venue des soeurs de Bulan. Pas de réponse ; je laisse un bref message en lui demandant de me rappeler. J’allais commencer une petite sieste quand Timor me rappelle en me demandant ce que je veux. Je lui donne mes infos et il me dit ne pas être du tout au courant, en me précisant qu’il doit remonter un de ces jours. Ok, ok lui dis je, préviens moi quand tu arrives.

    Comme prévu, je me repose mais sans arriver à dormir, me semble-t-il, car quand même il s’est passé une heure sans que je m’en rende compte. Souvent quand je ne sais pas si je me suis endormi, c’est que j’ai dormi par bribes d’une à deux minutes, c’est le sommeil animal. Ca ne me répare pas autant que le sommeil profond, c’est-à-dire la première tranche du sommeil nocturne, mais ça me fait du bien quand même. Si par contre je trouve un vrai sommeil de 2 heures pendant la sieste, alors il me faut toute la soirée pour me réveiller, et le soir, quand je me couche vraiment, ben je n’ai plus sommeil.

    Une fois réveillé je repasse chez Bulan pour proposer à sa mère de sortir en promenade. C’est elle qui m’ouvre, car son fils est sorti et elle est d’accord pour aller au parc avec moi. Elle marche lentement en se tenant à mon bras, ce qui nous permet de continuer la discussion sans s’essouffler.

    Je me décide à lui parler de mon rendez-vous de demain matin sur l’image, mon image en fait. Elle me dit qu’elle connaît cette notion mais que l’aide extérieure est assez peu efficace.

    Michel Costadau

  • Romani 19

    Romani 19

    -Oui bien entendu, je ne vous ai d’ailleurs demandé aucune réponse pour le moment. Je dois vous préciser que, quel que soit le cas, il n’y aura aucun document papier, électronique, sonore ou holographique entre nous, tout est verbal,

    -Bon je vous donne ma réponse demain matin et, au fait, comment puis-je vous joindre ?

    -Vous ne pouvez pas, c’est trop compliqué, je vous appelle demain matin vers 9 h. Est-ce que ça vous va ?

    -Ben, comme vous le présentez, j’ai pas trop le choix, ok on fait comme ça.

    Maintenant il faut que je réfléchisse un peu pour prendre ma décision. Je sors pour passer chez Bulan et faire quelques courses.

    C’est lui qui m’ouvre et je vois qu’il est en train de composer avec un piano, une guitare et un cahier. Je lui dis que je ne veux pas le déranger et je lui demande des nouvelles de sa mère. Elle va bien me dit-il, va lui dire bonjour. Je la trouve en train de lire dans son fauteuil. Elle pose son livre et me demande comment je vais, avec un grand sourire.

    -Bien, très bien, je me suis juste un peu inquiété de ne trouver personne hier lorsque je suis passé, peut-être tout le monde était-il sorti,

    -Oui nous avons été faire une promenade dans le parc car il faut que je marche et d’ailleurs ça ne va pas plus mal,

    -La prochaine fois demandez-moi, je me ferai un plaisir de vous accompagner et nous pourrons discuter,

    -C’est une bonne idée et je crois que vous aimez bien parler, moi aussi d’ailleurs,

    -Il est vrai que je n’ai pas dit grand-chose parce que vous m’impressionnez un peu alors il me faut du temps pour mettre quelques idées en place,

    -Oui je vois que vous avez des idées, me semble-t-il, mais méfiez-vous des idées ; je veux dire gardez-les pour vous le plus longtemps possible pour ne les sortir qu’une fois polies, comme des galets de rivière. Et cela, même si c’est dans une discussion, prenez votre temps, faites repréciser la question s’il y en a une. Souvent les discussions partent dans tous les sens car les répliques vont trop vite, rebondissent sur les derniers mots et perdent le fil d’origine. Or ces échanges sont un des moyens le plus sûr de progresser dans son jugement ou dans sa connaissance, mais souvent ça virevolte et ne fait qu’effleurer les choses, de la parlote quoi,

    -Ah, vous avez raison, c’est un piège dans lequel je tombe régulièrement et dans certaines soirées, la boisson aidant, j’ai effectivement du mal à garder le cap. Cependant, j’essaie dans ces cas-là de m’en tenir à une seule notion et d’y revenir tout le temps. Ça fait un peu répétitif mais ça permet de progresser dans le débat s’il a lieu, car du coup mon attention et mes arguments restent ciblés,

    -Oui je vous l’ai dit et maintenant je confirme que ce ne sont pas les idées qui vous manquent, mais, peut-être, la manière de les faire fructifier. Car le but n’est pas de convaincre qui que ce soit de ses croyances, il faut laisser ça aux propagandistes, aux religieux et autres missionnaires. L’objectif est d’enrichir son propre jugement, c’est le but de la discussion,

    -Vous voulez dire qu’il ne faut pas chercher à avoir raison. Pourtant c’est bien dans ce but que je cherche à développer des arguments. Défendre mes convictions est le moteur même de mes échanges. Si tout le monde est d’accord il n’y a plus d’enjeu, et je ne vois pas comment il peut y avoir enrichissement d’idées si tous disent la même chose,

    -Vous devez comprendre que l’on peut être asez d’accord, mais avec des arguments différents. En fait une de vos forces repose dans la faiblesse des arguments qui vous sont proposés ou opposés. C’est là où il faut puiser pour solidifier vos propres connaissances,

    -Vous voulez dire qu’une discussion ne sert qu’à renforcer ses idées, mais ça on peut le faire en lisant, mais dites-moi avez-vous des nouvelles de Sazak ?

    -Oui justement j’allais vous en parler, mais nous devons aussi reparler de la lecture,

    Michel Costadau