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  • Romani 11

    Romani 11

    Je reste figé, il me semble que ma réparation de la palissade de ce matin est démolie. Je m’approche, effectivement les trois planches sont par terre avec les clous tordus qui dépassent. Ça ressemble à du vandalisme ce truc. Ou alors quelqu’un m’en veut pour quelque raison que je ne connais pas. Il me vient aussi une idée. Si une personne voulait voir chez moi et que cette partie de la palissade le gênait il aurait alors fait cette échancrure. C’est bien sûr peu probable mais je me mets au pied de la maison et je regarde ce que je vois par le trou de la palissade. Rien, je ne vois rien à part la façade de la maison d’en face, même en bougeant le long de mon mur. Ce n’était pas une bonne idée.

    Je retourne voir Timor pour faire le menu de midi. Nous convenons qu’un bon steak avec des pommes sautées fera l’affaire. Je vais donc faire les courses en passant quand même sur le trottoir d’en face pour regarder ce que l’on voit de la maison à travers le trou de la palissade. On voit une fenêtre, celle de la cuisine ce qui me laisse perplexe.

    Je me mets donc à penser en moi-même et tous les avatars de la période actuelle me sautent à nouveau à la figure, car une chose est sûre c’est que l’ambiance actuelle me sort par les cheveux comme autant de tentacules de l’hydre de Lerne. Il faut dire que j’avais un peu galéré au magasin pour trouver mon steak. Ce que j’aurais voulu était un peu cher pour la qualité que je voyais et ce qui était abordable ne me plaisait pas trop genre basses-côtes ou joues. Ah certes le poulet n’est pas cher, le porc encore moins mais ça n’a aucun goût. Pour être clair, en magasin, seul l’agneau a encore un peu de relief, tout le reste n’est que du bénéfice sur pieds. J’hésite entre hampe et bavette et j’opte quand même pour de la bavette hors de prix, qui me paraît pas trop mal coupée, en espérant qu’elle sera assez savoureuse.

    Pendant le repas je demande à Timor s’il a des précisions sur son départ. Il me regarde de biais pour me dire qu’il verra ça cet aprèm, ce dont je me doutais et il repose ses couverts. Avec la main je détourne le couteau qu’il a posé dans son assiette et qui était dirigé vers moi. Je n’aime pas qu’un couteau soit pointé dans ma direction, surtout s’il est pointu. C’est une impression désagréable et je n’aimerais pas être à une table celui vers qui sont pointés tous les couteaux. C’est un très mauvais signe. Certes c’est un geste instinctif de poser fourchette et couteau soit en biais dans son assiette soit le long de celle-ci. Et souvent il y a quelqu’un en face ou de côté qui est dans la ligne de mire. Que l’on mange face à face ou sur des côtés contigus, le risque est grand d’avoir un couteau dirigé vers soi. Je suis assez vigilant là-dessus.

    Je lui explique donc que demain soir j’allais partir à Grenoble et que je lui laissais l’appart sans problème. C’est dehors que nous prenons le café, sans que la discussion dépasse le stade de : est-ce qu’il y a du sucre, c’est chaud, on est bien. Rapidement Timor s’éclipse en me disant « à ce soir » et je vois qu’il est bien habillé, tiens tiens !

    Michel Costadau

  • Romani 10

    Romani 10

    Je me redresse dans mon lit. Non on ne frappe pas à la porte, d’ailleurs elle est toujours ouverte. Il y a quelqu’un qui fait du bruit avec des tables, des sièges. Pas trop fier, ni éveillé, je me lève et je trouve Timor en train d’ouvrir et de fermer des placards.

    -Ah excuse moi, je t’ai réveillé, je voulais pas,

    -Ben t’es pas particulièrement silencieux, tu le fais exprès ou quoi,

    -Non je rentre me coucher c’est tout, je suis désolé voilà,

    -Attends tu me réveilles à minuit juste pour le fun ou quoi,

    -Si j’ai fait un peu de bruit c’est que je connais pas trop la maison,

    -Ouais tu la connais aussi bien que moi, depuis que tu viens,

    -Eh dis, je voulais te demander ce que t’as pensé de la soirée,

    -Ah voilà on y est, ça peut pas attendre demain ce truc ?

    -Non juste pour savoir, moi j’ai trouvé le musicien super non ?

    -C’est pas plutôt la soeur du musicien que t’as trouvée bien,

    -Oh non tu sais je l’ai à peine remarquée, elle était là ?

    -Ecoute je crois que c’est grave donc on verra ça demain,

    -C’est vrai que j’ai envie de parler, je sais pas à quoi ça tient,

    -Moi je le sais et toi c’est pas sûr. Bien le bonsoir camarade.

