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  • Romani 14

    Romani 14

    -Eh ben tu sais, Sazak c’est une fille formidable,

    -Oui je sais c’est exactement ce que m’a dit sa mère cet après-midi,

    – Sa mère, tu sais… mais, …. tu as vu sa mère, c’est pas possible, je la connais même pas,

    -Je ne la connaissais pas moi non plus, elle est chez son fils pour sa santé et d’ailleurs si Sazak s’en va quelques jours elle va être assez seule,

    -Et vous avez parlé de moi ?

    -Pas du tout on a un peu parlé de ses filles car Bulan a deux sœurs, mais de toi pas du tout,

    -Vous avez parlé de quoi alors,

    -Ben elle a surtout parlé du fait qu’elle aimait beaucoup la vie et tout ce qui bouge. Elle est le contraire de dépressive, je ne sais pas s’il y a un mot pour ça mais ça te donne un drôle de punch de l’écouter, comme si la vie était un grand cerisier dans lequel au lieu de regarder le tronc, les branches et les feuilles, il ne fallait surtout pas oublier de manger les fruits,

    -Je vois pas trop ce que tu veux dire par là, tu parles des cerises,

    -Bof c’est une image pour dire qu’il y a plein de choses agréables dans la vie, mais je comprends que tu as du mal avec les images pour t’aider à t’évader dans les sensations. On reprendra ça ce soir au resto, pour l’instant on se prépare, départ dans une demi-heure si ça te convient,

    -Ok.

    D’un coté je suis assez content que Timor rentre chez lui pour prendre de la distance, d’un autre je continue à craindre cette soudaine flamme de mon copain, surtout avec la sœur d’un autre copain. Y a de l’électricité dans l’air avec ces deux-là et au final, comme moi aussi je dois faire un saut à Grenoble, c’est la mère qui va se retrouver un peu seule. Bon arrêtons les réflexions et en route pour un bon repas.

    Timor a choisi un chinois et nous voila en train de jouer des baguettes sans faire la moindre musique. Ce que j’aime surtout ce sont ces champignons noirs craquants et gélatineux qu’ils mettent un peu partout, car la cuisine asiatique est une cuisine d’ingrédients, contrairement à la nôtre qui est construite sur la centralité d’un produit. Cependant impossible d’accrocher la moindre discussion avec Timor entre les bouchées. Heureusement, une brève coupure de courant amène le patron à lancer une pique sur les nouveaux compteurs qui sautent tout le temps. Nous lui faisons signe et, comme un seul homme, nous lui sortons notre analyse sur Enédis. Voila une société sous-traitante unique et exclusive d’EDF ce qui, déjà, donne un caractère d’entente illicite entre les deux. Et voila Enédis chargée de mettre en place les nouveaux compteurs . Cette mise en place est supposée gratuite et se faire avec l’accord des abonnés. Deux mensonges de plus : sauf exception Enédis est passé en force en disant que c’était obligatoire : premier mensonge. Enédis dont on ne sait pas combien EDF lui a donné pour cette opération, continue à dire que c’est gratuit en fournissant comme raison que les nouveaux compteurs calculant plus précisément la consommation, cela leur suffisait. En particulier, en mesurant au choix les VoltAmpéres ou les WattHeures. Or ce nouveau calcul a pour résultat de faire, pour la même puissance souscrite, disjoncter des installations qui auparavant absorbaient de légers dépassements en particulier au démarrage, obligeant le consommateur à augmenter la puissance de son contrat. Cela a donc pour résultat d’augmenter l’abonnement et la consommation et donc la facture. Or qui paye la facture, si ce n’est le consommateur. Il n’y a donc pas gratuité mais au contraire augmentation des prix et en plus pour longtemps : deuxième mensonge.

    Une fois de plus, nous tombons d’accord pour constater notre impuissance face à ces comportements violents des entreprises publiques, privées ou autres. C’est un peu décourageant. En plus, en ce moment, ils cherchent même à étouffer le plaisir d’être ensemble avec leurs mesures liberticides. Mais nous avons passé un bon moment et l’heure de rentrer a sonné.

    Une fois à la maison le sommeil vient facilement, sans rêves, en tous cas pour moi.

    Michel Costadau

  • Romani 13

    Romani 13

    -Et vous savez, ça me fait plaisir de parler sauf si c’est moi qui vous embête pour le coup,

    -Mais pas du tout, j’ai l’impression de flotter, et..

