Blog

  • Romani 65

    Romani 65

    -Vous, répond Vienna, vous vous disposez un par pièce, chargés de renseigner les visiteurs et surtout de faire attention aux évènements. Moi je vais circuler dans la maison sans la quitter, c’est-à-dire que je n’irais pas chez les voisins. Vous, par contre, dit-elle, en s’adressant à moi, vous ne serez que chez les voisins. Ne passez pas ici. Ah, j’oubliais un point important : je ne serai présente que deux heures le matin et deux heures l’après-midi. Sur les affichettes et dans le communiqué il faut trouver un truc pour indiquer ces deux créneaux,

    -Genre tirage au sort de reproduction par l’organisatrice de l’expo, propose Taqui, euh je blague je vais trouver mieux, mais c’est ça l’esprit,

    -Oui ma petite Taqui c’est ça et tu vas trouver.

    Nous nous séparons en nous donnant rendez-vous demain à la même heure. Les deux copains venus nous prêter main forte disent qu’ils restent à notre disposition en cas de besoin et qu’il n’est pas utile qu’ils reviennent le lendemain, mais qu’ils passeront samedi et dimanche.

    Chacun se met à penser à son action. Pour ma part, je n’ai pour le moment pas grand-chose à faire, aussi je décide d’aller renforcer ma palissade et nettoyer le jardin.

    Je mets dans un carton les débris de l’attaque de la veille et j’explore la palissade pour trouver les points faibles. Il y en pas mal, mais seuls deux endroits peuvent être réparés, les autres étant simplement de la vétusté mais qui tient encore. Je regarde ce qu’il me faut pour consolider et je fais une liste pour acheter le petit matériel nécessaire.

    En fin d’après-midi je vois revenir Sazak et Timor, qui étaient allés faire des courses, avec de sérieuses provisions que nous rangeons de concert. Un quart-d’heure après une voiture s’arrête devant la maison et quelqu’un frappe à la porte. J’ouvre sur une charmante dame, assez âgée mais aux traits fins, qui me demande si je connaissais Vienna. Suite à ma réponse positive, elle, m’indique qu’elle vient poser chez moi 6 tableaux que je remettrai à Vienna pour la vente de samedi. Je lui demande si ce sont ses peintures, elle me répond oui pour deux seulement, les autres viennent d’un artiste assez connu mais dont j’ignorais l’existence. Ce sont des tableaux un peu originaux. Ils semblent mêler le béton et la verdure avec des personnages tout petits. Ca donne l’impression de ces peintures hollandaises qui fourmillent de détails et de personnages aux mimiques très expressives. Mais transposé dans un monde plus actuel, qui ne semble pas moderne pour autant. Ce n’est pas fascinant, mais on s’attarde à les regarder. Je remercie notre visiteuse en lui disant que pour la suite elle s’adresse à Vienna directement. Bien sûr me dit-elle, mais je ne viens pas souvent à Paris et c’est Vienna qui m’a dit de les déposer chez vous.  Après son départ, je range les tableaux dans le salon en attendant vendredi pour les amener chez Bulan.

    Le lendemain Taqui vient nous apporter les affichettes et nous passons l’après-midi à les coller dans des endroits visibles dans les six ou sept rues avoisinantes. Le créneau de la présence de Vienna est suggéré par une visite guidée de 11h à 13 h le matin et de 17 h à 19 h le soir.

    Le mercredi Sazak nous indique que l’annonce va paraître jeudi dans deux quotidiens.

    Le vendredi en fin de matinée je passe chez Vienna avec les tableaux bien enveloppés. Elle me dit de les porter chez les voisins pour les mettre dans le séjour et une chambre. Plusieurs dans chaque pièce et une dans l’entrée. C’est Vienna qui vient les placer avec les voisins qui ont un système assez astucieux pour les accrocher, fait d’une mince barre que l’on coince entre le sol et le plafond et sur laquelle on  met des crochets à la hauteur souhaitée. Ils installent trois ou quatre tableaux par pièce, avec ceux qu’ils ont déjà, sans thème commun mais avec une espèce de lien avec la pièce elle-même soit par les couleurs soit par la forme.

    L’installation chez Bulan comprend des tableaux amenés, aussi, par les voisins et d’autres connaissances. L’accrochage se fait avec le même système mais prend plus de temps car Vienna choisit lentement et les assortiments et les emplacements ont une logique qui nous échappe un peu mais qui ne perturbe en rien son travail. Elle fait déplacer plusieurs fois les tiges de support dans les pièces.

    Michel Costadau

  • Romani 64

    Romani 64

    -Et qu’est ce que vous ferez alors, vous vous remettrez à pleurer. Ca n’est pas bon pour vous, vous le savez. Et nous, que ferons-nous à ce moment-là ? Nous ferons semblant de ne pas voir et vous consolerons tristement. Je ne vois pas de plan là-dedans,

    -Ecoute Bulan, le plan est pourtant simple, il s’agit de pouvoir parler avec lui. Peut-être préfèrerais-tu lui tirer dessus à coup de fusil, mais j’en doute et ce n’est pas une bonne idée,

    -Ca c’est sûr dit Sazak. Bon donc, finalement il faut qu’il te reconnaisse. Tu veux jouer les appâts. Je n’y avais pas pensé au début, mais c’est effectivement un passage obligé. Par contre, ce que je ne comprends pas c’est ton idée de vide maison. Pourquoi veux-tu vendre les meubles de Bulan, ils ne sont pas à toi que je sache. C’est ça ton souhait, j’y crois pas,

    -Non, non, répond Vienna, nous ne vendrons aucun meuble, mais uniquement des tableaux, des peintures, à raison de deux ou trois par pièces. On fera pareil chez les voisins dont je ne vais pas non plus vendre les meubles qui m’appartiennent encore moins, comme tu dis. Nous allons faire une espèce de vide maison d’artiste si tu préfères,

    -Bon, comme ça, d’accord, encore faut-il trouver les tableaux en question,

    -Ce ne sera pas trop difficile, j’ai des connaissances et, d’après ce que m’a dit Bulan, les voisins aussi, donc est-ce que l’on peut essayer de planifier tout ça ?