    Je retourne dans ma chambre en espérant que Timor va aller dans la sienne. Tu parles, je l’entends qui sifflote en allant vers la cuisine se servir à boire. Me v’là avec un souci de plus parce que je parie qu’il ne va pas rentrer chez lui demain qui est devenu tout à l’heure, mais vouloir rester quelques jours de plus. Bon je vais quand même pas lui balancer un seau d’eau froide sur la tête, mais franchement il me semble qu’il est bien atteint.

    ***

    C’est l’absence de bruits dans la maison qui me réveille. Ça fait comme un jour normal juste avant que ne remontent dans ma tête la soirée et la nuit d’hier. Je vais voir si Timor dort toujours ; bien sûr il est là, en train de faire de beaux rêves je parie. Je déjeune sans bruit puis je sors avec l’idée de réparer la palissade. Je récupère une planchette dans le garage, un marteau et des clous et je fixe les deux planches cassées avec celle que j’ai amenée. Ça tient, oh c’est pas très solide mais ma demi- palissade est globalement en état moyen, je ne vais donc pas mettre plus d’effort sur un coin que sur un autre. Je rentre pour organiser mon voyage à Grenoble.

    Compte tenu de l’horaire 8-10 il me faut arriver la veille. Ca fait donc taxi, avion, taxi, hôtel-resto, nuit, taxi, livraison, resto, taxi, avion, taxi. Je garde toutes les notes de frais et pour chaque livraison je reçois le double de toutes mes dépenses. Évidemment une livraison dans Paris ce n’est que du taxi, mais en province ça commence à douiller.

    Je passe les coups de fil nécessaires et l’internet qui va bien, car n’ayant pas de carte de crédit je suis obligé de tout négocier en liquide. La seule chose compliquée c’est l’avion. À vrai dire ça se passe assez bien puisqu’il me suffit de déposer une somme convenue dans une banque proche de chez moi pour qu’ils soient contents et même très contents. Tout cela a donné à Timor le temps de se réveiller. En prenant son café il m’annonce qu’il ne repart pas aujourd’hui car il a une promenade prévue avec Sazak, ce qui ne me surprend pas et me fait même assez plaisir, car la bonne santé de mes copains me tient à cœur. En préparant le déjeuner je regarde le jardinet par la fenêtre et qu’est-ce que je vois ?

    Michel Costadau

  • Romani 9

    Romani 9

    Je rentre des courses puis je prépare le repas que nous expédions en deux temps trois mouvements et quatre petits rots pour arriver au moment de détente du café, que je prends dans le jardin en lisant le journal qui vient d’arriver avec le courrier. Timor m’explique qu’il veut acheter quelques fringues cet après-midi et qu’il rentrera ce soir pour aller chez le copain musicien.

    Quand il rentre, nous allons à pied chez Bulan avec un sachet de lucques et une bouteille. Il nous accueille dans sa villa, petite mais fort jolie, avec deux jardins : un devant sur la rue et un derrière assez bien protégé des voisins. Nous nous installons à l’intérieur autour d’une table basse et commençons un apéro calme et enjoué.

    Mais d’un seul coup je remarque que Timor a un regard fixe et extatique que je ne lui connais pas. Je suis son regard et je m’aperçois qu’il est braqué sur Sazak la sœur de Bulan. Il faut reconnaître qu’elle est pas mal sa sœur, brune aux yeux verts, le visage calme porté par un cou assez long s’appuyant sur des épaules hautes. Pour le moment, elle est assise sur un fauteuil bas et elle a les jambes étendues devant elle, fines avec des mollets très légèrement galbés.

    Je ne bouge pas, non pas parce que j’ai peur de réveiller Timor de son hypnose, mais parce qu’il me semble que Sazak n’est pas indifférente à l’impression qu’elle produit sur mon copain. Oh c’est presque imperceptible ces choses-là, car elle ne croise pas le regard de Timor, elle bouge plutôt légèrement la tête de droite et de gauche mais ses lèvres esquissent un très léger mouvement qui, s’il se continuait, irait vers un sourire.

    J’en profite pour lever mon verre et dire « santé » assez fort pour que tout le monde l’entende. Toute la tablée redescend sur terre et la conversation reprend jusqu’à ce que Bulan nous dise qu’il va chercher sa guitare pour nous distraire. Pendant son absence, Sazak, dans une grande souplesse, en profite pour venir s’asseoir à côté de Timor, pas contre lui mais sur le siège voisin.