    -Encore trois mots. Chanter, chanter c’est rire en musique, c’est se projeter dans l’éther, c’est s’entendre vibrer. La note, faire la note rien qu’avec sa gorge, son nez, sa langue qui ébranle tout l’intérieur, c’est magique. Manger, manger ça paraît nécessaire comme ça, mais c’est surtout un dialogue entre le plat et sa bouche, on en veut encore de ce goût-là, mais halte, pas trop vite, pas de goinfrerie, ça ne profite plus, calme le jeu, calme ton appétit avec des pommes de terre ou du pain et garde cette envie de jarret pour en profiter avec lenteur, si c’est possible, et délectation. Et parler, c’est un luxe de parler, et d’ailleurs je vais m’arrêter un peu car vous ne dites rien.

    -Oh, je ne dis rien parce que j’écoute, je suis un peu scotché par ce que j’entends, c’est assez dense alors ça rentre doucement. Si ça ne tenait qu’à moi je vous enverrais mes copains déprimés pour électrochoc virtuel, et …

    -Oh, n’hésitez pas ça ne me fatigue pas de parler, surtout après avoir écouté,

    -Ah voilà, dites, voulez-vous que j’aille vous chercher un peu de thé,

    -Avec plaisir c’est très gentil de votre part,

    -Je reviens.

    Je retourne voir Bulan pour préparer du thé comme l’aime sa maman. Je reviens dans la chambre avec la théière bouillante et je lui sers une tasse. Une question me vient à l’esprit :

    -Pouvez-vous me parler de la sœur de Bulan,

    -Sazak est une de ses sœurs, mais il en a une autre qui n’est pas avec moi,

    -Ah d’accord, et comment elle est Sazak ?,

    -C’est une fille extraordinaire, avec un vrai caractère. À la fois elle sait jouer de ses attraits et de ses sentiments. Quand ça ne va pas elle tape, c’est un peu surprenant mais elle tape fort,

    -Ah, euh pourquoi vous me dites ça ?

    -Je crois qu’elle est sortie avec votre ami, j’espère qu’il est prudent,

    -Timor est assez prudent mais s’ils se plaisent, il peut se passer des choses,

    -Pas de problème, Sazak je vous l’ai dit a des sentiments et elle aime ça, il faut juste se méfier des dérapages,

    -Et il se passe quoi alors ?

    -Quand c’est une fille elle disparaît et nous ne la revoyons plus jamais, quand c’est un garçon, il devient beaucoup plus attentif et ça peut continuer,

    -Je vois, peut-être je ferais mieux d’aller attendre mon copain quand il va rentrer,

    -Bien sûr, allez le voir, mais surtout revenez quand vous voulez ; comme vous le savez, je ne bouge pas beaucoup.

    Je dis au revoir et merci à tout le monde et je rentre chez moi. À ma grande surprise je n’attends pas longtemps avant le retour de Timor auquel je demande immédiatement comment s’est passé son après-midi. Très bien me répond-il. On a beaucoup discuté avec Sazak et je crois que l’on se reverra. Là elle doit partir quelque temps voir sa sœur et du coup moi aussi je vais retourner chez moi. Je pars demain et ce soir je t’invite au resto car j’ai pas mal à raconter. Tu sais que je suis pas fort en discussion mais cet après-midi ça m’a été facile de parler, ça me faisait plaisir. Et il faut que je te dise un truc.

    Michel Costadau

  • Romani 12

    Romani 12

    Après son départ je fais une petite sieste et en me levant je me dis que j’allais passer chez Bulan pour discuter cinq minutes. Heureusement il est là et m’offre thé ou café. En entrant j’ai vu à nouveau ce lit par la porte entrebâillée. Vu l’heure, j’opte pour un café qui en plus est correct chez lui.

    Il me confirme que sa sœur est partie se promener avec Timor et nous rigolons de ces comportements un peu secrets qu’affectionnent ceux qui n’ont pas envie que l’on connaisse leurs sentiments.

    Par contre, une fois engagés l’un par rapport à l’autre, il y a en général grand déballage d’affections : bisous, cadeaux que l’on montre à tout le monde, soirée où l’on ne se quitte pas et le sacro-saint : écoute il faut que je lui en parle et je te rappelle.

    Je me permets de lui demander qui est la personne dans la chambre. Il me répond que c’est sa mère et qu’il l’a prise chez lui parce qu’elle commence à se paralyser des jambes. Elle peut encore marcher en se tenant à quelqu’un, mais ça la fatigue. Il me dit : va la voir elle n’a pas beaucoup de visites.

    Nous finissons le café et par amitié autant que par curiosité, je frappe à la chambre. J’entends une vois claire et posée :

    -Venez, la porte est ouverte.

    -Bonjour madame, excusez moi de vous déranger mais….,

    -Vous ne me dérangez pas du tout monsieur, au contraire pouvez vous m’aider à m’assoir dans le fauteuil,

    -Bien sûr, là euh comme ça c’est bien ?

