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  • Romani 55

    Romani 55

    -Et c’est quoi ce un peu qui dépend de moi et tout ce reste qui n’en dépend pas ?

    -Il y a une personne de la famille de vos amis qui a une position clé et qui ne sait pas encore quelle attitude adopter à votre égard,

    -C’est maigre et je suppose que c’est tout ce que vous avez à me dire,

    -Non, je vous laisse un rapport complet avec les analyses détaillées, vous y trouverez ce que je viens de vous dire sur votre allure, votre comportement et de multiples autres éléments dont j’espère que vous ferez bon usage. N’hésitez pas à y revenir de temps en temps pour vous découvrir par strates successives,

    -Au moins il y a vos coordonnées dans ce rapport ?

    -Pas exactement, mais il y a une procédure pour que je puisse vous recontacter à votre demande,

    -En fait vous avez une mission pour le compte de quelqu’un et vous l’exécutez bêtement ?

    -Non pas bêtement mais plutôt scrupuleusement c’est ça et, contrairement à ce que vous pensez, je peux vous dire que vous n’avez pas que des ennemis,

    -Ah bon j’ai aussi des amis alors,

    -Mais oui. Hélas je n’ai pas d’autres éléments. Maintenant, avant de vous laisser, je vais enlever les dernières caméras, y compris celles que j’ai mises dans la rue et qui m’ont été très utiles,

    -Ah bon alors vous m’avez filmé jusque dans la rue, c’est un peu fort ça. Mais vous filmez tout le monde en fait ?

    -Non uniquement les gens qui passent et il n’y en a pas tant que ça,

    -Ne faites pas le malin, vous voyez très bien ce que je veux dire,

    -Oui pas de problème, en tous cas pour moi. Bon courage et à bientôt.

    Le rapport à la main, je regarde partir ce drôle d’énergumène dont je ne comprends pas tout à fait le rôle par rapport à Vienna et sa famille, mais dont je suis certain de l’implication.

    Je me prépare à déjeuner seul, ce que j’aime beaucoup en fait, non pas tant pour le menu qui ne me change pas trop des repas à plusieurs, mais pour le libre cours de ma pensée qui peut divaguer à son aise dans tous les recoins de mon esprit. C’est open bar dans le moutonnement de la pensée chevauchante qui bondit de bosses en creux fertiles avec zigzag et passage du coq à l’âne. Longue pâture, presque insuffisante, pour un esprit dévalant son énergie et ses sauts de carpe hallucinée.

    Il est vraiment difficile de totalement contrôler son esprit, par exemple, pour le concentrer sur une idée. Il a toujours tendance à chercher à s’échapper par des déclics et des associations que je suis bien en peine d’anticiper. A l’inverse, vouloir changer de sujet est parfois impossible car il revient toujours à son fil conducteur qui finit par devenir une idée fixe dont on a le plus grand mal à se débarrasser.

    Et exactement en ce moment mon cerveau est fixé sur cette famille qui me fait tourner en rond, parce que, au début du début, moi je suis un copain de Bulan, roi de la musique, en tous cas la sienne me plaît. Puis arrivent Sazak et Taqui. Cette dernière ne me drague pas vraiment mais est loin de m’être hostile. Sa soeur joue les indépendantes mais commence une histoire avec Timor, un autre de mes copains qui n’est pas doué en grand-chose mais avec lequel malgré une différence d’âge je fais volontiers équipe. C’est là que Bulan me dit : ma mère vient d’arriver, je t’en ai parlé je crois. En fait oui il m’a parlé de sa fatigue et de ses difficultés à marcher, mais sans me donner la vraie raison, c’est-à-dire sans me dire précisément que son mari était un clown tragique.

    A priori je n’ai donc aucune raison d’être mêlé à leur histoire de famille. Qu’ils se débrouillent, voilà la position de sagesse que je devrais adopter. Non seulement la sagesse n’est pas mon fort, mais surtout je suis pris dans un réseau de sentiments qui m’immergent dans cette famille. Le plus complexe est celui avec Vienna. Bien sûr cette personne ne m’est pas indifférente mais, en plus elle me fait aussi pitié. Oh comme une envie de protéger et pas de la pitié vertueuse des assos dites caritatives. Voila bien deux mots que je n’aime pas : d’abord assos, cette abréviation me fait penser à sauce, à assas, assassin, à une abréviation dite par un type bourré qui économise les syllabes.

    Michel Costadau

  • Romani 54

    Romani 54

    A la dernière gorgée de café je me tourne vers Timor pour lui demander son programme. Ils ont pas mal de trucs à faire aujourd’hui, y compris quelques replâtrages dans une cloison chez Bulan, car Sazak aussi est assez bonne en petite maçonnerie. En disant qu’ils repasseront ce soir, ils s’en vont en marchant tranquillement.

    Je fais un peu de rangement quand j’entends frapper à la porte. C’est mon cinéaste pénible qui se tient là en me disant :

    -Bonjour monsieur,

    -Bonjour,

    -Ca y est j’ai décodé toutes les observations faites il y a quinze jours et j’ai des nouvelles pour vous.