    C’est parti. Sa musique est une sorte de picking assez lent avec quelques accords au moment où il chante. En fait il ne chante pas vraiment sur ses notes, il lance de temps en temps des phrases dans le même rythme que sa main. Ça fait quelque chose comme :

    …..le bruyant noir s’est posé sur la branche cassée……

    …..l’arbre porte déjà beaucoup de poids……

    …..les mots se sont usés avant même de servir…..

    …..ils pendent comme des lianes qui relient ciel et terre…..

    …..j’oublie les images, j’oublie les notes, je m’oublie et toi…..

    Nous consommons ça comme de la réglisse qui glisse lentement dans nos oreilles. La nuit est tombée sans nous prévenir et après un petit égarement des esprits, nous reprenons nos verres et disons quelque banalité de saison. Bulan j’ai rien à lui dire, c’est magique, c’est mon copain, j’ai moins soif et presque sommeil.

    -Dis Timor on rentre à la maison maintenant,

    -Eh attends un peu quoi,

    -C’est pas loin mais faut quand même marcher un peu,

    -Euh je rentre pas tout de suite, vas y toi,

    -Ah bon, mais c’est toi qui voulais rentrer pas tard,

    -Mais il est pas encore tard,

    -D’accord, pas de pb, écoute j’y vais.

    Je fais la bise à Bulan et à sa sœur et je me dirige vers la sortie. En passant devant une pièce à la porte entrebaillée il me semble voir quelqu’un couché dans un lit. Je ne m’arrête pas et je me retrouve dehors pour rentrer à la maison.

    En arrivant je me rends compte que je n’ai pas encore réparé la palissade. Il faut aussi que j’aille à Grenoble, et que je fasse les autres livraisons. Je me couche et je m’endors facilement après avoir lu dans mon lit trois lignes d’un bouquin qui me tombe sur la figure.

    Dans la nuit, j’entends du bruit ; mince, on frappe à la porte. Qu’est-ce que ça peut être ?

    Michel Costadau

  • Romani 8

    Romani 8

    Je le trouve dans le jardinet en train d’observer les bourgeons de la vigne. Il y en a beaucoup, il y en a toujours beaucoup, mais après la floraison il ne reste souvent pas grand-chose. Pourtant elle est à l’abri. Je lui dis que je vais faire des courses et lui demande si des tripes pour midi ça lui va. Il me répond plutôt oui, mais sans enthousiasme me semble-t-il. Je lui confirme tripes, pâtes, salade et corbières. Je m’éclipse avant qu’il réponde car je n’ai pas tellement envie de changer de menu et les tripes en boîte c’est bon et c’est facile. D’ailleurs faudra que j’essaie un jour les tripes en gelée chez le charcutier, une autre fois.

    J’attrape mon foulard et me voila parti pour l’épicerie locale, dont cependant les produits n’ont rien de locaux mais sont plutôt de diverses origines non contrôlées. Ce sont les ONC et ce qu’il y a marqué sur la boîte ou le sachet est un simple enfumage, comme si toutes les chips étaient faites à Paris.

    Le magasin est assez plein mais seules quelques rares personnes jettent un œil à mon foulard sous le nez. Je croise un voisin que je ne reconnais pas à cause de sa muselière. Je ne crois pas être beaucoup plus reconnaissable, puisque les foulards sont l’emblème des cow-boys, dévaliseurs de banques et autres cambriolages. Bref lui il me reconnaît, me dit « bonjour ça va très bien merci tant qu’on a la santé rien à dire le bonjour chez vous ». Je ne réponds évidement pas, à part « hum, hum, hum », de toutes façons pour dire quoi, que je le trouve laid et pénible, c’est peut-être pas la peine.

    Pénible c’est certain, laid ça se discute, pas avec lui bien sûr parce qu’en plus il est niais. Bon faut que je me calme parce que je n’ai aucune envie de me défouler sur lui. Si je réfléchis, c’est plutôt Timor qui m’agace un peu à ne pas vouloir quitter le Sud.

    En fait, je manque d’arguments pour le décider, tout en sachant que c’est lui qui a la clé et la porte, ce qui laisse une bien étroite marge de manœuvre à ses amis. Il est à la fois très facile et très difficile d’influencer les gens.

    Facile parce que le fait de dire à quelqu’un ce que l’on pense est la plus part du temps entendu, mouliné, digéré avec souvent des effets, bien que pas toujours dans le sens souhaité.

    Difficile parce que les paroles sont loin de suffire. Les gens ont souvent des modèles ancrés dans l’esprit qui impulsent leurs actions beaucoup plus que les copains ou autres relations. D’une certaine manière, ils n’entendent pas ou alors dévient ce qu’ils entendent vers les contours de leur mode de pensée et ne comprennent pas ce qui a été dit.