    -Oui c’est parfait, d’abord  je vais finir mon thé, même s’il est froid c’est très bon,

    -Si je vous fatigue dites-le moi, je ne suis pas là pour vous embêter,

    -M’embêter, quelle question ! c’est si vous n’étiez pas venu me voir qui m’aurait fâché, ça oui,

    -Peut-être êtes-vous trop gentille avec moi, mais ….  ,

    -Je sais que vous êtes un ami de mon fils et qu’il vous apprécie, lui c’est un musicien mais vous, vous êtes un monsieur, vraiment,

    -C’est le contraire madame, Bulan est un type bien, lui il est quelqu’un, moi je ne suis qu’un vagabond sans réalité ni existence et …,

    -Ce n’est pas à vous d’en juger monsieur. Si mon fils vous accepte ici c’est qu’il sait que vous existez, que vous valez quelque chose. D’ailleurs peut-être le fait-il aussi pour moi, non pas pour m’aider à marcher mais pour m’aider à exister, c’est le plus important.

    Si vous saviez, monsieur, ce que j’ai pu aimer la vie. Marcher justement, marcher en forêt, sous la pluie, sur un sentier, dans le vent, marcher le long d’une falaise, marcher sur le sable les pieds dans l’eau. Ecouter, écouter un saxo glisser sa voix rauque dans votre nuque et même sur votre peau, puis lancer ses saccades percutantes et souples à la fois, et alors redescendre à la cave pour nous laisser pantois et vibrant de bonheur, écouter un torrent qui vous vivifie rien qu’à le regarder, écouter la mer qui court devant vous comme quand vous jetez un seau d’eau sur la terrasse, ou la mer quand elle est formée, blanche, roulante et grondante qui vous remplit les oreilles d’une unique note puissante, continue et prenante. Voir, voir les gens bouger, s’assoir, parler. Le spectacle des hommes est le plus infini théâtre que je connaisse, toujours nouveau, toujours animé, toujours vrai, inlassablement renouvelé, mais aussi répétitif à souhait comme les jeux des enfants.  Aimer, quelle chance de pouvoir aimer quelqu’un ou même quelque chose, c’est pareil, c’est le remue-ménage du cœur qui compte, l’envie et le souci, son double caché, voilà qui vous tient en haleine, qui vous maintient debout, qui vous redresse même, à la limite de s’envoler, parce que quand on aime on a toujours quelque chose à l’esprit, la tête est pleine, on est relié. Au contraire, quand on déteste, la tête est vide et c’est un écran noir derrière les yeux qui vous tient lieu de regard.

    -Vous savez que c’est formidable ce que vous dites, et…

    Michel Costadau

  • Romani 11

    Romani 11

    Je reste figé, il me semble que ma réparation de la palissade de ce matin est démolie. Je m’approche, effectivement les trois planches sont par terre avec les clous tordus qui dépassent. Ça ressemble à du vandalisme ce truc. Ou alors quelqu’un m’en veut pour quelque raison que je ne connais pas. Il me vient aussi une idée. Si une personne voulait voir chez moi et que cette partie de la palissade le gênait il aurait alors fait cette échancrure. C’est bien sûr peu probable mais je me mets au pied de la maison et je regarde ce que je vois par le trou de la palissade. Rien, je ne vois rien à part la façade de la maison d’en face, même en bougeant le long de mon mur. Ce n’était pas une bonne idée.

    Je retourne voir Timor pour faire le menu de midi. Nous convenons qu’un bon steak avec des pommes sautées fera l’affaire. Je vais donc faire les courses en passant quand même sur le trottoir d’en face pour regarder ce que l’on voit de la maison à travers le trou de la palissade. On voit une fenêtre, celle de la cuisine ce qui me laisse perplexe.

    Je me mets donc à penser en moi-même et tous les avatars de la période actuelle me sautent à nouveau à la figure, car une chose est sûre c’est que l’ambiance actuelle me sort par les cheveux comme autant de tentacules de l’hydre de Lerne. Il faut dire que j’avais un peu galéré au magasin pour trouver mon steak. Ce que j’aurais voulu était un peu cher pour la qualité que je voyais et ce qui était abordable ne me plaisait pas trop genre basses-côtes ou joues. Ah certes le poulet n’est pas cher, le porc encore moins mais ça n’a aucun goût. Pour être clair, en magasin, seul l’agneau a encore un peu de relief, tout le reste n’est que du bénéfice sur pieds. J’hésite entre hampe et bavette et j’opte quand même pour de la bavette hors de prix, qui me paraît pas trop mal coupée, en espérant qu’elle sera assez savoureuse.