    Sans grand enthousiasme je le convie à entrer et nous nous asseyons autour de la table de la salle à manger. Par habitude plus que par courtoisie je lui demande s’il veut un café et sa réponse est non merci. Alors je lui dis :

    -Bon, je vous écoute,

    -Voila, pour commencer par les choses simples, vous avez les pieds plats et une démarche di-symétrique due probablement à une rupture de tendon d’Achille, gauche je pense. Cependant vous compensez en vous tenant plutôt en arrière, ce qui par contr- coup fait ressortir légèrement votre ventre,

    -Ah oui je vois vous faites dans la posture, mais je ne fais pas carrière dans le cinéma alors c’est quoi l’intérêt, enfin pour moi,

    -Moi non plus je ne fais pas de cinéma et comme je vous l’ai déjà expliqué je suis le miroir en mouvement que les gens ne peuvent pas avoir avec eux, je suis le regard des autres,

    -Bon continuez, puisque vous êtes là,

    -Je finis sur votre allure qui est, globalement, un peu lourde, accentuée par le fait que vous marchez lentement. Par contre vous avez une tête de ministre et certains doivent vous saluer de loin au bénéfice du doute,

    -Vous en avez encore beaucoup des bêtises comme ça, parce que je ne sais pas ce que vous voulez que je fasse de vos analyses,

    -Oui ce sont bien des analyses d’images et de sons et vous en faites ce que vous voulez. Ensuite il y a l’analyse comportementale avec ses paramètres psychologiques,

    -Ouh là !, je sens que ça va être long, parce que moi aussi j’aurais deux ou trois trucs à vous expliquer,

    -Chaque chose en son temps. La première composante chez vous c’est l’absence d’inquiétude. Non pas que vous ne sachiez pas ce qu’est la peur, mais simplement vous n’avez, a priori, aucune appréhension envers les gens et les choses. Cela donne à vos mouvements une grande sobriété avec par exemple une respiration juste minimale pour alimenter votre organisme qui est presque tout le temps au repos, et aussi durant vos déplacements vos yeux restent fixés au loin et non sur vos pieds. Signe que vous n’êtes pas sur la défensive ou que vous ne vous préparez pas à des obstacles. Cette disposition est évidemment à double tranchant puisque quelqu’un ou quelque chose peut profiter de cette absence de vigilance pour vous agresser. Mais ce n’est pas la chose à laquelle vous vous préparez, au moins dans des conditions normales. Visiblement cette tranquillité vous permet de regarder ce qui vous entoure avec une grande pertinence. Vous percevez sur les autres sûrement beaucoup plus d’information que la moyenne. Cependant il y a un défaut dans votre vision, c’est que vous projetez sur chaque visage une ressemblance, un type, non pas racial mais dans la forme et l’expression des yeux. D’une certaine manière, vous recherchez des têtes qui vous ressemblent et il y en a. Bien sût vous analysez aussi l’ensemble du corps de chaque personne avec là aussi une typologie visiblement basée  sur un panel assez large, tout au moins pour les blancs. Hélas pour vous, les asiatiques et les africains restent opaques sauf pour l’enveloppe générale,

    -Comment avez-vous pu inventer tout ça ?

    -Aucune invention, simple observation et décodage avec l’expérience acquise sur de multiple cas validés petit à petit. Nous vous faisons bénéficier d’une rare expertise, tout le monde n’a pas cette chance,

    -Mais je n’ai rien demandé, si vous vous souvenez c’est vous qui êtes venu me proposer ce sketch,

    -C’est exactement le cas, vous avez la chance d’avoir quelqu’un qui vous a coopté,

    -Et maintenant il est possible de savoir qui ?

    -C’est difficile mais pas impossible, ça ne dépend pas de vous, enfin un peu,

    Michel Costadau

  • Romani 53

    Romani 53

    C’était l’époque où le cinéma devenait une industrie florissante, c’est-à-dire un business qui rémunère à fond les investisseurs, tout le reste s’appelle crise. Certes, depuis, les réseaux ont remplacés le jackpot des salles qui disparaissent peu à peu.

    Nous nous mettons à table dans une humeur joyeuse qui m’incite à tenter le coup d’interroger Sazak sur son père. Elle botte en touche, j’aurais du m’y attendre vu ce que je sais d’elle, mais elle m’alerte sur le danger qu’il représente. Sazak n’a aucune illusion sur le but qu’il poursuit à savoir la destruction des membres de cette famille, de sa famille. Je découvre que c’est cette lucidité qui la protège et l’éloigne du lieu du combat, contrairement aux autres membres de la famille qui sont complètement dedans, en essayant maladroitement de faire la part des choses, c’est-à-dire de dtenir compte de tous les membres et non d’un seul. C’est un principe général de fonctionnement des ambitieux que de cacher leurs véritables objectifs, afin de maintenir tout le monde dans un flou qui leur permet, en les leurrant, de progresser lentement mais surement. Ainsi seuls ceux qui découvrent les vrais objectifs de ces gens là sont en mesure de s’en protéger.  Seulement si son père est vraiment comme ça, c’est la bérézina assurée, dans le sens où il est beaucoup plus motivé que nous qui ne cherchons qu’à l’éloigner. En riant Sazak, se lève, va chercher la pizza dans le four et la discussion dévie vers la table et nos assiettes. Feu de bois contre four électrique ou microwave, ça part dans tous les sens. Etant un inconditionnel du feu de bois, je me prête volontiers à ces enchères en me disant qu’il me reste quand même à avoir un entretien avec Timor. Il doit bien être au courant de quelque chose mais Sazak n’a pas du l’inquiéter le moins du monde. Je ne dis pas que Timor est naïf mais en tous cas il ne voit pas le mal. Il est clair qu’une Sazak extraterrestre aurait du mal à s’entendre avec un grincheux hypocondriaque. Mais un Timor sans mauvaises idées et un peu planant peut coller. Cependant je me pose une question : est ce que je dois voir Timor seul ou avec Sazak. Je ne sais pas. Les deux hypothèses ont chacune leur mérite et c’est un peu le hasard qui va décider. En tous cas pas ce soir car tout le monde va se coucher.