    Par contre il est certain que l’on ne parle pas assez ; le fait de dire a été très longtemps coiffé par l’esprit bourgeois et la religion, ce qui est un pléonasme, d’un relent d’incursion inappropriée dans la vie privée. Alors que c’est le contraire qu’il faut pratiquer : dire ce que l’on pense, ce que l’on sait, ce que l’on souhaite. Il faut vraiment être abruti pour croire que les gens vont comprendre tout seuls que leurs comportements ou leurs idées sont mal ressentis, en décalage avec la réalité voire fausses ou dangereuses. L’antidérapage est le cas le plus classique. Quand un groupe de copains se met à déblatérer sur les femmes, les arabes ou les homos, la pente naturelle est que tout le monde surenchérit avec la blague la plus bête, de plus en plus bête, tout le monde se marre et c’est vrai que c’est souvent drôle. Mais quand quelqu’un ose dire qu’il n’est pas d’accord et que ces propos sont dégradants pour celui qui les tient, il se crée un froid et en général ça se calme : bof on disait ça pour rigoler, mais dans le fond on le pense pas. Et moi il me semble que quand on le pense pas eh bien on le dit pas.

    Michel Costadau

  • Romani 7

    Romani 7

    Je me rends compte que l’enveloppe je l’ai gardée dans la main tout en discutant, heureusement parce que dedans il y a l’argent de quelques livraisons précédentes et ça peut faire une jolie somme. Je mets le carton et l’enveloppe à l’abri et je retourne finir mon café avec Timor.

    J’en profite pour lui demander quand est-ce qu’il compte retourner chez lui. Il me dit demain, ce qui nous laisse encore une bonne soirée en perspective.

    Je prends cinq minutes pour commencer à déballer mon carton, voir s’il y a des livraisons ces jours ci. Oui il y a en a une à Grenoble, il faut que je m’organise. C’est une livraison assez ouverte puisqu’il est indiqué « mat 8h 10h » ce qui veut dire n’importe quel jour de la semaine entre 8h et 10h. Il y aussi les trois questions et le colis pas trop gros ni trop lourd. Ça baigne.

    -Dis-moi l’artiste, est-ce que je peux te reposer la question de pourquoi tu montes pas à la capitale, c’est ton boulot qui t’en empêche, j’avais pas compris ça,

    -Un peu quand même, mais je pense que je retrouverai facilement ici, en plus si tu connais du monde,

    – Oui un peu, d’ailleurs ce soir on pourrait passer chez Bulan un copain musicien qui crèche pas trop loin d’ici,

    -Et le couvre-feu, ça craint pas ?

    -Non pas du tout, c’est juste de la dissuasion pour qu’un maximum d’imbéciles le respectent, mais il n’y a aucun contrôle. Et même s’il y en avait, il y a tellement d’exceptions qu’il est facile de trouver une raison,

    -Mais de quelles exceptions tu parles,

    -Ben la plus classique c’est le soutien à une personne vulnérable,

    -A deux plombes du matin ?

    -Y a pas d’heures pour les gens qui vont pas bien,

    -Bon ok pour ce soir mais pas coucher trop tard quand même,

    -Non juste la musique.

    On le prend en rigolant, mais cette histoire de couvre-feu c’est vraiment une honte. Ce qui me désole le plus dans la situation actuelle c’est que la notion de vérité a disparu. Il n’y a plus que de la com, des rumeurs et des sondages.

    Et pour moi les sondages d’opinion sont une véritable agression. La situation est la suivante. Toi tu penses quelque chose et c’est ton droit, mais voilà que l’on t’explique que les autres à 90 % ne pensent pas ça, par exemple sur le port du masque. Tu pourrais t’en ficher et dire moi je pense ce que je veux point à la ligne. Mais ce n’est pas possible parce qu’en gros les autres jugent que tu as tort car tu es minoritaire. Tu es jugé sans qu’il y ait la moindre discussion, sans le moindre échange de points de vue afin de comprendre les diverses possibilités offertes. Au contraire tu te sens montré du doigt parce que ce que tu penses ne compte pas, n’existe pas. Alors toi tu prends ça comme un coup de fusil. Et ça te perturbe parce qu’à l’inverse celui qui est dans le 90 % il est rassuré, conforté, ça lui donne des ailes pour ignorer les mauvais sujets qui ne pensent pas comme lui. Car tout cela ne sont que des opinions, c’est-à-dire de la pensée, autant dire du vent. Et pourtant rien de plus difficile que de penser, d’ailleurs plus personne ne pense, les gens consomment et ce sont d’autres qui pensent pour eux.

    J’appelle Timor pour lui dire que je vais faire des courses. Oh oh, pas de réponse, mais où est il passé ?