    Pendant le repas je demande à Timor s’il a des précisions sur son départ. Il me regarde de biais pour me dire qu’il verra ça cet aprèm, ce dont je me doutais et il repose ses couverts. Avec la main je détourne le couteau qu’il a posé dans son assiette et qui était dirigé vers moi. Je n’aime pas qu’un couteau soit pointé dans ma direction, surtout s’il est pointu. C’est une impression désagréable et je n’aimerais pas être à une table celui vers qui sont pointés tous les couteaux. C’est un très mauvais signe. Certes c’est un geste instinctif de poser fourchette et couteau soit en biais dans son assiette soit le long de celle-ci. Et souvent il y a quelqu’un en face ou de côté qui est dans la ligne de mire. Que l’on mange face à face ou sur des côtés contigus, le risque est grand d’avoir un couteau dirigé vers soi. Je suis assez vigilant là-dessus.

    Je lui explique donc que demain soir j’allais partir à Grenoble et que je lui laissais l’appart sans problème. C’est dehors que nous prenons le café, sans que la discussion dépasse le stade de : est-ce qu’il y a du sucre, c’est chaud, on est bien. Rapidement Timor s’éclipse en me disant « à ce soir » et je vois qu’il est bien habillé, tiens tiens !

    Michel Costadau

  • Romani 10

    Romani 10

    Je me redresse dans mon lit. Non on ne frappe pas à la porte, d’ailleurs elle est toujours ouverte. Il y a quelqu’un qui fait du bruit avec des tables, des sièges. Pas trop fier, ni éveillé, je me lève et je trouve Timor en train d’ouvrir et de fermer des placards.

    -Ah excuse moi, je t’ai réveillé, je voulais pas,

    -Ben t’es pas particulièrement silencieux, tu le fais exprès ou quoi,

    -Non je rentre me coucher c’est tout, je suis désolé voilà,

    -Attends tu me réveilles à minuit juste pour le fun ou quoi,

    -Si j’ai fait un peu de bruit c’est que je connais pas trop la maison,

    -Ouais tu la connais aussi bien que moi, depuis que tu viens,

    -Eh dis, je voulais te demander ce que t’as pensé de la soirée,

    -Ah voilà on y est, ça peut pas attendre demain ce truc ?

    -Non juste pour savoir, moi j’ai trouvé le musicien super non ?

    -C’est pas plutôt la soeur du musicien que t’as trouvée bien,

    -Oh non tu sais je l’ai à peine remarquée, elle était là ?

    -Ecoute je crois que c’est grave donc on verra ça demain,

    -C’est vrai que j’ai envie de parler, je sais pas à quoi ça tient,

    -Moi je le sais et toi c’est pas sûr. Bien le bonsoir camarade.

    Je retourne dans ma chambre en espérant que Timor va aller dans la sienne. Tu parles, je l’entends qui sifflote en allant vers la cuisine se servir à boire. Me v’là avec un souci de plus parce que je parie qu’il ne va pas rentrer chez lui demain qui est devenu tout à l’heure, mais vouloir rester quelques jours de plus. Bon je vais quand même pas lui balancer un seau d’eau froide sur la tête, mais franchement il me semble qu’il est bien atteint.

    ***

    C’est l’absence de bruits dans la maison qui me réveille. Ça fait comme un jour normal juste avant que ne remontent dans ma tête la soirée et la nuit d’hier. Je vais voir si Timor dort toujours ; bien sûr il est là, en train de faire de beaux rêves je parie. Je déjeune sans bruit puis je sors avec l’idée de réparer la palissade. Je récupère une planchette dans le garage, un marteau et des clous et je fixe les deux planches cassées avec celle que j’ai amenée. Ça tient, oh c’est pas très solide mais ma demi- palissade est globalement en état moyen, je ne vais donc pas mettre plus d’effort sur un coin que sur un autre. Je rentre pour organiser mon voyage à Grenoble.

    Compte tenu de l’horaire 8-10 il me faut arriver la veille. Ca fait donc taxi, avion, taxi, hôtel-resto, nuit, taxi, livraison, resto, taxi, avion, taxi. Je garde toutes les notes de frais et pour chaque livraison je reçois le double de toutes mes dépenses. Évidemment une livraison dans Paris ce n’est que du taxi, mais en province ça commence à douiller.

    Je passe les coups de fil nécessaires et l’internet qui va bien, car n’ayant pas de carte de crédit je suis obligé de tout négocier en liquide. La seule chose compliquée c’est l’avion. À vrai dire ça se passe assez bien puisqu’il me suffit de déposer une somme convenue dans une banque proche de chez moi pour qu’ils soient contents et même très contents. Tout cela a donné à Timor le temps de se réveiller. En prenant son café il m’annonce qu’il ne repart pas aujourd’hui car il a une promenade prévue avec Sazak, ce qui ne me surprend pas et me fait même assez plaisir, car la bonne santé de mes copains me tient à cœur. En préparant le déjeuner je regarde le jardinet par la fenêtre et qu’est-ce que je vois ?