    ***

    Lever de rideau en douceur. On se retrouve pour le café, eux en pleine forme, et moi un peu zombie, les yeux encore vague de tout ce que j’ai ruminé pendant la nuit. A vrai dire ce n’est pas la nuit mais uniquement le matin que mon esprit s’agite pendant les minutes de somnolence successive avant le réveil. Et c’est à ce moment là que mes soucis ou problèmes de la veille trouvent leurs solutions. Ma nuit fonctionne comme un tunnel dans lequel j’introduis le soir les problèmes à résoudre, aussi bien techniques que relationnels et le matin j’ai la solution ou tout au moins une progression de la situation. C’est étrange et j’en suis le premier surpris puisque personne ne m’a encore fait part de la même chose. J’ai le sentiment que ce sommeil éveillé du matin est fait d’un nombre incalculable de répétition de séquences de phrases identiques de quelques mots, comme si quelque chose tapait contre ma pensée en voulant sortir. Il me semble que j’essaie de briser ce lancinant leitmotive mais il revient toujours et d’un seul coup devient une idée claire du genre « il faut le démonter pour le redresser » dans le cas d’un problème mécanique ou « ne rien faire avant d’avoir eu Françoise »pour un souci relationnel.

    Depuis longtemps je me demande comment cela fonctionne et je n’ai que quelques petits fragments de quelques bribes, ce qui en fait pas beaucoup. Quand même j’essaie de m’expliciter au maximum le problème posé pour que toutes les données, composantes, contradictions et toutes les facettes soient bien présentes dans ma tête. Ce décorticage est un travail de jour et assez conscient. D’autre part je pratique le plus possible l’enregistrement continuel de ce que j’ai vécu avec les résultats des actions ou inactions passées. Bien sûr, il n’est pas question de se souvenir de tout, d’ailleurs il y a beaucoup de choses que j’oublie et comme je l’ai dis la mémoire est par essence volatile. Mais les sensations psychologiques provoquées par les événements sont retenues plus facilement car elles consistent en impressions vécues dans tout le corps, pas seulement le cerveau, et non en mots ou nombres qui ont du mal à ne pas vaciller dans le souvenir.

    Michel Costadau

  • Romani 52

    Romani 52

    -Que vous dire, moi je suis dans un cas général que connaissent beaucoup de femmes mais lui est vraiment un cas particulier,

    -J’en suis maintenant convaincu et c’est pour cela que j’ai souhaité cette discussion avec vous. Il semble bien difficile de le maitriser, c’est-à-dire de l’empêcher d’agir à sa guise et de vous mettre dans une crainte permanente. Je pencherais plutôt pour que vous cherchiez surtout à vous protéger. Y compris en agissant sur vous-mêmes. Car une partie de son pouvoir tient à ce que vous ressentez et qu’il connait vos faiblesses. J’en ai parlé avec Bulan et nous allons nous prévenir les uns les autres de toutes ses initiatives,

    -D’accord, mais vous ne savez pas quand ça commence,

    -Ca commence tout de suite. Pour le moment je vais rentrer à la maison car il faut que je voie Timor. Bulan s’occupe de fonctionner avec vous et ses sœurs et moi avec Timor. Tous les moyens de communication sont bons entre nous.

    Je dis au revoir à tout le monde et je rentre à la maison me demandant si Timor et Sazak sont toujours là. Je ne trouve ni l’un ni l’autre. Je mets donc en route un seul repas, pour moi, et me prépare l’apéritif que je vais prendre dans le jardin. En buvant à toute petite gorgée mon scotch, je fais le point sur ce que j’ai appris cet après-midi. Ils sont quatre et ont finalement quatre positions différentes. La plus claire est Taqui qui ne veut pas entendre parler de son père et refuse les circonstances atténuantes à sa mère, ensuite vient Bulan qui bloque avec le père et résiste, mais agit plutôt en rempart en essayant de comprendre sa mère. Puis l’on a Vienna tout en compromis avec une bonne analyse mais pas mal de faux fuyant. Il faut dire que c’est elle qui a supporté tout le poids de la relation de couple en continuant de protéger, même si ce n’est pas le bon mot, ses enfants. Et assez loin de tout ça se trouve Sazak que rien n’atteint tout au moins en apparence. Quant à moi je ne comprends pas très bien pourquoi je suis mêlé à cette salade. En plus Timor lui aussi est indirectement dans le coup via Sazak. Bon, au moment où je passe à table voila mes deux artistes qui se pointent les bras chargés. Vite je mets deux couverts de plus, pendant qu’ils me disent qu’ils ont pris une grande pizza, une bouteille de Bandol et un camembert. Je leur sers quand même un apéro pour finir le mien avec eux. Sazak reste au blanc et Timor au scotch qui, il faut le dire, te remplit la bouche et remonte sur les cotés même s’il est un peu fort en degrés.