    Michel Costadau

  • Romani 6

    Romani 6

    Je fonce et je trouve mon copain aux prises avec le grille-pain qui ne veut pas remonter et est en train de cramer les tranches qu’il y a mises. Rien de grave sauf que tu peux te brûler les doigts en mettant tes mains dans les grilles, alors qu’il suffit de remonter la manette pour les récupérer tranquillement.

    Café, pain grillé beurre, c’est pas mal. J’en profite pour me laisser aller à mon péché mignon : la tchatche.

    -Tu sais que ça me désole de te voir toujours quitter tes copines. T’as peur de quoi ?

    -Ben, je sais pas exactement un peu de me priver d’opportunités et un peu de ne pas être à la hauteur,

    -A la hauteur tu veux dire t’occuper d’elle, faire attention à ses demandes ou c’est sexuel ?

    -Ouauf sexuellement y a pas de problème, enfin de mon côté, parce que du leur j’en sais trop rien. Je sais jamais si c’est pour me faire plaisir ou pour le sien, c’est vachement ténu,

    -Ah oui y faut pas réfléchir tout le temps ça te mine pour rien,

    -Bof je suis comme ça, je me suis habitué, mais y a des moments où ce n’est pas mon envie qui me pousse mais un début de caresse ou même de gentillesse et après c’est l’enchaînement inévitable,

    -Mais c’est très classique ça, y a rien à dire ni surtout à leur reprocher. C’est dans ta tête que ça se passe,

    -Ah bon, t’es docteur toi ?

    -Non heureusement mais qu’est ce que t’entendais par pas à la hauteur quand tu l’as dit,

    -Ça c’est simple, c’est par rapport aux autres mecs. Moi je suis pas un cador alors j’ai toujours peur que ma nana elle me trouve minable quand arrive un gros bras ou un coupeur de paroles,

    -Arrête tu te fais mal, je pense que t’as comme une espèce de complexe  mais moi je te connais et je connais aussi les autres et franchement t’es loin d’avoir à rougir,

    -Pas question de rougir, mais c’est pas ça, non tu vois c’est plutôt que j’ai même pas l’idée que je pourrais changer leur vie, que ça sera mieux avec moi parce que j’en suis pas du tout sûr,

    -Mince tu simplifies pas les trucs toi, les hommes c’est peut être seulement fait pour tondre la pelouse et faire les grillades, pour faire rire aussi,

    -Peut-être mais pour moi une femme elle compte sur moi pour rentrer de plain-pied dans l’avenir, inventer une relation qui lui aille bien avec du quotidien et du futur en bon mix,

    -Ça je peux comprendre, mais primo est-ce que tu mets pas la barre un peu trop haut et secundo c’est un peu vieux jeu ton truc, tu sais les femmes aussi elles font évoluer leurs relations, peut-être plus que toi,

    -Bon d’accord je parle que pour moi, mais si c’est pour rien leur apporter je vois pas l’intérêt qu’elles peuvent me trouver,

    -On y revient, t’as la déprime qui se pointe mon gars, pourquoi tu laisses pas les nanas décider si elles veulent arrêter ou pas, elles aussi savent choisir,

    -Oui eh bé justement, j’ai pas envie d’être largué sans comprendre alors je prends les devants,

    -Alors pour éviter de prendre une baffe c’est toi qui la donnes, bravo mister macho, est-ce que tu as essayé de discuter au moins ?

    -La discussion c’est pas mon fort,

    -Bé qu’est-ce qu’on vient de faire alors ? Milledieu où est-ce que j’ai mis l’enveloppe ?

    Michel Costadau

  • Romani 5

    Romani 5

    -Si tu dois dégueuler va dans la salle de bain, ça sera plus facile à nettoyer,

    -…………………,

    -Bon ça passe ou quoi,

    -T’es pas drôle, oufouloul c’est un peu mieux mais tu m’as fait trop boire, t’as fais exprès j’en suis sûr, toujours pour prouver que t’es le meilleur,

    -Ouais, en tous cas ta mauvaise fois est intacte, alors disons que tu te souviens plus exactement de ce qui s’est passé mais t’avais commencé à boire chez ton copain avant d’arriver. Dis au fait c’est toi qui m’a démoli la palissade ce matin pour mettre ton mot ? Si tu t’en souviens bien sûr,

    -Qu’est ce que tu me parles de palissade, Il manquait deux planches alors j’ai accroché un mot pour que tu le voies. Dis ça me donne pas à bouffer de causer, parce que j’ai l’impression qu’on a sauté le dîner avec tes bouteilles. Tu peux improviser quelque chose ?