    Michel Costadau

  • Romani 9

    Romani 9

    Je rentre des courses puis je prépare le repas que nous expédions en deux temps trois mouvements et quatre petits rots pour arriver au moment de détente du café, que je prends dans le jardin en lisant le journal qui vient d’arriver avec le courrier. Timor m’explique qu’il veut acheter quelques fringues cet après-midi et qu’il rentrera ce soir pour aller chez le copain musicien.

    Quand il rentre, nous allons à pied chez Bulan avec un sachet de lucques et une bouteille. Il nous accueille dans sa villa, petite mais fort jolie, avec deux jardins : un devant sur la rue et un derrière assez bien protégé des voisins. Nous nous installons à l’intérieur autour d’une table basse et commençons un apéro calme et enjoué.

    Mais d’un seul coup je remarque que Timor a un regard fixe et extatique que je ne lui connais pas. Je suis son regard et je m’aperçois qu’il est braqué sur Sazak la sœur de Bulan. Il faut reconnaître qu’elle est pas mal sa sœur, brune aux yeux verts, le visage calme porté par un cou assez long s’appuyant sur des épaules hautes. Pour le moment, elle est assise sur un fauteuil bas et elle a les jambes étendues devant elle, fines avec des mollets très légèrement galbés.

    Je ne bouge pas, non pas parce que j’ai peur de réveiller Timor de son hypnose, mais parce qu’il me semble que Sazak n’est pas indifférente à l’impression qu’elle produit sur mon copain. Oh c’est presque imperceptible ces choses-là, car elle ne croise pas le regard de Timor, elle bouge plutôt légèrement la tête de droite et de gauche mais ses lèvres esquissent un très léger mouvement qui, s’il se continuait, irait vers un sourire.

    J’en profite pour lever mon verre et dire « santé » assez fort pour que tout le monde l’entende. Toute la tablée redescend sur terre et la conversation reprend jusqu’à ce que Bulan nous dise qu’il va chercher sa guitare pour nous distraire. Pendant son absence, Sazak, dans une grande souplesse, en profite pour venir s’asseoir à côté de Timor, pas contre lui mais sur le siège voisin.

    C’est parti. Sa musique est une sorte de picking assez lent avec quelques accords au moment où il chante. En fait il ne chante pas vraiment sur ses notes, il lance de temps en temps des phrases dans le même rythme que sa main. Ça fait quelque chose comme :

    …..le bruyant noir s’est posé sur la branche cassée……

    …..l’arbre porte déjà beaucoup de poids……

    …..les mots se sont usés avant même de servir…..

    …..ils pendent comme des lianes qui relient ciel et terre…..

    …..j’oublie les images, j’oublie les notes, je m’oublie et toi…..

    Nous consommons ça comme de la réglisse qui glisse lentement dans nos oreilles. La nuit est tombée sans nous prévenir et après un petit égarement des esprits, nous reprenons nos verres et disons quelque banalité de saison. Bulan j’ai rien à lui dire, c’est magique, c’est mon copain, j’ai moins soif et presque sommeil.

    -Dis Timor on rentre à la maison maintenant,

    -Eh attends un peu quoi,

    -C’est pas loin mais faut quand même marcher un peu,

    -Euh je rentre pas tout de suite, vas y toi,

    -Ah bon, mais c’est toi qui voulais rentrer pas tard,

    -Mais il est pas encore tard,

    -D’accord, pas de pb, écoute j’y vais.

    Je fais la bise à Bulan et à sa sœur et je me dirige vers la sortie. En passant devant une pièce à la porte entrebaillée il me semble voir quelqu’un couché dans un lit. Je ne m’arrête pas et je me retrouve dehors pour rentrer à la maison.

    En arrivant je me rends compte que je n’ai pas encore réparé la palissade. Il faut aussi que j’aille à Grenoble, et que je fasse les autres livraisons. Je me couche et je m’endors facilement après avoir lu dans mon lit trois lignes d’un bouquin qui me tombe sur la figure.

    Dans la nuit, j’entends du bruit ; mince, on frappe à la porte. Qu’est-ce que ça peut être ?

    Michel Costadau

  • Romani 8

    Romani 8

    Je le trouve dans le jardinet en train d’observer les bourgeons de la vigne. Il y en a beaucoup, il y en a toujours beaucoup, mais après la floraison il ne reste souvent pas grand-chose. Pourtant elle est à l’abri. Je lui dis que je vais faire des courses et lui demande si des tripes pour midi ça lui va. Il me répond plutôt oui, mais sans enthousiasme me semble-t-il. Je lui confirme tripes, pâtes, salade et corbières. Je m’éclipse avant qu’il réponde car je n’ai pas tellement envie de changer de menu et les tripes en boîte c’est bon et c’est facile. D’ailleurs faudra que j’essaie un jour les tripes en gelée chez le charcutier, une autre fois.