    En fait ils ont été au cinéma voir un western pas trop classique, Johnny Guitar, où le duel final est entre femmes, où le héro n’a pas de pistolets sauf à la dernière scène et où la petite femme têtue qui meurt a tout le long du film le même visage de haine bien trempée figée dans les traits. Ca me rappelle le temps où l’on pouvait aller au cinéma sans du tout savoir ce que l’on allait voir. C’était le Cinéac sous la gare St Lazare. On pouvait arriver n’importe quand puisque le spectacle était en continu avec les actualités, la pub, un Charlot, un Laurel et Hardy le tout durant une heure. On pouvait rester ½ heure ou 2 heures, comme on le voulait. J’étais bien jeune quand j’y allais puisque mes parents n’habitaient pas loin. Sa raison d’être officielle était l’occupation des personnes qui attendaient leur train pour Rouen ou Caen et ce n’était pas cher, mais je me rendais bien compte que c’était, aussi, un lieu de rencontre, car il n’y a pas que le cinéma pour passer une heure avant le départ de son train. On se mettait où on voulait, même si l’ouvreuse avec sa pile vous guidait un peu car c’était tout le temps plein. La théâtralité des actualités était sidérante puisqu’il s’agissait d’un commentaire off sur des images le plus souvent internationales, mais avec toujours la même voix. J’y voyais la fête d’octobre munichoise ou le tour de France cycliste, peut être toujours le même mais avec un suspense hallucinant car le montage et les commentaires associés n’avaient que ce but : créer l’évènement.

    Michel Costadau

  • Romani 51

    Romani 51

    -De quel rôle parlez-vous ? Quand les femmes comprendront que les hommes tuent les enfants qu’ils leur font, alors oui il sera temps de parler. En attendant honneur aux guerres, aux famines, aux violences, oui que l’horreur continue dans l’indifférence et la honte. Quelle hérésie peut pousser l’humanité à mépriser sa descendance au point de l’envoyer régulièrement à la boucherie. Hélas les hommes font le raisonnement inverse du sens commun en essayant de produire autant de guerriers que possible pour pouvoir les utiliser à leur guise. Clairement, les hommes sont une espèce malfaisante que l’on laisse encore diriger le monde. Évidemment, je ne connais pas la solution ni même s’il y en a une, puisque nous sommes en train de découvrir le problème. Avant, les hommes étaient tout aussi dangereux et remplis de mauvaises intentions, mais avant il n’y avait pas d’armes de totale destruction et les conflits étaient localisés. Maintenant toutes les guerres sont mondiales et préparent l’affrontement d’une moitié contre l’autre. Ce qui est sûr c’est que compter sur les femmes pour mettre fin à cette tuerie organisée c’est vraiment un peu facile et lâche. En plus les solutions ne peuvent venir que de la sphère où le problème est né. Les hommes ont inventé cette manière de faire, c’est à eux d’y remédier. Même les animaux n’ont pas ces égarements. Certes ils se battent et même violemment mais il n’y a jamais eu ces bains de sang fratricides dont notre histoire est envahie. Il y a sûrement quelque chose que les hommes n’ont pas compris et qui met en danger leur propre survie. Et celle des femmes par la même occasion ce qui pourrait expliquer qu’elles finissent par s’emparer du problème. Mais c’est vraiment limite et ça ne peut qu’avoir du mal à marcher,

    -Je partage complètement l’aspect nouvellement mondial des guerres et la nocivité des armes modernes. Par contre je me pose beaucoup de questions sur l’évolution du rapport à la mort et sur les récits historiques de massacres. Vu la vitesse hallucinante à laquelle sont réécrites les périodes récentes et même celles que nous avons connues, comme hier la guerre d’Algérie ou aujourd’hui  les gilets jaunes, j’ai les plus grandes réserves sur les récits du passé. Tant pour la description des rapports humains que pour les nombres évoqués,

    -Cependant certains faits se sont produits dont nous pouvons tenir compte comme l’arme atomique de la dernière guerre au Japon. C’est arrivé deux fois et il est certain que ça arrivera encore,

    -C’est sûr, c’est pour cela que je m’intéresse aux déviances en devenir de la période actuelle, car dès que l’histoire arrive, elles sont balayées. Il faut détecter les germes de dérive en cours dans ce que nous avons sous les yeux, certains parlent de bas bruit mais ce n’est qu’un élément du jargon technocratique. Pour moi il y a deux composantes à considérer : d’une part que la guerre Est-Ouest ne s’est pas arrêtée en 45, ni en 91 avec la disparition de l’URSS. Elle dure toujours avec un élargissement à tous les plans, militaire bien entendu mais aussi économique, culturel et médiatique. D’autre part, la dangerosité croissante des armes. Contrairement aux discours mensongers des politiques nous sommes en guerre, l’Europe est en guerre. Nous sommes toujours en guerre, alors que l’on ne nous vend que des messages de paix, de bien-être et de consommation ronronnante,

    -Est-ce que vous ne vous éloignez pas un peu des femmes et des rapports avec votre ex ?

    -Un peu mais nous venons de faire un détour utile par le souvenir, car, comme vous le dites, rien n’est plus flou que la mémoire dont la sélectivité est effrayante dès le lendemain, Et cette sélection des souvenirs fait partie de mon problème. Non pas que j’oblitère complètement les mauvais moments ou au contraire les bons, mais je ne suis pas sûr de ce que j’ai pu oublier pour former mon jugement. Cela dit, ce jugement s’est fait au cours du temps et toujours dans le même sens, ce qui me rassure un peu. Et le résultat est sans appel : je mes suis fait avoir et cet homme est dangereux,

    -Mais vous ne pouvez rien contre lui alors ?