    -Tout le monde est là, dis-je, on peut faire ça tout de suite,

    -Pour les tableaux, dit Vienna, il me faut trois jours pour les apporter. Je pense que ce sera pareil pour les voisins,

    -Que fait-on pour annoncer l’évènement demande Bulan. Peut-être quelque affichettes manuscrites  dans le quartier mais il faudrait, aussi, une annonce dans un quotidien local,

    -Je peux rédiger un petit article, indique Sazak, sur les styles qui seront exposés. Pour ça j’aurais seulement besoin que vous me donniez quelques indications, même sommaires,

    -Tu peux parler de peinture contemporaine, explique Vienna, mais pas dans le sens « moderne » plutôt dans celui de « sociétale »,

    -Ca me va très bien répond Sazak, ce sera prêt demain matin, Voulez vous que je donne des indications de prix ?

    -Ce n’est pas nécessaire, précise Vienna. L’esprit est celui du soutien d’une juste cause, sans qu’il soit utile d’entrer dans le détail, qui d’ailleurs est souvent assez ambigu. Par exemple le combat contre la faim dans le monde ou les placements éthiques sont d’une complète opacité, Par contre il faut indiquer une date et donner le lieu,

    -Pour la date, il faut un samedi-dimanche remarque Bulan, la semaine prochaine par exemple. Est-ce que tout sera prêt pour cette date-là,

    -Oui, c’est jouable, et il ne nous faut pas tarder si nous voulons prendre la main.

    Après être restée silencieuse jusqu’alors, Taqui se lève pour parler fort :

    -Est-ce que vous pouvez m’expliquer quel rôle nous jouons dans le traquenard que vous voulez tendre à notre père. Spectateurs d’un nouveau numéro de maman ?  Aficionados des combats  inutiles et stériles ? Promoteurs de la peinture à l’huile de vidange ? Vous voulez lui parler, ok. Mais avez-vous seulement une idée de ce que vous allez dire, lui dire. Je n’ose pas demander des objectifs et pourtant il en faudrait, non ?

    -L’objectif, répond Vienna,  c’est de lui demander ce qu’il veut pour arrêter de nous poursuivre. Que nous le sachions. Et selon ce que nous apprendrons nous agirons en conséquence,

    -Et s’il veut seulement continuer à nous embêter, comme je le pense, vous ferez quoi ?

    J’interviens alors pour indiquer :

    -S’il s’en est pris à moi, c’est qu’il y a quelque chose de plus que seulement vous embêter,

    – Ça c’est vrai, dit Taqui et c’est peut-être une piste à suivre. Mais alors pourquoi faut-il que ce soit maman qui cherche à le rencontrer et pas vous directement,

    -En ce qui me concerne je suis infoutu de le reconnaître, lui peut-être mais je ne pourrais absolument pas confirmer que c’est la bonne personne. Il me semble que votre mère est la mieux placée, la suite évidemment m’échappe un peu,

    -Bon, dit Vienna, si tout le monde et d’accord on y va. Affichettes Bulan et Taqui, communiqué Sazak, tableaux moi et les voisins. Date samedi et dimanche en huit,

    -Et nous on fait quoi ?

    Michel Costadau

  • Romani 63

    Romani 63

    Timor revient avec de bonnes nouvelles. Vienna a bel et bien entendu du bruit autour de la maison, mais elle n’a surtout pas cherché à savoir ce que c’était, ni à ouvrir et est restée silencieuse sans faire le moindre déplacement. Il semble que ce ne soit qu’ensuite qu’il soit venu chez moi. Mais ça veut quand même dire qu’il avait préparé le coup de la palissade, car chez Bulan il n’y en a pas.

    Nous convenons que la réunion stratégique aura lieu demain matin chez Bulan vers 10h. Il est largement temps d’aller se coucher, ce que tout le monde fait avec plaisir, y compris Timor qui retourne chez Bulan, et nous savons pourquoi.

    J’ai quand même du mal à m’endormir à cause des têtes que j’ai vues au-dessus de la palissade. Pourquoi 3 ? Certes il y a les trois enfants de Vienna, mais ça ferait 4 avec elle. Vienna et moi ça ne fait que 2, de même que Bulan et moi. Alors il y a 3 femmes : Vienna et ses deux filles. Je tourne ça en boucle dans ma tête et je finis par m’endormir.

    ***

    Au réveil j’ai un petit moment de confusion pour savoir qui dort encore à la maison, mais au final je suis tout seul, car tous les amis, compte tenu de la fête écourtée, sont sagement rentrés chez eux.

    En buvant mon café je me prépare pour notre réunion. Pour le moment, c’est la guerre contre un ennemi invisible, ce qui éveille en moi tous les échos du volet moderne de la guerre  c’est-à-dire la résistance. C’est vrai que, dans les guerres traditionnelles, l’ennemi est l’envahisseur et de l’envahisseur à l’agresseur il n’y a qu’un pas. Mais dans la guerre moderne c’est plutôt l’agresseur qui est invisible et intouchable, comme le net, l’info et l’argent. Dans ce contexte, celui qui ne veut pas s’appelle soit un traitre, soit un résistant. Nous sommes donc en situation de guerre moderne. Reste à savoir quel parti nous pourrons tirer de cette analyse.