    -Ben j’avais prévu jambonneau, salade et vin rouge ça te va ?

    -Surtout le solide, pour la boisson je fais une pause mais mets moi quand même un verre pour faire passer la charcutaille,

    Nous voilà donc attablés. Avec la bouche pleine l’estomac se remplit un peu et la discussion s’élève aussi l’esprit libéré des contingences matérielles. Elévation millimétrique certes mais qui me permet de reprendre le dialogue. Enfin c’est lui qui cause.

    -C’est dommage qu’on puisse pas se voir plus souvent parce que j’ai une infinité de choses à te raconter,

    -Moi aussi mais je te l’ai dit, viens t’installer ici et je peux te parler de l’infini pendant des heures. Comme truc c’est pas mal : l’infini moins un c’est encore l’infini, pareil l’infini moins des milliards de milliards c’est encore l’infini. Par contre l’infini moins l’infini c’est pas clair, c’est ce qu’on veut entre zéro et l’infini. Tu vois pour les calculs l’infini c’est vraiment pratique, le seul défaut c’est que ça n’existe pas. Quelle que soit la grandeur physique que tu prennes ça bloque bien avant l’infini. T’augmentes la vitesse, tu tombes sur une limite, tu diminues la température tu tombes sur une limite, tu veux aller très loin, tu tombes sur une limite qui est la même que quand tu veux remonter dans le temps. On peut même dire qu’on est à la même distance du passé et de l’avenir. Il faut dire que les notions de distance et de temps sont pas mal mélangées. Pour ce qu’on sait de l’univers il y a confusion entre l’âge et la taille. C’est le même nombre et ce n’est pas l’infini. Pour te donner une image, sur l’autoroute ils indiquent le temps pour donner la distance : Narbonne 35 mn ça veut dire Narbonne 70 km. Alors tu vois l’infini c’est commode mais ça n’existe pas, surtout si tu vas pas à Narbonne. En plus, si vraiment ça existait ça serait la panique parce que ce qui nous sauve c’est que tout a une fin. Tu veux que je continue ?

    Je lève la tête pour le regarder mais il dort sur sa chaise, bientôt il va tomber. Je ne sais pas si c’est mes élucubrations qui l’ont plombé ou sa dure journée peu importe, et c’est en somnolant que nous allons nous coucher.

    ***

    Ce n’est pas le coq qui me réveille, ici il n’y a pas de coqs, c’est mon réveil car ce matin j’ai livraison de mes colis. La procédure est simple : une voiture s’arrête devant chez moi, klaxonne trois fois et attend que je sorte. Quand je suis proche de l’auto, quelqu’un sort, me présente une tablette sur laquelle je pose la main gauche bien à plat. Le type dit alors ok, me tend une enveloppe et va chercher un carton dans le coffre. Il me le laisse et je lui remets moi aussi une enveloppe puis il s’en va doucement. Je prends le carton et je rentre dans l’appart, quand j’entends une volée d’injures bien senties venir de la cuisine.

    Michel Costadau

  • Romani 4

    Romani 4

    Bon je vais décrocher l’enveloppe, je l’ouvre et je trouve un mot de Timor. Timor c’est un copain, peut être mon meilleur. Il habite dans le midi mais je le vois régulièrement. En gros il me dit qu’il est passé que je n’y étais pas et qu’il repassera cet aprèm ou demain. Si ça se trouve c’est lui qui a cassé mes planches pour voir dans le jardin.

    Pour le moment, je vais faire ma deuxième livraison de la journée. Marcuso je l’ai déjà livré une ou deux fois. Je remets mon foulard de sortie et j’y vais. Arrivé chez lui je sonne et il vient ouvrir :

    -Bonjour, j’ai un colis à vous remettre en main propre,

    -Ah oui vous pouvez me le donner,

    -Avant cela j’ai une question à vous poser,

    -Ok allez-y,

    -Vous portez une alliance au bout d’une chaine autour du cou, quelle date y a-t-il dessus ?

    -Ouah c’est 1989,

    -Vous pouvez me la montrer ?

    -Oui bien sûr.

    Je prends l’alliance et regarde qu’il y a marqué 1989. Ok c’est bon. Je reviens sur mes pas pour prendre le colis que j’avais caché et le lui donne et disant au revoir.

    Je rentre à l’appart et pile il va être l’heure de l’apéro. C’est le deuxième bon moment de la journée, et j’espère qu’il ne va pas foirer comme le café de midi.

    Je sors ma chaise dans le jardin et j’attaque mon scotch maffieux dans lequel nagent encore deux bouts de glaçons. L’effet est quasi instantané, l’esprit se libère et les choses se calment. Pas pour longtemps car je vois apparaitre une tête dans le trou de la palissade. C’est Timor, je lui dis de faire le tour pour entrer dans l’appart. Bises et re-bises. Ça va, ça va , oui et oui.