    Michel Costadau

  • Romani 50

    Romani 50

    Et l’amante n’est pas l’antibiotique de l’amant. D’ailleurs si vous offrez à un homme le choix entre une soirée avec des copains et une nuit avec miss Univers, il choisira toujours les copains, prétextant que la miss, tu comprends, je la connais pas, il faudra lui parler, écouter, être gentil voire galant, tout ça pour un ou deux coups qu’on peut avoir pour rien et quand on veut avec sa femme ou une collègue,

    -Est-ce que je dois comprendre que vous avez eu des aventures et été battue,

    -Ni l’un ni l’autre, d’abord je n’ai jamais eu de coucherie avec d’autres hommes et ensuite il n’a jamais porté la main sur moi, seulement les yeux. J’ai mis deux ans à comprendre que j’avais un mari qui ne parlait pas et qui ne cherchait pas à s’exprimer à part dans le regard. C’est principalement ce regard qui est devenu cette présence étouffante que j’ai commencé à dire un peu. Bulan était déjà né et j’ai eu tendance à être craintive. Ce n’est pas mon genre, vous le savez, mais quand vous prenez conscience que vous vous êtes imposé des barrières, des frontières juste pour ne pas rencontrer l’hostilité comportementale de votre conjoint, vous découvrez la cage que vous avez construite au fil des jours et dont vous ne savez pas comment sortir. Il n’y a que des fenêtres et pas de porte. J’ai tenu encore plusieurs années, mais repliée sur moi-même et mes enfants, et avec une distanciation croissante avec mon mari qui devient même une figure statufiée qui vous observe et vous juge à chaque instant. Même le réconfort des autres femmes est de peu de bienfait car vous transportez votre cercle fermé avec vous, partout, même la nuit même chez des amis, même à l’hôtel.

    -Mais du coup vous avez quand même eu d’autres enfants,

    -Oui Sazak et Taqui sont nées dans ces années-là. Vous vous demandez, peut être, comment il a pu se faire, malgré mes sentiments, que mon mari vienne dans mon lit. C’est tout simplement que les hommes vous prennent quand ils en ont envie et que pour une femme mariée c’est impossible de se refuser. Même en demandant le divorce, même en déménageant, même en criant au secours…d’ailleurs à qui demander de l’aide quand l’opinion est établie que les affaires de couples ne regardent personne d’autre que les intéressés. C’est le mantra de base de l’oppression politico- religieuse dans laquelle nous vivons : si les femmes souffrent c’est parce que le monde est cruel, ce n’est pas la faute des hommes. D’ailleurs, comme vous l’avez compris il ne vivait pas avec nous, enfin de moins en moins. C’est comme cela que s’est installée cette présence à la fois absente et pesante,

    -Mais ça fait un moment que vous êtes dans le Languedoc,

    -Oh oui presque trois dizaines d’années. C’est devenu plus vivable, mais la pression était toujours là et les enfants ont commencé à faire partie du problème. Taqui a toujours contesté cette présence/absence du père mais Sazak beaucoup moins, non pas qu’elle ait eu plus de relations avec son père, mais par manque d’intérêt pourrait-on dire. Par contre elle m’a toujours soutenu sans critiques, car il est certain que mon comportement a certains aspects répréhensibles dans le sens où je me faisais mal à moi-même en entretenant quelques ambiguïtés. Mais ces ambiguïtés m’ont permis de me protéger des autres hommes, car l’espèce est nombreuse, ce qui est toujours difficile vous le savez,

    -Il me semble quand même que vous ne mettez pas tous les hommes dans le même sac,

    -Non bien sûr d’abord il y a des exceptions et ensuite avec le temps on apprend un peu le mode d’emploi. Je suis effarée et aussi ulcérée de la manière dont les mères livrent leurs enfants en pâture aux hommes, sans la moindre transmission de connaissance, comme si « n’oublie pas ta pilule » tenait lieu de sauf-conduit. L’expérience justement enseigne principalement que les hommes n’ont pas confiance dans les femmes, ce qui est la même chose que de dire qu’elles sont plutôt traitées comme des retardées auxquelles il faut prêter attention. Une position un peu entre les jeunes et les enfants. Cette idée de supériorité vient seulement de l’absence de partage des tâches, vu que les hommes font tout ce qui est important pour eux, choisir le travail, la maison, la femme, les copains, les vacances, le vin et la voiture. Le reste est assez secondaire et peut être confié à n’importe qui. Il est donc de première nécessité que les femmes comprennent que  les hommes ne servent à rien et qu’il n’y a aucun intérêt à être leurs esclaves, même avec des récompenses,

    -Oui mais pour les enfants par exemple, les hommes ont un rôle à jouer,

    Michel Costadau

  • Romani 49

    Romani 49

    Très vite, pour la plupart, elles n’ont même plus envie d’y participer. Non pas qu’elles aient peur ou qu’elles ne sachent pas ce qui se passe, non c’est par manque d’intérêt qu’elles s’abstiennent. Il faut dire que les affaires des hommes manquent un peu de subtilité, d’attrait et de variété. Le monde des hommes est fait de discours, d’ivrognerie, de violence et de mensonges. Rien de passionnant là-dedans. Pourtant les hommes s’y complaisent surtout  par facilité, par lâcheté. Car les hommes ne sont pas courageux, mais grégaires, immensément peureux, toujours prêts à se planquer derrière le voisin pour qu’on ne les voie pas. Tout au long de l’histoire certains, quand même, ont alerté sur les limites de ce fonctionnement de faiblesse sans noblesse. Ils ont ouvert des portes, indiqué des pistes mais bien plus nombreux encore sont ceux qui ont bouchés ces ouvertures et ramené le troupeau dans l’ornière de la médiocrité. L’homme aime l’ignorance, la fange, les non-dits et il sent mauvais. Pas seulement corporellement surtout idéologiquement, ses idées pourrissent en lui par asphyxie, manque d’air et de renouvellement. Dans leur tête le ménage n’est jamais fait,

    -Il me semble que vous forcez un  peu le trait, non ?