    J’arrive chez Bulan et tout le monde est là y compris deux des copains qui ont accepté de se joindre à nous. Nous sommes donc huit à prendre un café presque matinal c’est-à-dire pas trop corsé. C’est Vienna qui lance la discussion.

    -Même si mon ex est vraiment quelqu’un d’impossible et de dangereux, je ne suis pas complètement étrangère à la situation actuelle. J’ai trop longtemps pactisé et pris sur moi.  Cependant ce que j’aurai pu faire d’autre n’est pas évident. C’est pour cela que je ne développe  aucune culpabilité, seulement une explication de la lente progression de cette exacerbation de la violence. Cette violence est clairement d’abord à mon égard,

    -C’est tout à fait vrai, dis-je, Il me semble que vos enfants sont un peu moins concernés, ou plutôt moins visés. Par contre, par la création d’une certaine connivence avec vous, je me suis placé dans l’œil du dragon, alors que je ne cherchais qu’à vous aider à faire des promenades,

    -Et je vous en remercie encore, car cela m’a servi de déclencheur psychologique. Maintenant j’aimerais que nous ne cherchions plus uniquement à nous défendre mais aussi à attaquer.

    Bulan se manifeste alors :

    -Mais comment maman? Nous ne savons absolument pas où il est. Ce n’est pas une cible mouvante, c’est une absence de cible. Je ne vois pas du tout ce qu’il est possible de faire,

    -Eh bien on peut quand même, tenter quelque chose, répond Vienna. Nous n’allons plus attendre qu‘il se manifeste selon son propre vouloir, nous allons lui offrir l’occasion de venir, une occasion dont il rêve,

    -Comme une espèce de piège, demande Bulan,

    -Non, plutôt une comme une attraction qu’il aura envie de voir,

    -A quoi pensez-vous ? répond-il,

    -A une brocante, ou plutôt un vide-maison que nous pourrions organiser avec les voisins,

    -Et vous croyez qu’il aurait envie de voir ça ?

    -Oui parce que c’est la possibilité de pénétrer dans les maisons en toute tranquillité,

    -Tranquillité ? Vous au moins, vous allez le reconnaitre, il va prendre ce risque ?

    -D’abord il sait se montrer très discret, ensuite ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu, enfin ça fait surement partie de sa stratégie que je le voie à un moment. Ou que je devine que c’est lui,

    Michel Costadau

  • Romani 62

    Romani 62

    Même s’il fait un peu frais, je suis bien dehors sur une chaise un peu bancale mais assez confortable. Je monte les yeux vers le ciel en commençant par le haut de la palissade et mon regard se fixe sur une tête qui nous regarde. Je vois surtout des oreilles et un ovale de visage qui se met lentement à monter. La tête monte mais il n’y a pas de cou et de corps dessous, c’est juste une tête bientôt suivie d’une autre tête, exactement la même. Ça fait maintenant deux têtes, l’une au-dessus de l’autre qui montent doucement. Et apparaît une troisième tête qui suit les deux premières et se met à monter comme les autres. A ce moment une violente explosion retentit et les trois têtes explosent en même temps, suivi d’un ricanement grinçant, comme une pluie de petits clous rouillés.

    J’étais assis, heureusement car je pars en arrière avec ce qu’il faut bien appeler une trouille monumentale et je me retrouve les quatre fers ne l’air dans la douceur de l’herbe nocturne. Je ne reste pas longtemps dans le décor, je me lève et me précipite vers la maison en criant : alerte générale, il est là, il ne doit pas être loin.

    Certains ne comprennent pas, mais la famille Bulan s’organise immédiatement. Bulan et Taqui foncent vers leur maison pour prévenir Vienna qu’il a peut-être essayé de voir, en espérant qu’il ne lui est rien arrivé. Sazak, Timor, quelques invités et moi fonçons dans les rues avoisinantes pour essayer de le repérer. Mais autant chercher une aiguille dans une meule de foin, nous ne voyons rien ni personne. De toute façon nous ne savons pas du tout l’allure qu’il peut avoir et il a au moins une minute d’avance sur nous. Par acquis de conscience, après nos vaines recherches, nous revenons vers le trottoir derrière la palissade pour essayer de trouver quelques traces. Pas plus de traces que de beurre en broche, il y a quand même eu au moins un gros pétard et les têtes, même si c’étaient des ballons, elles ont éclaté.

    Dépités nous rentrons dans la maison. Je vais chercher le fauteuil dans le jardin et c’est là que je vois les traces de l’explosion. Oh il n’y a pas grand-chose, mais il a tout jeté chez moi par-dessus la palissade. Quelques bouts de cartons, quelques fils et trois bouts de plastique. Je mets ça de côté, on ne sait jamais.

    EÉvidemment la fête a pris un sacré coup dans l’aile, la musique s’est arrêtée et les copains nous posent des questions. Nous leur expliquons du mieux que nous pouvons qu’il s’agit de la vengeance de l’ex de Vienna. Avec l’assentiment général nous ouvrons une bonne bouteille de rouge pour faire le point. Nous décidons que Timor et Sazak vont passer chez Vienna et qu’ensuite une rencontre stratégique est nécessaire.

    Timor parti, nous continuons la discussion pour entrer un peu plus dans le détail, à savoir le contour étrange du père de Bulan. C’est la lente révélation de sa haine pour sa famille qui est le plus surprenant. La copine arrivée la première fait remarquer que c’est à moi qu’il s’en est pris ce coup-là et que je ne fais pas partie de cette famille. C’est vrai, le fait que je sois un ami de Bulan n’explique sûrement pas tout.