    J’attrape mon foulard et me voila parti pour l’épicerie locale, dont cependant les produits n’ont rien de locaux mais sont plutôt de diverses origines non contrôlées. Ce sont les ONC et ce qu’il y a marqué sur la boîte ou le sachet est un simple enfumage, comme si toutes les chips étaient faites à Paris.

    Le magasin est assez plein mais seules quelques rares personnes jettent un œil à mon foulard sous le nez. Je croise un voisin que je ne reconnais pas à cause de sa muselière. Je ne crois pas être beaucoup plus reconnaissable, puisque les foulards sont l’emblème des cow-boys, dévaliseurs de banques et autres cambriolages. Bref lui il me reconnaît, me dit « bonjour ça va très bien merci tant qu’on a la santé rien à dire le bonjour chez vous ». Je ne réponds évidement pas, à part « hum, hum, hum », de toutes façons pour dire quoi, que je le trouve laid et pénible, c’est peut-être pas la peine.

    Pénible c’est certain, laid ça se discute, pas avec lui bien sûr parce qu’en plus il est niais. Bon faut que je me calme parce que je n’ai aucune envie de me défouler sur lui. Si je réfléchis, c’est plutôt Timor qui m’agace un peu à ne pas vouloir quitter le Sud.

    En fait, je manque d’arguments pour le décider, tout en sachant que c’est lui qui a la clé et la porte, ce qui laisse une bien étroite marge de manœuvre à ses amis. Il est à la fois très facile et très difficile d’influencer les gens.

    Facile parce que le fait de dire à quelqu’un ce que l’on pense est la plus part du temps entendu, mouliné, digéré avec souvent des effets, bien que pas toujours dans le sens souhaité.

    Difficile parce que les paroles sont loin de suffire. Les gens ont souvent des modèles ancrés dans l’esprit qui impulsent leurs actions beaucoup plus que les copains ou autres relations. D’une certaine manière, ils n’entendent pas ou alors dévient ce qu’ils entendent vers les contours de leur mode de pensée et ne comprennent pas ce qui a été dit.

    Par contre il est certain que l’on ne parle pas assez ; le fait de dire a été très longtemps coiffé par l’esprit bourgeois et la religion, ce qui est un pléonasme, d’un relent d’incursion inappropriée dans la vie privée. Alors que c’est le contraire qu’il faut pratiquer : dire ce que l’on pense, ce que l’on sait, ce que l’on souhaite. Il faut vraiment être abruti pour croire que les gens vont comprendre tout seuls que leurs comportements ou leurs idées sont mal ressentis, en décalage avec la réalité voire fausses ou dangereuses. L’antidérapage est le cas le plus classique. Quand un groupe de copains se met à déblatérer sur les femmes, les arabes ou les homos, la pente naturelle est que tout le monde surenchérit avec la blague la plus bête, de plus en plus bête, tout le monde se marre et c’est vrai que c’est souvent drôle. Mais quand quelqu’un ose dire qu’il n’est pas d’accord et que ces propos sont dégradants pour celui qui les tient, il se crée un froid et en général ça se calme : bof on disait ça pour rigoler, mais dans le fond on le pense pas. Et moi il me semble que quand on le pense pas eh bien on le dit pas.

    Michel Costadau

  • Romani 7

    Romani 7

    Je me rends compte que l’enveloppe je l’ai gardée dans la main tout en discutant, heureusement parce que dedans il y a l’argent de quelques livraisons précédentes et ça peut faire une jolie somme. Je mets le carton et l’enveloppe à l’abri et je retourne finir mon café avec Timor.

    J’en profite pour lui demander quand est-ce qu’il compte retourner chez lui. Il me dit demain, ce qui nous laisse encore une bonne soirée en perspective.

    Je prends cinq minutes pour commencer à déballer mon carton, voir s’il y a des livraisons ces jours ci. Oui il y a en a une à Grenoble, il faut que je m’organise. C’est une livraison assez ouverte puisqu’il est indiqué « mat 8h 10h » ce qui veut dire n’importe quel jour de la semaine entre 8h et 10h. Il y aussi les trois questions et le colis pas trop gros ni trop lourd. Ça baigne.

    -Dis-moi l’artiste, est-ce que je peux te reposer la question de pourquoi tu montes pas à la capitale, c’est ton boulot qui t’en empêche, j’avais pas compris ça,

    -Un peu quand même, mais je pense que je retrouverai facilement ici, en plus si tu connais du monde,

    – Oui un peu, d’ailleurs ce soir on pourrait passer chez Bulan un copain musicien qui crèche pas trop loin d’ici,

    -Et le couvre-feu, ça craint pas ?