    -Tu tombes bien j’en suis juste à mon deuxième verre, qu’est ce que tu prends,

    -J’ai déjà commencé au scotch chez un pote, alors fais suivre,

    -Tiens avec un seul glaçon comme d’habitude, quoi de neuf ?

    -Oh la routine, j’ai changé de copine, mais j’ai gardé le boulot et toi ?

    -Toi tu seras jamais sérieux, remarque le boulot c’est important disons. Ben moi pareil rien de bien nouveau, pas de copine, pas de boulot, je cultive plutôt les copains, comme tu le vois, ce qui fait une petite tendance alcoolique qui se dessine,

    -Arrête on en est tous là c’est soit le foie soit la déprime, j’ai choisi l’apéro et ceux qui ont pris la déprime ou l’hôpital je les laisse à leur triste sort. Ressers moi encore, tout ça me donne soif,

    -Tu parles d’un choix, ils ont inventé l’essentiel comme si l’homme ne se nourrissait que de charogne et de verdure, alors que l’essentiel c’est l’esprit, le sentiment, la volonté, oui la volonté de vivre ils veulent nous la piquer ces connards. Et en plus on peut rien contre eux. C’est des émirs intouchables avec le carnet à souche dans la main,

    -Santé, ça c’est une bonne dose, tu viendrais pas t’installer par ici des fois, ce serait plus facile pour se voir et je t’amènerai la bande, sauf si t’as déjà le foie atteint mais ça m’étonnerait,

    -C’est toi qu’es malade, je remets une tournée, c’est du super et rock n roll en plus, t’aurais pas un truc à grignoter, j’ai l’estomac qui veut du solide, merde je me sens pas bien,

    Michel Costadau

  • Romani 3

    Romani 3

    Mais j’ai du mal à bouger car je suis sûr que ce n’est pas un ballon de foot malencontreux qui a cassé les deux planches. Fragiles certes mais elles tenaient encore. C’est plutôt quelqu’un et ce qui m’inquiète c’est qu’il n’y a pas de paquet. Il y aurait un colis j’aurais compris parce que c’est mon métier. Je suis livreur. Indépendant, livreur en main propre sans reçu ni signature. Mais il n’y a aucun paquet. Je m’approche quand même de l’échancrure. Je vois que c’est facile à réparer en clouant les planches cassées avec une plus solide. Je ferai ça cet aprem ou demain.

    En attendant je regarde mon travail de la journée. Deux livraisons. Belinda boulevard Voltaire et Marcuso porte de Vanves.

    J’aimerai savoir qui quoi comment m’a fait cet accro dans la palissade. Je n’ai pas peur, juste un peu soucieux, comme tout le monde devant l’inexpliqué. C’est sûr que les choses qui n’ont pas de raisons sont difficiles à comprendre et foutent la trouille. C’est pour cela que l’on a inventé la folie et toutes ses déclinaisons, juste comme un essai d’explication de comportements inexplicables. Comme s’il y avait une logique dans tout. La dinguerie c’est un fonctionnement normal, mais dont on ne connaît pas la raison. C’est pareil pour la matière ou l’univers, vu que l’on y comprend rien on a inventé la science qui fait une manière d’explication avec des démonstrations qui s’enchaînent les unes les autres mais sont basées sur des principes supposés, qui eux ne le sont pas. Idem pour le vivant dont on se demande vraiment ce qu’il fait là et pour lequel on a inventé les dieux, la religion et la loi. Quand je dis « on » il s’agit d’un ensemble d’hommes et de femmes qui ont beaucoup travaillé ont reçu de prix mais n’ont toujours pas trouvé.

    Bref je me pose des questions et je n’ai aucune réponse, pas plus que les autres. Bon je vais faire ma première livraison, on verra après. Je mets mon foulard de sortie, le noir avec des croisillons jaune éteint.

    J’arrive chez Belinda enfin à l’adresse. Je sonne. La porte s’ouvre sur une femme jeune, plutôt pas mal mais très peu souriante.

    -Oui,

    -Bonjour j’ai un colis pour vous que je dois remettre en main propre,

    -Bon d’accord donnez-le moi,

    -J’ai d’abord trois questions à vous poser,

    -C’est quoi ces questions ?

    -Vous réussissez très bien un gâteau au chocolat dans lequel vous mettez un ingrédient spécial,

    -……Ah oui je mets de la poudre de cacahuète grillée,

    -Votre père que vous n’avez jamais connu a un frère qui a une particularité sur le visage,

    -……Oh oui, mon oncle n’a pas les deux yeux de la même couleur,

    -Vous avez sur la cheville droite un tatouage rouge qui représente un astre, lequel ?