    J’en profite pour demander si certains veulent nous aider. La réponse est très positive, il faut dire que tous ont entendu la pétarade, ça doit y faire. En attendant le retour de Timor nous remettons un peu de musique, pas pour danser mais pour nous apaiser et échanger calmement.

    De ces échanges informels il ressort que mon attention positive pour Vienna quand elle était convalescente a dû jouer un  rôle. Son ex a pu imaginer que je lui avais administré le contre-poison de sa potion létale et en tirer quelque dépit. Cependant le problème de sa source d’information reste entier. Ce qui accrédite un peu plus l’idée qu’il nous surveille constamment, sans que nous le voyions.

    Ça se tient, car lui ne sait pas qu’en fait Vienna avait une bonne réserve psychologique comme l’avait compris Taqui et que se comporter naturellement avec elle comme un ami avait suffi à la remettre en confiance suffisante pour ne plus avoir besoin de ses raideurs physiques.

     Michel Costadau

  • Romani 61

    Romani 61

    -Eh bien nous avons mis au point un protocole auquel sont soumis les objets qui nous sont proposés. Et c’est vrai qu’il y a beau coup de gens qui confondent avance et retard ou même qui amènent des réveils cassés. Heureusement nous restons calmes,

    -Madame, tout est ok pour moi, je vais vous donner votre colis.

    Je me retire une demi-minute pour prendre mon paquet et je le remets à cette dame, charmante au demeurant.

    Je rentre à la maison en me disant que j’ai besoin d’un petit défoulement, genre voir des copains. Sitôt arrivé je passe chez Bulan pour l’inviter le soir même avec ses sœurs, y compris Timor. Je lance encore quelques coups de fil et ça se met en place. J’ai le temps de faire quelques courses, avec surtout de la boisson mais aussi des fruits secs et de la charcuterie. Aie j’ai failli oublier le pain et tant qu’à faire je prends, aussi, quelques fruits et de l’eau minérale. Même moi j’en bois, en dehors des repas bien sûr.

    En plus les amis vont venir chacun avec une petite contribution et dans ce cas il faut amener ce que l’on aime, comme ça on est assuré de trouver quelque chose à son goût. Evidemment dans le cas d’un anniversaire ou d’une invitation avec un motif, il convient d’apporter ce qui plait à la puissance invitante puisque l’on vient pour la fêter. Par contre dans le cas ou vous allez chez des gens d’un milieu beaucoup plus aisé que le votre il convient de ne rien amener, parce que quoique vous apportiez, ils trouveront ça dérisoire ou bien ils croiront que vous voulez vous gonfler. L’inverse est vrai, c’est à dire que si vous allez chez des personnes plus modestes que vous, n’hésitez pas à arriver les bras chargés, ils ne croiront pas que vous leur faites la charité mais seulement que vous avez voulu leur faire plaisir. Le tout, dans les deux cas, avec retenue et simplicité quand même.

    Le premier arrivé est une première, une copine de Bulan, sympa et virevoltante, une fée très clairement attirante et qui aime rire. Elle m’aide à mettre sur une table ce que j’ai préparé ainsi que ce qu’elle amené, c’est-à-dire un baba au rhum. C’est vrai que je ne pense jamais aux sucreries, mais elle, elle y a pensé. C’est bien. Je lui demande ce que je mets comme CD de musique. Elle me répond :

    -Le plus simple c’est de mettre une radio, pas trop fort. Par exemple Radio bubamara vo zivo,

    -Inconnu au bataillon, d’où tu sors ça,

    -Ca s’écoute sans te prendre la tête, il n’y a rien à comprendre et c’est un peu rétro, donc ça convient à tout le monde.

    Nous voilà donc avec un fond musical.

    Petit à petit arrivent les autres et le niveau sonore monte au fur et à mesure que descendent les verres. On ne peut pas parler de discussion, c’est plutôt un roulement de paroles qui ne s’accrochent presque plus entre elles, sauf parfois par un détail, la chute d’un mot qui rebondit. Mais le sourire est en force et même les tristounets ne peuvent éviter à leurs visages de s’éclairer. C’est que le plaisir d’être ensemble est communicatif. Pendant que je ravitaille la table, je saisis à la volée des bribes d’échanges :

    -Non, il le lui a pas dit…

    -J’en ai pas cru mes yeux…

    -Tu sais que le petit m’a fait trois jours de fièvre…

    -J’ai pas osé…

    -C’est quoi ce tissu…

    -Ma mère a toujours cru…

    -Comment veux tu que je le sache…

    -J’ai commencé par une salade…

    -Si si, c’est sûr il pleuvait…

    -Moi, non, mais lui en plein…

    -J’ai essayé deux fois mais tu sais…

    -Qu’est ce que tu entends par modestie…

    -Je te l’ai dit trois fois déjà…

    -Le mal est fait…

    -C’est un charmeur c’est tout…

    Alors c’est Taqui qui d’un seul coup lance : mais ça se danse ça. Elle se met à remuer en rythme, bientôt imitée par d’autres. C’est vrai que ces musiques turquo-autrichienne vous incitent facilement à bouger. Ca fait du bien de remuer tout en croisant des regards enjoués. Certains en profitent pour danser à deux, d’autres à trois. De toutes façons nous ne sommes pas très nombreux alors il y a deux ou trois groupes au maximum. Mais c’est l’heure du sentiment collectif. De la magie des mélodies et des rythmes. Certains ont un verre à la main, d’autres les mains libres qui virevoltent autour d’eux et ceux qui ont un verre finissent par le poser pour être plus libre de leurs mouvements.