    -Non pas du tout, c’est juste de la dissuasion pour qu’un maximum d’imbéciles le respectent, mais il n’y a aucun contrôle. Et même s’il y en avait, il y a tellement d’exceptions qu’il est facile de trouver une raison,

    -Mais de quelles exceptions tu parles,

    -Ben la plus classique c’est le soutien à une personne vulnérable,

    -A deux plombes du matin ?

    -Y a pas d’heures pour les gens qui vont pas bien,

    -Bon ok pour ce soir mais pas coucher trop tard quand même,

    -Non juste la musique.

    On le prend en rigolant, mais cette histoire de couvre-feu c’est vraiment une honte. Ce qui me désole le plus dans la situation actuelle c’est que la notion de vérité a disparu. Il n’y a plus que de la com, des rumeurs et des sondages.

    Et pour moi les sondages d’opinion sont une véritable agression. La situation est la suivante. Toi tu penses quelque chose et c’est ton droit, mais voilà que l’on t’explique que les autres à 90 % ne pensent pas ça, par exemple sur le port du masque. Tu pourrais t’en ficher et dire moi je pense ce que je veux point à la ligne. Mais ce n’est pas possible parce qu’en gros les autres jugent que tu as tort car tu es minoritaire. Tu es jugé sans qu’il y ait la moindre discussion, sans le moindre échange de points de vue afin de comprendre les diverses possibilités offertes. Au contraire tu te sens montré du doigt parce que ce que tu penses ne compte pas, n’existe pas. Alors toi tu prends ça comme un coup de fusil. Et ça te perturbe parce qu’à l’inverse celui qui est dans le 90 % il est rassuré, conforté, ça lui donne des ailes pour ignorer les mauvais sujets qui ne pensent pas comme lui. Car tout cela ne sont que des opinions, c’est-à-dire de la pensée, autant dire du vent. Et pourtant rien de plus difficile que de penser, d’ailleurs plus personne ne pense, les gens consomment et ce sont d’autres qui pensent pour eux.

    J’appelle Timor pour lui dire que je vais faire des courses. Oh oh, pas de réponse, mais où est il passé ?

    Michel Costadau

  • Romani 6

    Romani 6

    Je fonce et je trouve mon copain aux prises avec le grille-pain qui ne veut pas remonter et est en train de cramer les tranches qu’il y a mises. Rien de grave sauf que tu peux te brûler les doigts en mettant tes mains dans les grilles, alors qu’il suffit de remonter la manette pour les récupérer tranquillement.

    Café, pain grillé beurre, c’est pas mal. J’en profite pour me laisser aller à mon péché mignon : la tchatche.

    -Tu sais que ça me désole de te voir toujours quitter tes copines. T’as peur de quoi ?

    -Ben, je sais pas exactement un peu de me priver d’opportunités et un peu de ne pas être à la hauteur,

    -A la hauteur tu veux dire t’occuper d’elle, faire attention à ses demandes ou c’est sexuel ?

    -Ouauf sexuellement y a pas de problème, enfin de mon côté, parce que du leur j’en sais trop rien. Je sais jamais si c’est pour me faire plaisir ou pour le sien, c’est vachement ténu,

    -Ah oui y faut pas réfléchir tout le temps ça te mine pour rien,

    -Bof je suis comme ça, je me suis habitué, mais y a des moments où ce n’est pas mon envie qui me pousse mais un début de caresse ou même de gentillesse et après c’est l’enchaînement inévitable,

    -Mais c’est très classique ça, y a rien à dire ni surtout à leur reprocher. C’est dans ta tête que ça se passe,

    -Ah bon, t’es docteur toi ?

    -Non heureusement mais qu’est ce que t’entendais par pas à la hauteur quand tu l’as dit,

    -Ça c’est simple, c’est par rapport aux autres mecs. Moi je suis pas un cador alors j’ai toujours peur que ma nana elle me trouve minable quand arrive un gros bras ou un coupeur de paroles,

    -Arrête tu te fais mal, je pense que t’as comme une espèce de complexe  mais moi je te connais et je connais aussi les autres et franchement t’es loin d’avoir à rougir,

    -Pas question de rougir, mais c’est pas ça, non tu vois c’est plutôt que j’ai même pas l’idée que je pourrais changer leur vie, que ça sera mieux avec moi parce que j’en suis pas du tout sûr,

    -Mince tu simplifies pas les trucs toi, les hommes c’est peut être seulement fait pour tondre la pelouse et faire les grillades, pour faire rire aussi,

    -Peut-être mais pour moi une femme elle compte sur moi pour rentrer de plain-pied dans l’avenir, inventer une relation qui lui aille bien avec du quotidien et du futur en bon mix,

    -Ça je peux comprendre, mais primo est-ce que tu mets pas la barre un peu trop haut et secundo c’est un peu vieux jeu ton truc, tu sais les femmes aussi elles font évoluer leurs relations, peut-être plus que toi,

    -Bon d’accord je parle que pour moi, mais si c’est pour rien leur apporter je vois pas l’intérêt qu’elles peuvent me trouver,

    -On y revient, t’as la déprime qui se pointe mon gars, pourquoi tu laisses pas les nanas décider si elles veulent arrêter ou pas, elles aussi savent choisir,

    -Oui eh bé justement, j’ai pas envie d’être largué sans comprendre alors je prends les devants,

    -Alors pour éviter de prendre une baffe c’est toi qui la donnes, bravo mister macho, est-ce que tu as essayé de discuter au moins ?