    -Hélas non, Certes il n’est pas défendu de penser à soi, c’est même recommandé. Seulement penser à soi, ce n’est pas du tout aller se cacher quand il y a du danger ou manger la part des autres sous prétexte qu’il n’y a plus rien en magasin. Ce n’est surtout pas boire un coup avec des copains. Cette cérémonie est le remède universel à l’angoisse des hommes. Et justement ça les empêche de penser. Penser à soi c’est presque impossible pour un homme car il lui faudrait imaginer qu’il existe, qu’il n’est pas qu’un morceau du groupe, mais aussi une force unique, petite mais irremplaçable dont l’emploi ne dépend que de lui. Il n’y a pas le monde des hommes et le monde des femmes. Cruelle découverte pour les femmes de s’apercevoir qu’elles ne sont pas un morceau des hommes, parce que hors du monde des hommes il n’y a rien.  Il n’y a que le monde des hommes et il nous faut vivre là-dedans. Vous comprenez alors pourquoi les femmes aiment la société des femmes. Elles peuvent y parler des choses importantes, des enfants, des parents, de la disette ou de l’abondance, importantes pour elles mais aussi importantes pour l’humanité. Paradoxalement les hommes se fichent de l’humanité. Ils ont plutôt la préoccupation de la démolition des autres comme solution à tous les problèmes. Nous l’avons encore vu avec la crise du virus où la haine des non-vaccinés a pris les accents d’une extermination.  Bien sûr les hommes ne sont pas fiers de ça alors ils n’ont qu’une seule idée en tête : oublier. Et aussi faire oublier, s’abrutir dans l’oubli partagé qui recouvre la vie d’une glaire épaisse et collante. Pour cela ils ont inventé la justice et même l’immanence de la justice, qui n’est pourtant qu’une machine à générer de l’oubli, de l’effacement de la destruction des preuves de son incorrigible couardise. L’homme n’est pas reluisant. Malheureusement pour elles, dans ce terrier malodorant, luisent les femmes comme des feux de naufrageuses sur lesquelles ils viennent se jeter, s’écrouler plutôt dans la fatigue de la jouissance. Jouissance perpétuellement renouvelée avec la même ou avec d’autres  mais jamais saisie, jamais durable, jamais accomplie ni apaisée. Depuis toujours le plaisir n’est que masculin, il n’est jamais féminin hors celui de donner, donner du plaisir, chemin qui conduit à donner la vie. Les femmes subissent cette domination avec courage jusqu’à l’emprise, le carcan qui les bâillonne en mettant partout des pièges et des interdits incompréhensibles et intouchables puisque seulement liés à la présence de l’homme à son côté. A ce moment-là elles ne parlent plus elles aboient comme le plus délaissé des chiens qui gémit sans raison en attendant son maître. Et cette emprise les écrase, les annihile, les raye de la carte du tendre, carte dont la recherche n’aboutit jamais. C’est alors que surgit l’autre homme, l’amant sur lequel elles se jettent comme sur un radeau de survie sachant bien que tout cela est éphémère mais quand même quelle joie de bafouer le tortionnaire, de lui infliger une blessure virtuelle. Peut-être même est-il jaloux, rongé par le doute n’osant pas en parler parce que là il ne s’agit pas d’un match de foot, mais d’un ring sur lequel il prend des coups sans pouvoir les rendre, à moins de taper sur sa femme, ce qui est d’abord une maigre revanche et tristement méprisable.

    Michel Costadau

  • Romani 48

    Romani 48

    -Cette fois c’est toi qui me rassure. Ok, bon mais ce n’est pas le sujet. Je ne peux pas te dire grand-chose de plus sur notre histoire. Quant au fait qu’il revienne, là on peut en discuter. Et se prévenir, peut-être,

    -Oui ce coup-ci il faut empêcher ce brouillard qu’il peut mettre autour de vous, de nous plutôt puisque, hier, il m’a envoyé, à moi aussi, le messager. Qu’est-ce que tu entends par se prévenir ?

    -Oh c’est juste pour partager les infos afin qu’il ne nous surprenne pas parce que nous ignorons ce qu’il a dit ou fait aux autres. C’est drôle que tu sois dans le circuit, y a un truc qui m’échappe  quand même. Tu ne l’as jamais rencontré que je sache,

    -Ben non, ou alors je l’ai vu sans savoir que c’était lui. Par contre il est certain que lui me connaît, mais je ne sais pas très bien comment. Sûrement au moment où j’ai fait la connaissance de ta mère, puisqu’il était lui aussi dans le secteur. Pourtant je me suis beaucoup promené avec elle et elle n’a jamais semblé reconnaître quelqu’un. C’est vrai qu’elle marchait la tête baissée pour surveiller ses pas,

    -Oui il te connaît sûrement et le fait que ce soit toi qui as reçu le messager veut bien dire que tu es en première ligne. Qu’est-ce que tu proposes ?

    -D’abord je crois que je vais rentrer à la maison, ensuite je vais réfléchir, enfin il faudra sûrement que je voie ta mère.  Comme tu peux le constater c’est pas un programme guerrier, en tous cas pour le moment. Bon on peut quand même se dire que l’on se prévient si… si quoi au fait ? oui pour commencer il faut échanger sur la moindre inquiétude, même si c’est un peu prématuré, pour éviter qu’il puisse se retrouver seul avec l’un d’entre vous, de nous quoi. Évidemment le risque c’est que notre vigilance s’émousse s’il ne se passe rien à chaque fois que nous nous mobilisons. Mais nous évaluerons ce risque au fur et à mesure, en espérant que ça ne dure pas trop longtemps quand même,

    -Bon ok, mais il faut que je prévienne maman et les sœurs, je sais quoi leur dire, mais pour le résultat je ne sais pas trop quelles seront leurs réactions, enfin surtout Taqui,

    -Si ta maman est là, je pourrai peut-être la voir tout de suite,

    -Oui elle est sortie faire une course et doit revenir.