    J’en profite pour aller m’asseoir dans le jardin.

    Michel Costadau

  • Romani 60

    Romani 60

    Je ressors dans le jardin devant l’immeuble et me dirige vers le portillon que je trouve fermé. Le bouton d’ouverture ne marche plus. Ils doivent avoir une commande à distance dans la maison. Qu’à cela ne tienne, il m’est facile de le franchir et d’aller prendre mon colis dans le renfoncement où je l’avais mis. Le tout tranquillement, non pas que je ne craigne pas mon client à cause de son invalidité, mais parce que je n’y suis pour rien dans le fait que ça s’est mal passé. Car ça s’est mal passé. Très mal passé. J’ai relevé trois fausses notes. La première c’est le comportement froid de cette Emma. J’ai eu le sentiment qu’elle n’avait aucune empathie pour son employeur. A moins que ce ne soit sa femme, ce qui expliquerait cela, mais elle n’a rien dit dans ce sens là. Pourquoi ce silence ? La seconde c’est le bluff du langage des signes. C’est une espèce de barrière supplémentaire à destination des gens comme avec tout mécanisme de traduction. Pourquoi cette barrière ? La troisième c’est sa sortie contre moi. Il a déjà, dû être livré par d’autres et donc il est censé connaitre les protocoles. Pourquoi cette violence ?

    En méditant sur la nature humaine je rentre à la maison pour préparer ma deuxième livraison. Dire que j’ai le cœur à l’ouvrage serait un peu exagéré. Je fais ce que j’ai à faire, consciencieusement, voilà. C’est d’ailleurs, dans ma situation post choc, la seule manière de procéder. Il faut juste éviter qu’un enchainement de pensées se mette en place conduisant à la morosité.

    Usuellement il est déjà difficile de lutter contre les enchainements d’idées. D’ailleurs c’est comme ça que jaillissent les découvertes, il faut donc les encourager plutôt que les éviter. En fait on ne peut pas grand-chose contre l’esprit. Mais lutter contre une tendance dépressive est quasiment impossible, d’où ma méthode de la concentration sur le factuel de mon travail ou de mon activité. La première pression de la pensée c’est de mettre dans l’esprit une tendance à vouloir finir au plus vite ce que l’on fait. C’est justement pour se trouver en possession de votre tête et poursuivre son idée fixe que ce  besoin se met en place. Alors commence la lutte contre cette demande. Pas en ralentissant le rythme de l’activité, non plutôt en se concentrant sur bien faire ce que l’on a entrepris. Arroser le jardin, nettoyer l’atelier ou trier de l’ail peuvent se faire par dessus la jambe ou au contraire avec soin et application. Le résultat n’en est que meilleur. Le fait de vouloir bien faire les choses exige une certaine concentration qui évite à l’esprit de baguenauder et de s’engager dans ses propres pistes. De plus l’attention portée à bien faire ce que l’on fait déclenche des tas de questionnements sur le pourquoi, le comment et le si. Comment se fait il que les haricots ne poussent pas. Regardons : taupin, manque d’eau, température excessive, semence périmée. Voilà autant de sujets de réflexion qui emmènent la pensée loin des impasses existentielles dans laquelle elle voudrait se complaire.

    Au contraire vouloir terminer au plus vite ce que l’on entreprend, conduit à une double pénalisation, d’abord un sentiment de culpabilité, parce qu’en général on va vite au détriment de la qualité, c’est-à-dire du résultat, et ensuite une certaine vacance de l’esprit, puisque l’on n’est pas préoccupé par ce que l’on fait mais par le fait de finir vite. Cela crée un vide qui associé à la culpabilité amène un mal être lui même à la base de la déprime.

    Ma deuxième mission prête, je prends à nouveau le métro. Direction xxxxx cette fois. Petit repérage en sortant pour trouver la bonne rue. Toc-toc.

    -Bonjour Madame, j’ai un colis pour Mme Denver Honorine,

    -Oui c’est moi,

    -Très bien, je dois vous poser quelques questions pour m’assurer que c’est la bonne personne,

    -Ah bon c’est quoi la question ?

    -Madame où étiez-vous le 13 avril 1925 ?

    -Mais je n’étais même pas née, ah oui c’est le jour du mariage de ma grand-mère. J’étais donc largement en devenir, sauf son prénom Honorine, qui a été celui de ma mère puis le mien,

    -Oui, vous êtes aussi une collectionneuse assez particulière, pourquoi ?

    -Ah, je suppose que c’est notre passion à mon mari et moi des réveils et des montres qui retardent,

    -Et comment faites vous pour vous assurer de ce défaut,

    Michel Costadau

  • Romani 59

    Romani 59

    Cette notion de force supérieure est intrinsèque à la pensée et non à l’être. Si la fourmi se mettait à inventer une force immanente capable de lui nuire, elle aurait fait un grand pas vers la création de croyance dans sa société. Mais elle n’invente rien, elle est un être qui ne sait pas. Par contre l’espace d’une seconde j’ai, justement, été celui qui sait, qui a la puissance totale et cela aussi a du donner des idées à beaucoup et a conforter certains dans leur envie de nuire.

    Bien sûr dans la réalité je suis la fourmi et non le regard vide ou menaçant de l’univers. Pourtant c’est moi qui ait créé ce concept d’imprédictibilité et même d’impensabilité. La fourmi ne peut pas penser qu’elle est sous le coup d’une possible destruction.