    -Hii oui c’est Saturne,

    -Pouvez-vous me le montrer,

    -Euh oui bien sûr.

    Je vois la planète olympique sur sa cheville. Ok c’est bon.

    Je me recule légèrement pour attraper le paquet que j’avais planqué su le côté et je le lui remets en lui disant au revoir.

    Je retourne à l’appart pour casser la croûte, puisque les connards d’en haut ont peur que l’on fasse un bon repas avec des collègues des fois qu’on dise du mal d’eux.

    Comme d’habitude je prends le café dans mon jardinet sur ma chaise de jardin qui a pas mal vécu. Je suis comme je peux le vol majestueux, impérial et virevoltant des hirondelles. Elles glissent dans l’air en dérapant dans les tournants. C’est le contraire du vol battant, puissant et allongé des canards. C’est comme je l’ai dit l’un des deux meilleurs moments de la journée. Pas pour longtemps. En regardant le trou dans la demi-palissade je vois qu’il y a une enveloppe collée dessous.

    Michel Costadau

  • Romani 2

    Romani 2

    Ce n’est pas le robocop qui surgit mais la secrétaire qui nous dit :

    -Le docteur a dû s’absenter, vous pouvez rentrer chez vous. Appelez demain pour un nouveau rendez-vous.

    Baisse de tension et petit brouhaha permettent à tout le monde de quitter la salle sans anicroche mais sans croiser les regards. Je rentre chez moi dans mon appart. C’est au rez-de-chaussée mais c’est plus qu’un appartement parce que j’ai un jardinet donnant sur la rue avec une vague demi- palissade en bois déjà bien vermoulue. Dans mon esprit ça fait même résidence. J’aime bien résider, pour moi c’est nettement mieux qu’habiter et encore mieux que loger. Quelle est votre résidence ? c’est plus classe que : Où est-ce que tu pieutes ? En plus t’as résidence principale et secondaire. D’ailleurs on dit « les résidents » pour les clients des maisons de retraite. Pas le droit de quitter la chambre, de recevoir du monde, pas de cantine et le masque pour regarder le télé si tu l’as, sinon regarder le mur. Et un mur ça ne bouge pas beaucoup. Horreur, honte et lâcheté.

    Tout ça pour dire que personne me demande jamais où est ce que je réside. Pourtant il y a pas mal de gens qui viennent.

    Demain il faut que je pense à appeler le cabinet pour un nouveau rendez-vous. Ca ne me tente guère de voir ce type. Je n’aime pas les spécialistes car ils te trouvent toujours quelque chose qui est justement dans ce qu’ils savent faire. Ils ne savent faire que ça alors ils te disent que l’on pourrait commencer par une analyse ou un examen. Là t’es dans l’entonnoir. Déjà t’as consommé plus que ta part de sécu mais ils en rajoutent autant qu’ils peuvent, même si ça ne sert à rien, surtout si ça ne sert à rien, parce que comme ça ton mal reste et peut encore faire marcher la machine. Un patient guéri c’est un client de perdu.

    Bref vu l’heure je passe directement à l’apéro en tête-à-tête avec ma photo puisque pour les connards d’en haut on peut plus le prendre au café avec les copains. Apéro, dîner, film, dodo programme rodé et adopté.

    ***

    Neuf heures c’est la bonne heure pour appeler le cabinet :

    -Allo, bonjour, c’est pour le rendez-vous annulé d’hier,

    -Vous nous excusez bien entendu, oui je peux vous proposer le 15 à 15h15,

    -Mais c’est dans 3 semaines, j’avais rendez-vous hier,

    -Bien sûr mais ce n’est pas une urgence, alors je ne peux pas décaler les autres,

    -Alors si le 15 le médecin a encore un empêchement on va se retrouver à Noël ou quoi,

    -Bon je vous marque ou pas ?

    -Ben marquez moi mais tâchez de le respecter.

    Je note la nouvelle date en me disant que si mon mal à l’épaule s’arrange d’ici-là je n’aurai même pas besoin d’y aller. Autant d’économisé pour tout le monde. J’amène une chaise dans mon jardinet pour boire mon café du matin au grand air, enfin à l’air de la ville. C’est un bon moment mais les deux meilleurs de la journée c’est quand même le café après le repas de midi et l’apéro avant celui du soir.

    Les yeux dans le vague, je contemple ma demi-palissade et d’un seul coup je vois un trou. Il manque deux planches et j’essaie de me lever.

    Michel Costadau