    Effectivement au même moment Vienna rentre et vient nous dire bonjour. Nous buvons un sirop et en lui demandant de ses nouvelles je lui dis : est-ce que je pourrais vous parler cinq minutes ? Elle répond :

    -Bien sûr allons dans la salle à manger nous serons tranquille,

    -Je ne veux pas vous déranger, mais compte tenu des évènements, pourriez-vous me parler de votre ancien mari,

    -Oui pourquoi pas, je le fais d’autant plus volontiers qu’il m’a semblé trouver en vous une pensée assez compréhensive. En tous cas suffisamment pour pouvoir évoquer des notions assez subtiles que les hommes en général ne saisissent pas,

    -C’est peut-être un peu hâtif mais je vous remercie de votre confiance,

    -Comme évènements vous pensez à sa présence autour de nous ?

    -Oui il était là il y a peu et il semble vouloir revenir prochainement, si ce n’est déjà fait,

    -Je peux vous parler de cette présence que vous évoquez assez tranquillement. En fait c’est plutôt insupportable le mot qu’il faudrait utiliser. Pour moi il y a un mystère dans la pression qu’exerce cette présence. D’abord vous ne pouvez pas comprendre comment les femmes vivent dans une ombre, dans une enclave sans barreaux, mais dont on ne peut s’échapper. Pas uniquement l’ombre de leur conjoint mais surtout la couverture sociétale, le partage complètement arbitraire des rôles, des histoires et des devenirs. Vous savez, les femmes ne font pas partie de l’humanité. Elles vivent dans un sous-monde, l’île sous la mer inventée par les esclaves. Île aux frontières glissantes et dangereuses. Pourtant ce sont elles qui génèrent, qui font, qui construisent l’humanité, enfants après enfants, une humanité dont elles ne font pas partie. Elles naissent femmes et sont conduites au fil des ans sur le chemin de la différence et de l’exclusion pour s’établir, se cantonner dans l’espace délimité qui leur est attribué. Le monde se déroule autour de cet espace sans qu’elles puissent y intervenir,

    Michel Costadau

  • Romani 47

    Romani 47

    -Et justement elle commence une aventure personnelle avec Timor. Mais moi je la trouve très mûre et il me semble qu’elle le rassure et lui il en a besoin. Mais tu me dis que cette maturité est superficielle ?

    -Non, ce n’est pas tout à fait ça. En fait elle s’accompagne d’un certain détachement qui peut donner l’impression de ne pas vouloir être touchée. Comme si fermer les yeux sur une partie de la réalité, la supprimait. C’est cela qui parait donner un sentiment de faiblesse, mais dessous la coque est solide,

    -Je vois, mais tu ne m’as pas parlé de ses relations avec votre père,

    -Aïe, ça fait partie du problème. On pourrait dire que Sazak n’a pas pris parti. Sa sœur s’est rebellée contre les deux parents sans distinctions et sans ambiguïtés. Sazak a été plus mesurée. Elle a accompagné sa mère dans son conflit, sans la critiquer, mais en approuvant mollement ses griefs contre son mari. Ca ne ressemble pas à une simple mesure de défense et de protection contre l’extérieur puisqu’elle reste d’une disponibilité surprenante autant avec moi qu’avec sa sœur et sa mère. C’est vraiment une caractéristique de Sazak d’être un peu au-dessus du monde qui l’entoure. Pas en dominante, c’est vraiment pas son genre, plutôt en inaccessible, oui ça existe. C’est toujours surprenant de trouver des gens qui peuvent dissocier leur vie et leurs sentiments. Enfin pas complètement, mais en tous cas leurs sentiments apparaissent peu, restent brouillés et semblent ne pas interagir avec le quotidien,

    -En fait elle ne veut pas être concernée, c’est ça ?

    -Oui le résultat c’est ça. L’origine de ce comportement est plus difficile à cerner. Ce n’est pas un manque de sensibilité et d’affect, car elle réagit au quart de tour devant une injustice ou une violence, mais ça ne ressortit pas non plus de la colère, de la jalousie ou de la vengeance, c’est comme un devoir qu’elle fait consciencieusement. D’ailleurs sa force vient de là : faire les choses parce qu’il faut les faire et non pas parce que l’on y croit,

    -Bon sang de bois, surprise surprise, c’est une notion que je pratique tout le temps : ne pas croire. Les croyances sont dévastatrices. Moi je ne crois pas que le jour va se lever demain matin, je sais qu’il va se lever, ça fait une grosse différence. Aujourd’hui nous avons accumulé suffisamment de savoir pour ne plus donner prise à la terreur de l’inconnu dans laquelle nos ancêtres ont pu vivre. La création et l’entretien de croyances font partie de la panoplie des gouvernants. De nos jours il y a même des confusions volontairement entretenues, par exemple sur la crise climatique, pour décrédibiliser les apports des études scientifiques. Même le mot scientifique est sujet à caution à cause de la force de l’argent pour dévier les résultats,

    -Oui je crois que ma soeur est là-dedans. Tu comprends pourquoi elle rassure ton copain, elle est presque insubmersible et ça rassure facilement son entourage. Il reste le problème de la confrontation avec du gros temps. Dans ce cas elle ne pourra pas totalement se distancier, il lui faudra prendre position et mettre les mains dans le cambouis. Et pour en revenir à ce que tu me disais, dans un couple il peut y avoir quelques tempêtes. Comment elle va régir c’est pour moi la bouteille à l’encre. Mais dis-moi, ton copain quand même c’est pas un mollasson, je veux dire il a du caractère même s’il est enclin à douter de ce qu’il fait, ce qui pourrait être tout à son honneur. Parce qu’il faudra qu’il soit à la hauteur des réactions de Sazak, en cas.