    Le parallèle avec la peur que fait régner sur nous le père de Bulan est évident et est loin de me rassurer tant le sentiment de fourmi illustre clairement notre impuissance. Mais nous sommes prévenus, plus ou moins organisés et déterminés à résister ce qui est sûrement le plus important.

    Maintenant il me faut commencer mes livraisons.

    La première est dans Paris intra-muros où le métro est le moyen de transport idéal. Je me change, prend mon colis et ouvre l’enveloppe des consignes.  Je dois les apprendre par cœur et détruire la feuille avant de partir. Ce coup-là c’est un peu compliqué et il me faut un bon moment pour tout mémoriser.

    Quand je suis prêt je prends le métro, non sans jeter un double coup d’œil pour voir s’il y a une particularité dans la rue et sur mon parcours. Rien à signaler. Je descends à Madeleine. Je cherche mon adresse qui est un rez de chaussé dans un immeuble un peu en retrait derrière une rangée d’arbre et un espace vert avec un portillon. Immeuble de standing, les habitants doivent être CSP++, ce qui n’est pas le plus agréable à fréquenter. Je trouve le portillon fermé avec un bouton pour l’ouvrir. Il s’ouvre. A la porte je sonne, sans rien entendre mais j’ai l’impression que ce n’est pas la peine de sonner à nouveau, car il y a du feutré dans l’air. Une femme, peut être de ménage, car elle a un tablier vient ouvrir et me demande ce que je veux.

    -J’ai un colis à remettre à Mr Yvan Dorica,

    -Oui, je suis Emma, c’est bien ici, je peux le lui donner,

    -Il s’agit d’une remise en main propre et je dois m’assurer que c’est la bonne personne,

    -Monsieur a du mal à se déplacer, ce serait plu simple pour vous de me le laisser je crois,

    -Ce n’est pas possible, je dois lui poser quelques questions directement,

    -Bien je vais aller lui demander, ça prendre plus que 5 minutes,

    -Ce n’est pas un problème, je vous attends.

    En fait j’attends presque un quart d’heure quand je vois arriver un homme en fauteuil roulant.

    -Bonjour monsieur, lui dis-je. Mais il ne me répond pas.

    -Est ce que vous pouvez parler ?

    -Non il ne parle que le langage des signes, me dit Emma. Je peux faire l’interprète si vous le souhaitez,

    -Non ça ne peut pas fonctionner comme ça, il me faut un contact direct avec mon client, autrement je ne peux pas donner le colis.

    Je vois qu’elle traduit ma réponse et reçoit beaucoup de signes que je ne décode pas évidemment.

    Mais soudain l’invalide se lève attrape une béquille non pas pour s’appuyer mais pour s’en servir de massue contre moi. J’esquive le premier balayage et le voila qui se met à crier :

    -Vous en faites bien des manières pour me donner mon colis. Mais j’en ai besoin moi. Vous ne vous rendez pas compte. Je ne passe pas de commande pour m’entendre raconter des histoires à dormir debout. C’est lamentable. Donnez-moi le paquet immédiatement.

    Au bout de trois ou quatre moulinet je sens qu’il se fatiguer et jette un œil sur son fauteuil et sur Emma qui n’avais pas bougé d’un millimètre. Cette fois elle lui approche le fauteuil dans lequel il se jette tout en gardant la béquille à la  main. Le souffle un peu court je dois quand même lui confirmer ma position :

    -Désolé, Monsieur, mais je ne peux transiger aux protocoles que vous avez défini et approuvé. Je vais donc vous quitter sans vous remettre ma livraison.

    -Minable, vous êtes tous des minables. Aucun respect, vous ne valez rien, dit il en propulsant son fauteuil vers moi.

    Michel Costadau

  • Romani 58

    Romani 58

    Dans ces cas-là on pense volontiers à des animaux, les fameux loirs étant quasi impossible à localiser. Le temps passant, il me semblait que le bruit, qui ne s’entendait qu’à l’intérieur, provenait de la charpente. Non pas comme les claquements secs des jointures de poutres et chevrons, mais plutôt comme un froissement. Et un jour que je déjeunais avec un de mes frères, le craquement se produisit un peu au-dessus de nos têtes. Et recommença. Nous nous mîmes alors à enlever le lambris qui tenait lieu de plafond, pour voir une poutre présentant déjà dans son milieu un petit angle pas tout à fait normal. Le bruit provenait de cette poutre en peuplier en train de se fendre au milieu. Nous avons immédiatement mis un pied droit pour soutenir la toiture et plus tard nous l’avons remplacée.

    Pour ma palissade, je suis clairement dans la deuxième situation, celle où je ne sais pas ce que je cherche. Je vais donc utiliser la deuxième méthode qui procède par élimination. Je dois d’abord me fixer un but de recherche. Soit le message éventuel inscrit dans les planches, soit l’instigateur des dégâts. Je choisis, sans hésiter, la seconde option car je ne suis  pas sûr qu’il y ait un message, alors que je suis certain qu’il y a quelqu’un à l’œuvre derrière tout ça.

    Je commence donc à procéder à l’élimination des candidats aux détériorations. C’est facile pour Vienna et sa famille, Timor et ses copains, ainsi que pour le peu de relations que j’ai. J’ai un doute sur le public de mes livraisons, que je lève rapidement, car en théorie ils n’ont aucun lien, à part visuel, avec moi. De même mon donneur d’ordre, et celui qui me livre n’ont rien à voir avec ma maison ou ma palissade, même si mon approvisionneur connaît évidemment mon adresse. De fil en aiguille, comme je m’en doutais un peu dès le début, j’en arrive à converger sur l’ex de Vienna. Une chose est sûre, il ne me veut pas du bien. La raison m’échappe encore un peu mais il n’y a aucun doute là-dessus. C’est le candidat idéal en particulier parce que je n’en trouve pas d’autres.