    -La discussion c’est pas mon fort,

    -Bé qu’est-ce qu’on vient de faire alors ? Milledieu où est-ce que j’ai mis l’enveloppe ?

    Michel Costadau

  • Romani 5

    Romani 5

    -Si tu dois dégueuler va dans la salle de bain, ça sera plus facile à nettoyer,

    -…………………,

    -Bon ça passe ou quoi,

    -T’es pas drôle, oufouloul c’est un peu mieux mais tu m’as fait trop boire, t’as fais exprès j’en suis sûr, toujours pour prouver que t’es le meilleur,

    -Ouais, en tous cas ta mauvaise fois est intacte, alors disons que tu te souviens plus exactement de ce qui s’est passé mais t’avais commencé à boire chez ton copain avant d’arriver. Dis au fait c’est toi qui m’a démoli la palissade ce matin pour mettre ton mot ? Si tu t’en souviens bien sûr,

    -Qu’est ce que tu me parles de palissade, Il manquait deux planches alors j’ai accroché un mot pour que tu le voies. Dis ça me donne pas à bouffer de causer, parce que j’ai l’impression qu’on a sauté le dîner avec tes bouteilles. Tu peux improviser quelque chose ?

    -Ben j’avais prévu jambonneau, salade et vin rouge ça te va ?

    -Surtout le solide, pour la boisson je fais une pause mais mets moi quand même un verre pour faire passer la charcutaille,

    Nous voilà donc attablés. Avec la bouche pleine l’estomac se remplit un peu et la discussion s’élève aussi l’esprit libéré des contingences matérielles. Elévation millimétrique certes mais qui me permet de reprendre le dialogue. Enfin c’est lui qui cause.

    -C’est dommage qu’on puisse pas se voir plus souvent parce que j’ai une infinité de choses à te raconter,

    -Moi aussi mais je te l’ai dit, viens t’installer ici et je peux te parler de l’infini pendant des heures. Comme truc c’est pas mal : l’infini moins un c’est encore l’infini, pareil l’infini moins des milliards de milliards c’est encore l’infini. Par contre l’infini moins l’infini c’est pas clair, c’est ce qu’on veut entre zéro et l’infini. Tu vois pour les calculs l’infini c’est vraiment pratique, le seul défaut c’est que ça n’existe pas. Quelle que soit la grandeur physique que tu prennes ça bloque bien avant l’infini. T’augmentes la vitesse, tu tombes sur une limite, tu diminues la température tu tombes sur une limite, tu veux aller très loin, tu tombes sur une limite qui est la même que quand tu veux remonter dans le temps. On peut même dire qu’on est à la même distance du passé et de l’avenir. Il faut dire que les notions de distance et de temps sont pas mal mélangées. Pour ce qu’on sait de l’univers il y a confusion entre l’âge et la taille. C’est le même nombre et ce n’est pas l’infini. Pour te donner une image, sur l’autoroute ils indiquent le temps pour donner la distance : Narbonne 35 mn ça veut dire Narbonne 70 km. Alors tu vois l’infini c’est commode mais ça n’existe pas, surtout si tu vas pas à Narbonne. En plus, si vraiment ça existait ça serait la panique parce que ce qui nous sauve c’est que tout a une fin. Tu veux que je continue ?

    Je lève la tête pour le regarder mais il dort sur sa chaise, bientôt il va tomber. Je ne sais pas si c’est mes élucubrations qui l’ont plombé ou sa dure journée peu importe, et c’est en somnolant que nous allons nous coucher.

    ***

    Ce n’est pas le coq qui me réveille, ici il n’y a pas de coqs, c’est mon réveil car ce matin j’ai livraison de mes colis. La procédure est simple : une voiture s’arrête devant chez moi, klaxonne trois fois et attend que je sorte. Quand je suis proche de l’auto, quelqu’un sort, me présente une tablette sur laquelle je pose la main gauche bien à plat. Le type dit alors ok, me tend une enveloppe et va chercher un carton dans le coffre. Il me le laisse et je lui remets moi aussi une enveloppe puis il s’en va doucement. Je prends le carton et je rentre dans l’appart, quand j’entends une volée d’injures bien senties venir de la cuisine.

    Michel Costadau