    -Oui il existe pas mal, il y a seulement qu’il ne sait pas trop ce qu’il veut. Par exemple avec Sazak il doit être en train de se dire : où est-ce que je vais, que pense- t-elle vraiment de moi, elle est trop bien pour moi. Et c’est pareil pour le boulot : beaucoup de questionnements sur l’intérêt, la compatibilité avec ses idées, les perspectives, ce qui ne l’empêche pas de bien faire son travail, mais lui met des interrogations récurrentes à fleur de peau. Alors en cas de coup de mer comme tu dis, je suis presque certain qu’il réagira, ni bien ni mal, non, mais avec une réaction personnelle et Sazak ne sera pas déçue,

    Michel Costadau

  • Romani 46

    Romani 46

    Bien sûr il ne s’agit pas de ne penser qu’à soi. C’est de l’égoïsme, complètement improductif car il vous coupe de tous les autres qui sont chacun une partie de nous même, une parcelle de notre humanité et dont nous avons besoin  pour exister. Mais c’est le mal du siècle. L’individu, en tous cas quelque uns, est en train de vouloir s’affranchir de l’humanité, de l’espèce, du groupe pour inventer des prototypes de la réussite immanente. L’invention du « self made man » qui était peut-être à l’origine la désignation de quelqu’un qui ne devait pas tout à sa famille et à ses ancêtres est devenue une rupture avec l’ascendance, comme si rien ne devait plus être accordé ne serait-ce qu’à ses propres parents. Et pour autant, la tendance à la préservation du patrimoine financier familial est une des clés de voute de nos sociétés dite développées. Ça a d’ailleurs été le cas dans presque toute l’histoire, mais avec la valeur famille au centre du dispositif. Dans ce contexte, les conflits et les alliances étaient entre des groupes et des lignées. Ils n’étaient pas uniquement liés à un seul individu.

    Penser à soi c’est avant tout se protéger, physiquement d’abord, non pas pour vivre vieux, ça ne se décide pas, mais pour être disponible pour les autres. Ce n’est pas en mauvaise santé que l’on apporte la moindre aide aux siens, au contraire, on crée du souci et de la perte de temps. Et mentalement ensuite, ce qui est un peu plus difficile, car il faut apprendre à penser par soi-même. Pour cela il faut un subtil équilibre entre sociabilisation et monachisme. Plus clairement il convient d’être assez intégré dans la société pour en percevoir les ferments, l’apport des autres  et les évolutions en cours et en même temps en être assez indépendant pour laisser se combiner dans sa tête les idées que procure sa propre réflexion avec celles influencées par l’extérieur. De ce mélange naît la possibilité de se forger sa propre opinion.

    Quand je dis votre opinion personnelle, ce n’est pas du tout votre avis, comme dans un sondage. Des avis tout le monde en a et sur tout : François dépense son argent pour rien, Adèle a grossi, l’Antarctique est moins froid qu’avant, la corruption gagne en RDC. Non, ces avis-là ne sont que le reflet de ce que vous distillent les médias à longueur et largeur de journées. C’est d’ailleurs une des premières mesures de protection à prendre que de couper tous liens avec les télés qui ont comme seul but de dire aux spectateurs ce qu’il faut qu’ils pensent. Car, contrairement à ce que croient une majorité de gens, l’info n’existe pas. Je veux dire l’info brute, directe, vraie c’est un leurre, car une info ce n’est pas du tout une photo, c’est la toute petite partie de l’image détourée de tout ce qui l’entoure, c’est comme si vous voyez un éclair, ou entendez un coup de tonnerre. L’éclair est si lumineux qu’il efface tout ce qui l’entoure et le tonnerre est si bruyant que l’on n’entend que lui. Mais un éclair n’est pas une info, pas plus qu’un roulement de tonnerre. C’est du bruit ou de la lumière, il n’y a aucune information là-dedans. Pour reprendre l’exemple cité plus haut, Adèle a grossi est peut-être une info, mais pas une information. Il se peut qu’elle ait grossi sans raisons, auquel cas l’info ne veut strictement rien dire. Si maintenant, il s’agit d’une grossesse, d’une dépression, d’un régime ou d’un traitement médical, on aimerait bien le savoir.

    -C’est exactement la posture de Taqui, elle ne croit pas ce qu’on lui dit, elle cherche ce qu’il y a dessous. Tu l’as remarqué, Sazak est presque à l’opposé. Cependant, elle non plus ne croit pas ce qui est dit mais elle ne va pas plus loin, un peu comme si elle s’en fichait, tout au moins tant que ça ne la concerne pas personnellement. A mon idée, elle s’en fiche parce qu’elle est portée par une onde de force qui lui fait ignorer, voire mépriser les contingences extérieures. Peut-être cette onde est-elle à double tranchant, bouclier pour les atteintes façonnées par la société, mais maigre parapluie troué pour les flèches familiales et personnelles.

    Michel Costadau