    Cette constatation ne me fait pas progresser d’un poil, puisque cet individu est quelque part dans la nature sans qu’il me soit possible de le joindre. Alors que lui le peut et a même annoncé qu’il allait le faire. Par contre cela valide un peu plus notre stratégie d’alerte partagée.

    Nous voila donc obligés d’attendre et, en attendant, j’ai deux livraisons à faire cet aprèm.

    Je vais donc d’abord déjeuner. Assez classiquement. Pendant que je somnole en finissant mon vin et mon fromage, je vois une fourmi dans mon assiette. Une petite fourmi. Elle est juste au-dessous de mes yeux et je vois qu’elle se tortille et s’arrête. Je ne sais pas pourquoi. Je me demande si elle a subi un choc, avec mes couverts par exemple, pendants que je mangeais. Difficile à dire. Soudain elle repart d’un pas alerte et je comprends qu’en fait elle aussi mangeait, enfin je suppose. Dans la même assiette que moi. C’est rare de voir manger des fourmis. Elles sont tout le temps en train de trimballer des charges énormes pour les amener à la fourmilière, c’est tout du moins l’idée que l’on a. L’an dernier, j’ai vu une fourmi moyenne tirer un petit lézard. Elle l’avait attrapé par la gueule et le déplaçait par tractions d’un demi-centimètre à chaque fois. Le lézard était plus ou moins mort car je l’ai vu se mettre à gigoter une fois avant de s’immobiliser complètement.

    En observant mon assiette avec sa fourmi, j’ai vu soudain surgir une image avec l’assiette ronde représentant la terre et mon regard sur la Terre venant de l’Univers. Ce regard contenait une menace dont la fourmi ne se rendait pas compte. A l’instant j’aurais pu l’écraser ou la chasser d’une pichenette. Cette dichotomie entre une possible volonté d’un côté et une totale ignorance de l’autre m’a troublé et a retenu mon geste. Le ciel ne lui est pas tombé sur la tête, enfin pour le moment. Mais une pulsion de précarité m’a envahi, comme si moi aussi je pouvais être sous le coup d’une menace complètement invisible et même inimaginable. Je me demande si cette illumination, qui a certainement été partagée par d’autres avant moi, n’est pas à l’origine de l’invention des dieux et de toutes les croyances religieuses.

    Michel Costadau

  • Romani 57

    Romani 57

    -Bon ok je vois le plan.

    Nous nous mettons à table sous les meilleurs auspices et chacun y va de son bavardage. Il est question de taille de grains de plâtre, de durée de séchage et de colmatage de fissures avec des produits exotiques possédant les plus grands mérites. Je comprends de quoi ils parlent mais je ne m’en mêle pas car je ne suis pas à la même hauteur qu’eux. Malgré un ou deux essais je n’arrive pas à mettre la conversation sur la famille de Vienna et nous allons nous coucher calmement.

    ***

    Quand je me lève, je constate qu’ils sont déjà partis pour leur journée de maçon plâtrier, au noir sûrement, mais pour la bonne cause, puisqu’il s’agit de la famille.

    Je fais moi aussi un peu de rangement dans la maison avant de sortir mettre un peu d’ordre dans le jardin. Je coupe quelques herbes folles le long du mur de la cuisine, je range les chaises et les tables contre le mur et je me retourne vers la palissade. J’en reste saisi à tomber sur place. Presque toutes les planches ont été modifiées en hauteur et peut-être en largeur. Ca fait comme les créneaux d’un château fort mais complètement irréguliers. A croire qu’un rat gigantesque est venu grignoter mes dosses de bois dur pour laisser un message à sa copine qui, d’ailleurs, ne savait peut-être pas lire. Sans m’en rendre compte je me suis retrouvé assis par terre à essayer de déchiffrer ce message incongru. J’essayais de remplir les découpages vides créés par des lettre ou des signes. Exercice difficile et non couronné de succès,  principalement par ce que je n’étais pas sûr qu’il y ait le moindre sens à trouver, ce qui coupait totalement ma concentration. Et puis je me suis demandé quand cela avait pu être fait. Je ne suis pas sorti dans le jardin depuis quelques jours mais je n’ai pas non plus entendu le moindre bruit. Et pourtant il n’a pas fallu cinq minutes pour faire cela. Dans la journée, j’étais quand même plus ou moins là et la nuit le bruit d’une tronçonneuse ou même d’une scie ne passe pas inaperçu.

    La première fois que des planches avaient été sciées, j’avais cru à un effet du hasard. Disons plutôt que faute de raison évidente j’avais laissé tomber la recherche d’une cause en me disant qu’elle était sans doute fortuite. Ce coup-là je ne peux plus m’en remettre à la fatalité, il y a quelque chose que je dois trouver. Comment ? Bonne question. Il y a deux manières de chercher selon que l’on sait ou pas ce que l’on cherche.

    Si, par exemple, vous cherchez quelqu’un que vous connaissez dans une photo de groupe, la méthode est de scruter chaque visage jusqu’à ce que vous trouviez celui que vous connaissez. Evidemment le groupe peut être important : sur la photo du lancement de l’A380 il y avait plusieurs milliers de personnes. Pour retrouver quelqu’un la dedans c’est pas facile. Mais, néanmoins, il y a une méthode, c’est la comparaison, et elle mène au résultat.

    Le cas où vous ne savez pas ce que vous cherchez est plus embêtant. Par exemple l’origine d’un bruit, dans une maison ou pire dans une voiture. Il est évident que lorsque la voiture n’avance pas, il n’y a  aucun bruit à part celui du moteur thermique ou électrique. Par contre, dès que l’on roule, le bruit du moteur devient prépondérant rendant difficile le diagnostic d’un cardan avant gauche. La localisation du bruit est elle-même difficile alors son origine encore plus. Dans ce cas-là, la méthode est de procéder par élimination. Cela peut prendre beaucoup de temps parce qu’il faut que le bruit se reproduise et dans une maison ça peut être tout à fait intermittent.

    Je me souviens, il y a vingt ans, d’un bruit comme un frottement que j’avais commencé à entendre dans la maison où j’habitais alors. Déjà il m’avait fallu plusieurs semaines pour comprendre qu’il y avait un bruit à des fréquences variables allant de plusieurs heures à quelques minutes. Une fois la notion « il y a dans la maison un bruit dont je ne connais pas la provenance » bien installée, la localisation dans le séjour, mansardé c’est-à-dire directement sous la toiture, a été assez facile en quelques jours par élimination des autres pièces une par une. Mais ce qui provoquait ce bruit restait un mystère.

    Michel Costadau

  • Romani 56

    Romani 56

    Quant à caritatif, ce mot me fait plutôt hurler. Non pas que le dévouement des bénévoles soit contestable, pas du tout, bien au contraire. Mais on est dans le registre du curatif dont l’existence n’est dûe qu’à des situations de violences dont l’homme est presque toujours responsable. C’est une machine qui marche sur la tête : plus d’efforts sont faits pour soigner le mal que pour empêcher qu’il arrive. Il y a comme une fatalité acceptée que les violences sont inévitables, qu’elles font partie de la nature humaine. On reste dans le domaine de la croyance, sciemment entretenue par les politico-religieux qui nous dominent.

    Certes la terre a des sursauts dévastateurs, mais il n’y a aucune raison d’en rajouter. La simple logique serait justement de tirer enseignement de notre commune nature pour limiter les dégâts. D’ailleurs c’est ce que font toutes les espèces vivantes sauf nous. Les animaux se soignent c’est vrai mais surtout ils évitent de se blesser mortellement. D’une manière plus générale ce sont le ONG qui me sortent pas les oreilles. Car chaque ONG est la manifestation d’une carence de la société. Et plutôt que d’y remédier, le pouvoir, grâce à çà, préfère laisser des capitaux privés acquérir du pouvoir en particulier médiatique sans que ce soit des contre-pouvoirs puisqu’ils ne représentent rien. Du vent.

    Bercé par ces pensées divergentes, je somnole une bonne partie de l’après midi. Je sors faire trois courses pour ce soir, puisque Timor doit revenir et, comme je le suppose, avec Sazak. C’est marrant parce que malgré la gestion calamiteuse du virus, les magasins restent un lieu de rencontre voire de rendez-vous. Bien sûr pas autant que les marchés de plein vent, auxquels ils ont pourtant essayer de porter un coup, mais quand même. Enfin surtout les discounts et les Inter, c’est un peu moins vrai pour les U et les Carrefour parce qu’ils ont une clientèle moins locale je veux dire d’origine moins locale.

    Comme prévu, Timor se pointe avec Sazak pour l’apéritif et me raconte ses travaux du jour dont il reste encore quelques traces blanches sur leurs mains et avant-bras. Il faut qu’ils y retournent demain pour finir. Je n’ai toujours pas résolu le problème de savoir si je préfère discuter avec Timor seul ou si je peux en parler avec eux deux.  Compte tenu de l’opportunité, je me décide, après avoir rempli les verres, à lancer le sujet :

    -Dis moi Timor, t’es un peu au courant pour le mari de Vienna ?

    -Ah oui, Sazak m’a dit qu’ils étaient séparés, mais en mauvais termes,

    -Euh c’est un euphémisme, je crois plutôt qu’il leur a déclaré la guerre,

    -Ah oui c’est possible, mais d’après ce que je comprends Sazak n’est pas très inquiète,

    -Ça c’est possible, Sazak est assez solide et n’en parle pas mais il y a les autres qui eux ont plus d’anxiété. Est-ce que Sazak t’a dit qu’il a l’intention de revenir dans le coin ces jours-ci ?

    -Non, elle ne m’a pas parlé de lui. Tu sais nous n’avons pas beaucoup le temps de parler de ça. On s’entend bien mais on fait surtout connaissance et je la découvre petit à petit. Moi j’ai envie que ça dure alors je vais doucement,

    -Oui c’est vrai c’est ton tempérament. Mais nous avons décidé de nous protéger en nous prévenant les uns les autres si nous voyons quelque chose. Es-tu d’accord avec ça ?

    -Ah pas de problème, mais comme je ne l’ai jamais vu alors j’aurai du mal à le reconnaître,

    -Il ne s’agit pas forcément de le voir, il peut s’agir de n’importe quoi qui attire ton attention. Alors tu préviens Sazak et réciproquement. Et c’est Bulan qui fait la tour de contrôle en centralisant toutes les infos. Et en nous donnant des consignes en cas de besoin. Sans tomber dans le parano, si toi tu ne le connais pas, lui il te connaît, c’est ça l’idée. Il entretient une pression psychologique sur cette famille par des moyens assez retors en agissant sur chacun d’une manière indépendante. Notre but est donc de ne laisser aucun d’entre nous sous sa seule emprise, en nous alertant mutuellement à la moindre menace,

     

    Michel Costadau